CHAPITRE II
Sensation que produit en Angleterre le projet de descente. — Le général Moreau. — Son opposition au gouvernement du premier consul. — Bcuils sinistres. — A'i-S important d’un chef vendéen. — Le premier consul m'envoie en mission secrète dans la Vendée.
Pendant que les dispositions préliminaires de la grande opération du premier consul s’exécutaient avec un succès qu’il n’avàit lui-même psé espérer, la critique commençait à s’attacher à son entreprise, et elle faisait même des progrès dans une ville comme Paris, où rien n’est perdu; aussi y regardait-on le plus généralement la descente projetée en Angleterre comme impossible à effectuer. On l’envisageait comme une extravagance, en comparant les chaloupes canonnières qui étaient sur le chantier, depuis le Gros-Caillou jusqu’au Corps-Législatif, à des vaisseaux de guerre; on brodait là-dessus à qui mieux mieux,' et l’on déraisonnait de même, ainsi que cela arrive toujours, quand on veut juger de ce que l’on ne connaît pas : il était
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plus aisé de critiquer le premier consul que dé le comprendre. Néanmoins lorsqu’on vit qu’en dépit do toutes les contrariétés imaginables , il poursuivait l’exécutiop de son 'projet, et que la réunion de toutes ses différentes flottilles, depuis Bayonne jusqu’à Flessingue, s’était opérée malgré ce qu’avaient pu faire les croiseurs anglais pour s’y opposer, on commença à réfléchir et à convenir assez. généralement que le dernier succès ne dépendait plus que d’un coup de la fortune; et on ne peut trop préjuger de ce qui serait résulté, si des événemens qui. survinrent n’avaient détourné l’armée de cette opération, après qu’ils eurent amené un changement dans la forme du gouvernement.
Pendant qu’en France on censurait le. projet du premier consul, en Angleterre, où l’on -.est plus froid, on prit la menace au sérieux, parce que l’on y avait mesuré toute l’étendue du danger, au lieu de s’amuser à faire des quolibets.
. Le ministère * anglais ne pouvait- plus méconnaître que, depuis la paix d: A miens, les désordres qu’il avait annoncés devoir arriver en France, non seulement n’avaient point eu lieu, bien plus, les choses avaient tourpé en sens tellement opposé j que celui dont il avait regardé la ruine comme certaine était parvenu à former un faisceau qui déjà menaçait l’existence de
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l’Angleterre. Le ministère abandonna habilement les illusions auxquelles on l’avait d’abord entraîné, en lui faisant faire la paix, pkis en la lui faisant rompre. Il avait sans doute observé que la merveilleuse restauration de toutes choses en .France, et en si peu dê temps, n’était que l’œuvre d’un puissant génie qui concevait, • ordonnait et exécutait avec la rapidité de la pensée; que le premier consul était le législateur , le inagistrat et le maître absolu d’un pays , et d’une drméé dont il était à la fois le général et le premier soldat; que c’était conséquemment vers cet homme qu’il fallait diriger le coup qui devait préserver l’Angleterre de sa ruine, et qu’il suffisait de la réussite de ce seul coup, pour rejeter la France dans l’abîme de maux dont il l’avait tirée, et achever de la mettre au point où n’avaientf pu la conduire les puissances du continent qui lui avaient fait la- guerre.
La réussite d’un pareil projet amenait des conséquences trop positives pour faire hésiter sür le choix des moyens propres à l’assurer : aussi ce fut dans les passions humaines que l’on vint les chercher.
C’est de la conspiration de George Cadoudal que je veux parler, et de la singulière part que les amis du général Moreau auraient désiré qu’il y prît; car, pour lui personnellement, loin de
vouloir la servir, il s’y est tellement opposé, qu’il l’a en quelque. sorte fait manquer.
Depuis la paix de Lunéville , le général Moyeau vivait presque ignoré , et loin du gouvernement ; un goût pour la retraite , une indifférence peutêtre affectée pour des honneurs qui ne pouvaient pas le faire sortir du second rang, et une aversion réelle pour toute espèce d’occupations lui avaient fait adopter ce genre de vie.
Les personnes qui l’ont connu peuvent. convenir, sans altérer en rien ses bonnes qualités, que le général Moreau était l’honnne lé moins propre à un travail assidu ; qu’il avait une instruction fort négligée , qui le rendait incapable de gouverner , et que cependant ce mépris qu’il affectait pour les honneurs n’était chez lui qu’un genre de distinction qu’il avait pris , et auquel il n’aurait pas fallu qu’un courtisan se trompât. On pouvait dire à Moreau comme à Diogène : Je vois ton orgueil à travers les trous dè ton manteau. A une grande fermeté dans le danger il joignait dans la vie privée une faiblesse de caractère qui le rendait l'homme le plus accessible et le plus facile à persuader;
Comme il travaillait peu, il avait le jugement lent, la prévoyance courte, et avait besoin d’être aidé dans ses déterminations.; dè là ses complaisances pour des gens «pii avaient fini par pren-
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dre de l’empire sur lui, et qui, sous le voile de l’amitié , l’ont perdu en voulant le faire servir à léur^ropre ambition. Dans les commenceniens de son retour de l’armée à Paris , le général Moreau, excité par ses prétendus amis , avait essayé d’enttetenir le premier consul de politique, d’organisation et d’administration ; l’essai qu’il fit de son influence ne lui réussit pas, ét ayant vu à qui il avait affaire , il n’y revint plus : aussi, hormis quelques fous, tous les généraux et officiers de son armée suivirent la ligne droite de l’obéissance respectueuse due au chef du gouvernement.
