CHAPITRE III
Mise en jugement de plusieurs chefs vendéens. — Querel.
— Le jeune Troche, — Mission à la falaise de Biville.
Ces détails surp ri rent beaucoup le.premier consul., qui commençait à être inquiet de n’avoir pas reçu de nouvelles de moi depuis que j’étais parti de Paris} il me dit des choses obligeantes >ur ma hardiesse et ma résolution à courir des chances aussi dangereuses, et certes il m’en a tenu compte.
Il se détermina alors à employer des moyens . sévères pour faire jaillir la vérité des ténèbres. Il avait un tact inconcevable pour juger quand jl était sur un volcan , et pour mettre le doigt précisément là où il pouvait découvrir quelque chose.
Depuis qu’il gouvernait , les jugemens par conseil de guerre avaient étéfortrares; il avait même eu le projet de les supprime^ hors les cas de discipline militaire.
Il y avait cependant dans les prisons plusieurs individus que la police y retenait, comme prévenus d’espionnage ou machinations politiques , et l’on n’avait pas voulu les faire juger , parce que le
premier consul disait que le temps amènerait l’époque où on pourrait ne plus attacher d’importance à ces intrigues-là, et qu’alors on les mettrait en liberté..
Dans cette occasion-ci , il se fit apporter la liste de tous ces individus, avec la date de leur arrestations, et des notes sur leurs diffjéccus antéçédens.
Il y avait parmi eux un nommé Picot, et un autre nommé Le Bourgeois , qui avaient été arrêtés depuis plus d’un an à Pont-Audemer en Normandie, comme venant d’Angleterre ; ils avaient été signalés à leur départ de Londres par un agent que la police y entretenait (1), et qui avait su d’eux-mémes le sinistre projet qui les faisait passer en France, où ils ne se rendaient que pour attenter à la vie du premier consul. On s’était jusqu’alors contenté de les tenir en prison. Le premier .consul les désigna avec trois autres pour être mis en jugement; ils furent livrés à une commission. Les deux premiers montrèrent une obstination qu’on n’attendait pas; ils refusèrent de répondre, et furent condamnés, fusillés, sans laisser échapper un 'seul . aveu. Us semblèrent même vouloir défier l’autorité , et périrent en lui • •
(i) Il n’y avait qu’à Londres qu’on entretenait une surveillance parmi les réfugiés de la guerre de i’Oueat.
annonçant qu’elle n’atteindrait pas la queue. Cette bravade diminua l’impression pénible que fait toujours une exécution. On ne fut pas plus avancé. Le premier consul néanmoins fit surseoir à la mise en jugement qu’il avait ordonnée.
Le gouvernement, obligé de recourir aux informations sur un projet dont il pressentait l’exis^ tence , avait excité le zèle de tous les fonctionnaires. Ceux-ci s’étaient mis en recherche, et le préfet du Bas-Rhin , M. Shée , oncle du duc de- Feltre, signalaune intrigue qiiise présentait sous des couleurs assez fâcheuses. Il s’était assuré que le résident anglais près la cour de Wirtemberg entretenait une correspondance étendue sur la rive droite du Rhin, qu’il était sans cesse en voyage, et visitait fréquemment une troupe d’émigrés qui venait de se jeter dans le pays de Baden et aux environs d’Offenbourg. Il les encourageait , leur donnait des secours , et leur annonçait un changement prochain en France. Enfin il avait pôur auxiliaire la baronne de Reich , qui habitait Offenbourg, et figurait depuis longtemps dans toutes les trames contre-révolutionnaires. On savait de quoi le résident était capable. On résolut de pénétrer les vues, les projets qu’il nourrissait. On lui dépêcha un émissaire fin, délié, qui l’enivra d’espérances, lui surprit le secret des liaisons qu’il entretenait à l’intérieur, et
le fascina au point que le diplomate lui proposa de l’associer à ses desseins-. L’émissaire accepta. Il pesa , discuta les chances que présentait l’entreprise, plaida le faux pour savoir le vrai , obtint tous les renseignemens qu’il voulait avoir, et sc mit en route pour Paris , muni de fortes sommes qu’il avait eu l’adresse de soutirer au crédule diplomate. Les projets qu’il signalait étaient trop misérables pour qu’on s’y arrêtât. Sa mission n’apprenait rien. On fut obligé de chercher d’autres ressources d’informations.