Moreau avait fini par aller jouir dans ses terres d’une aisance qu’il avait acquise en servant son pays. D’autres généraux de cette armée, qui avaient rassemblé des capitaux, vivaient de” même dans des châteaux qu’ils avaient achetés, et essayaient de s’accoutumer à la vie agronomique.
Quelques-uns en furent dégoûtés de bonne heure, et n’ayant pu obtenir d’être employés lors de la première formation de l’armée des côtes, ils s’étaient faits frondeurs; d’autres vivaient dans lë repos , parce qu’ils avaient témoigné le désir, .d’y rester : mais les uns et les autres prenaient l’air d’hommes maltraités; cela leur donnait une position peu coûteuse et fa-
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vorahle a- leur projet* de rester éloignés. De loin l’œil de l’observateur confondait tout ce mondelà' avec le général Moreau , et en faisait un parti d’opposition qui avait même reçu une sorte de lustre par. tous les verbiages qui se débitaient sur 1 impossibilité du süccès de l’entreprise de Boulogne.
On avait eu la sottise de conseiller à Moreail de ne pas compromettre sa gloire en allant s'enfourner dans cette équipée ; çt il avait eu la faiblesse d’écouter ce conseil.
Depuis la rupture du traité d’Amiens, c’est -ù-dire depuis plus d’un an, nous avions remarqué . qu il j) avait pas paru aux Tuileries, pas mêmp dans les occasions où il était non seulement de' la décence, mais du devoir d’un citoyen comme d’un guerrier de s’y montrer et de venir offrie ses services.
Le général Moreau ne pouvait pas être considéré comme un simple particulier , ainsi qu’il affectait de le paraître, et quand dés villes et
des provinces entières s’étaient imposé dans une
noble indignation les sacrifices, qu’exigeait l’agression la plus inouïe qu’on eut enéofe vue , et que ces provinces envoyaient de tous les points des députés porter leurs offrandes et leurs vœux au chef du gouvernement, le devoir du général Moreau était-il de rester spectateur indifférent
des nouveaux dangers de sa patrie? Était-il un nouvel Achille qu’Agamemnon devait faire solliciter de reprendre les armes ? et si enfin ij avait été disposé à obtempérer aux ordres qü’on aurait pu être dàns le cas de lui donner, ne devait-il pas, d’après la. conduite qu’il avait tenue, en faire parvenir l’assurance , si toutefois il n’avait, pas cru devoir l’offrir lui-même? G’ est là le conseil que ses amis auraient dû lui donner. g
Mais il se renferma dans le silence , etnous ne tarderons pas à savoir pourquoi il ne pouvait plus le rompre.
Il avait prêté l’oreille, à des conseils qui flattaient .sa paresse, et ce fut sans doute le travers d^esprit dans lequel il n’était que trop connu que ce général était tombé , qui donna aux agens 4e l’Angleterre, désignés vulgairement par le nom de Vendéens, l’idée de tenter un rapprochement quedesantécédens fâpheux paraissaient avoir rendu impossible entre le général Moreau et le général Pichegru.
Fouché , qui n’était plus ministre, faisait fréquenter MoreaU par des hommes de sa province et en même temps de son parti ; il épiait ses sentiuiens pçur les influencer ’et s’en servir au besoin : mais je crois qu’il était étranger au projet d’un rapprochement entre les Vendéens et Moreau, parce que le caractère de celui-çi ne lui
offrait pas assez de garantie pour lui , en cas de succès de la part de ce parti-: mais je crois aussi qu’il aurait poussé lui-même, s’il avait entrevu la possibilité de ranimer la république tout en abattaut le premier consul; ce qui à cette époque n’était pas impossible. Peut-être aussi M. Fouché n’avait-il pour but que de faire naître des circonstances graves , afin de provoquer la nécessité de rétablir un ministère que l’on avait supprimé , et qu’il regardait comme son apanage.