Le premier consul revint aux poursuites qu’il avait arrêtées. Il se fit représenter la liste. Elle commençait par un nommé Querel. «Quel est cet homme ?» demanda-t-il. On lui répondit que c’était un Bas -Breton qui avait servi sous les ordres de George dans la Vendée. ' Arrivé à Paris depuis environ deux mois, il avait été arrêté sur la dénonciation d’un créancier qu’il n’avait pu satisfaire, et qui, pour se venger, l’avait signalé au gouvernement. « Eh bien ! re- « prit le premier consul , je me trompe fort, ou « celui-là sait quelque chose. » U était impossible que Querel, avec des antécédens comme les siens , ne fût pas condamné. Il le fut -en effet : mais la sentence éveilla les réflexions, car le lendemain , lorsqu’on se présenta pour le conduire au supplice , il déclara qu’il avait des ré-
délations à faire au premier consul qui intéressaient sa vie. On sursit à l’exécution. L’ officier qui commandait le piquet vint prévenir l’aidede-camp de service des dispositions où se trouvait Querel. L’aide-de-camp les transmit à son tour au- premier consul, qui l’envoya recevoir la déclaration. Elle fut détaillée , précise , dissipa les nuages qui voilaient encore l’assassinat qu’on méditait. En effet, Qiierel déclara qu’il était à Paris depuis six mois, qu’il était venu d’Angleterre avec George Cadoudal et six autres personnes qu’il nomma. Ils avaient été joints depuis par quatorze autres personhes également venues d’Angleterre , débarquées par un cutter de là marine royale anglaise. Ils avaient tous été -déposés au pied 'de la falaise de BivHle, près'de Dieppe ; ils avaient été reçus par un homme d’Eu ou de Tréport, qui les avait conduits à quelque distance de la -côte, dans une ferme dont il ne savait pas le -nom. Us étaient ensuite venus de ferme en ferme à Paris, où ils étaient entrés isolément, et où ils ne se voyaient que quand George les faisait appeler. Ainsi George était à Paris depuis six mois; ce qui n’avait jusque-là paru que du verbiage insignifiant acquérait par cette révélation une importance toute particulière.
Depuis le rétablissement de la tranquillité
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intérieure-, la police avait fait -le relevé de tous les individus, qui- avaient pris partiaux discqrdes civiles, ou s’étaient fait remarquer dans les contrées où les vols de diligences et autres actes semblables avaient eir lieu.; -ces états étaient .divisés en plusieurs classes, i° les excitateurs, 2“ les acteurs, 3° les complices, 4° enfin ceux qui avaient favorisé l’évasion de quelqu’un de ces individus. • •
Le tableau d’Eu et de X réport désignait un horloger, . nommé Troche , comme un ancien émissaire du parti. A la vérité, il avait vieilli, mais son fils était en état de le remplacer. On ordonna à la gendarmerie de l’arrêter sans bruit et de l’amener à Paris. On avait deviné juste. Ce jeune homme, âgé de dix-huit ou'de dix-neuf ans , fut reconnu par Querel , et comme il avait autant de finesse que d’ingénuité , il se douta bien, en voyant ce dernier, de ce qù’on lavait à lui, demander, Il ne chercha pas à nier un fait qui était trop palpable pour être contesté; d’ailleurs son rôle avait été si simple, qu’il nç voulut pas s’exposer à devenir plus coupable par une dénégation qui, dans tous les cas, ne lui aurait servi personnellement à rien. U raconta tout ce qu’il avait fait , tout ce qu’il avait vu ou appris ; qu’il avait qonduit -MAI. de-Polignac à Bi ville, où ils. avaient passé la journée dans la
maison d’un matelot; qu’il était allé les reprendre à la nuit pour les menei* à la ferme qui formait la première station pour se rendre à Paris. Les détails fixèrent l’opinion qu’on devait se former de- cette entreprise.