L’éloignement de Moreau pour les Vendéens était la conséquence de ses opinions; peut-être aussi, dans cette circonstance, la crainte de la révision de sa conduite envers son camarade Pichegru en 1797 (1) l’a-t-elle empêché de se rendre aux instances de celui-ci. Républicain de bonne foi , il ferma l’oreille à toute proposition incompatible avec l’existence et la restauration de la république ; l’ayant particulièrement connu , je suis convaincu qu’il n’a pas donné connaissance au gouvernement des propositions qui lui furent faites , parce qu'il s’était persuadé que le projet de Pichegru était tellement in-
(i) On se souvient qu’il avait envoyé au Directoire la correspondance trouvée dans les fourgons du général autrichien Klinglin , laquelle attestait que Pichegru était en communication criminelle avec le prince de Condé , et qu’il préparait les revers de sa propre armée.
sensé , qu’il n’aurait rien eu à faire pour le combattre le lendemain du jour où ce général aurait abattu le premier consul. Il ne lui paraissait pas possible qu’un autre que lui, Moreau, fût revêtu de la puissance consulaire. Il laissa donc agir Pichegru , persuadé que c’était pour lui , Moreau , qu’il travaillait , et c’est ce qui a fait dire à Pichegru,. en parlant de Moreau: « Il paraît que ce b -là a aussi de l’ambition (i). »
Depuis que j’ai été revêtu de l’autorité ministérielle , j’ai eu les moyens de m’assurer que le premier consul n’avait du la vie, à cette époque, qu’à la diversité de projets de deux intrigues qui voulaient également le frapper, mais avec un but différent : ce fut pendant leur désunion que l’on en eut connaissance, et que l’on parvint à découvrir tout ce qui se tramait; il y avait déjà quelque temps que l’on était entouré de menées sourdes, qui, sans offrir la certitude de l’existence d’un complot tout organisé, avertissaient cependant qu’il se passait quelque chose qu’il devenait chaque jour plus important d’approfondir.
Mille bruits sinistres se croisaient comme si l’on eût voulu 'préparer les esprits à un événement ; on parlait de la possibilité d’arrêter la
(i) Propos rapporté parles compagnons de George, lorsqu'on les interrogeait sur ce qu’ils avaient fait , vu et entendu. . ■ ■ -
marche politique du premier consul ; on écrivait même de Londres qu’il serait assassiné , et qu’on le savait de bonne part. La certitude de ces avis, sans être incontestable, était cependant propre à donner de l’inquiétude , et par conséquent à mériter l’attention du gouvernement.
• Il n’y avait plus , comme je l’ai dit, de ministre de la police'; c’était un conseiller d’état qui dirigeait les recherches de tout ce qui était relatif à la surveillance générale, et qui travaillait avec le grand-juge. *
A cette époque , je reçus une lettre d’un ancien chef vendéen que j’avais obligé, et qui ne voulait plus que vivre en repos dans ses terres il me prévenait qu’il venait d’être visité par une troupe de trente à quarante hommes armés , qui étaien t ven us l’entretenir -des folies auxquelles il avait franchement renoncédepuis le 18 brumaire, et que, autant pour observer la parole qu’il avait donnée à cette époque-là, que pour se prémunir contre les suites qui pourraient en résulter, il commençait- par m’informer de cet événement , et ajoutait que, pour être à l’abri, il se rendrait à Paris aussitôt que les vendanges seraient faites.
Je remis cette lettre au premier consul, qui, au cachet de vérité quelle portait , jugea que j’obtiendrais peut-être des détails sur ce qui commençait à l’occuper , et que, dans tous les cas, il
était bon de connaître les dispositions politiques de la Vendée , dans des circonstances qui pouvaient s’aggraver par suite des événemens qui se préparaient.
Je partis donc incognito , et j’allai retrouver mon chef vendéen , qui me donna de nouveaux détails; et , sur ma proposition réitérée > nous partîmes tous deux, après m’être préalablement déguisé , pour aller à la recherche de la bande dont il avait parlé dans sa lettre.
Le troisième jour, nous vîmes deshommesde son parti, qui s’en étaient séparés la. veille, et de qui nous eûmes tous les détails qui m’étaient nécessaires pour fixer mes idées sur ses projets.
Cette bande avait à sa tête deux hommes nouvellement débarqués à la côte; elle courait le pays pour annoncer un changement prochain dans les affaires , et avertir que l’on eût à se tenir prêt pour ce moment. Effectivement, je voyais les paysans se nombrer par petits cantons,. comme pour se préparer à une insurrection ; il y en avait même qui me disaient dans leur jargon : « Comment est-ce que je ferons ? je n’avons plus de fusils, les bleus les ont pris. » On sait que c’était sous ce nom que .les Vendéens désignaient les républicains. . •
J’eus lieu de reconnaître , dans ce voyage , que ce malheureux pays, était encore susceptible de
se laisser de nouveau mettre en feu , de même que j’eus la conviction que beaucoup de chefs vendéens auxquels nous supposions une grande puissance morale dans ces contrées , y étaient tout-à-fait tombés dans la déconsidération à cause de leurs rapports avec le gouvernement. L’on me répéta qu’aucun d’eux ne serait en état de remuer le pays, mais qu’il étaitprobable que , cette fois-ci, ce serait George lui-même qui viendrait ; et ori alla jusqu’à me dire que l’on ne croyait pas qu’il s’exposerait à venir par la Bretagne, où tout le monde était vendu ( voulant dire qu’on le trahirait); mais que probablement il viendrait par la Normandie. Je voyais évidemment, à l’espérance qu’ils en avaient, qu’il était le seul homme qui pût leur inspirer encore quelque confiance et les porter à un mouvement.
Nous revînmes ce monsieur et moi à son château, d’où je partis le lendemain pour Paris.