Troche avait déclaré que trois débarquemens avaient déjà eu lieu, et qu’il devait s’on faire un quatrième le lendemain soir du jour on il parlait; On donna sur-le-champ avis de cette circonstance au premier consul. Il me fit appeler dans son cabinet, où je le trouvai qui mesurait au compas les distances des différens points de la côte de Normandie à Paris.
Il m’expliqua de quoi il était question , et me fit partir de suite pour aller m’emparer de ee nouveau débarquement ; il me chargea ensuite de revenir par la route qu’avaient suivie ces petites bandes, et de reconnaître moi-même ces divers foyers de troubles.
Je partis à sept heures du soir, suivi d’une grosse guimbarde des écuries du premier consul, qui était pleine de gendarmes d’élite.
J’avais amené le jeune Troche avec moi, parce que le transport n’eût pas pris terre, s’il ne l’eût aperçu sur le rivage. Chemin faisant, il me conta son aventure avec une véritable ingénuité. Il venait seulement de s’apercevoir qu’on l’avait employé à des intrigues qui pouvaient le con-
duire à l’échafaud; il mettait autant de zèle à aller tendre un piège à ceux qui arrivaient qu’il avait pu en mettre à servir ceux qu’il avait reçus à leur débarquement.'
J’avais des pouvoirs du ministre de la guerre pour tous les cas qui pourraient surveniç ; jç ne craignais aucune entrave. J’arrivai à Dieppe. le lendemain à la nuit.-close , c’est-à-dire vingtquatre heures après mon départ de. Paris.
Je demandai de suite les signaux de la côte. Ils n’apprenaient rien, si ce n’est qu’un cutter ennemi continuait à se tenir en croisière près de T réport; j’en fis part à Troche, qui me dit que ce tait, celui, qui portait le débarquement et le même qui avait amené les .trois autres. II se tenait dans cette position afin de pouvoir, dans une seule bordée, arriver au pied de I4 falaise où il avait coutume de débarquer; au surplus , il promettait, quand il l’aurait vu au jour, de me donner des indications plus positives. La mer était assez forte et peu propre à favoriser l’échouage d’une chaloupe sur une côte semée de récifs. Néanmoins je ne m’arrêtai pas à Dieppe. Je me déguisai et parfis à cheval pour me rendre à Biville, où j’emmenai le jeune Troche, ainsi que mes gendarmes , qui étaient aussi déguisés. Tous étaient des hommes d’un courage éprouvé. On pouvait avec eux courir sans inquiétude tous
3o * MÉMOIRES
les hasards. Jé fis mettre- pied à -terre à quelque distance de Biville. J’envoyai les chevaux à l’auberge, et attendis, pour pousser phis avant, que
ma petite troupe, qui avait ordre de ne pas se montrer, m’eût rejoint. Elle'ne tarda pas; nous nous remîmes en route sons la conduite jde Troche , qui nous mena à une maison où entraient habituellement les émissaires que les paquebots anglais jetaient sur la côte'. C’était là qu’ils se réchauffaient, se délassaient, se disposaient à gagner la première station , qui , placée à plusieurs lieues dans les terres, était hors du ceKlede la surveillance habituelle des autorités. Située à l’extrémité du village qui regarde la mer\ la maison offrait à ceux qui la fréquentaient l’avantage de pouvoir entrer et sortir sans que personne les aperçût.
Je me plaçai avec mon monde dans le jardin der cette chautnière ; je cherchais à recueillir le bruit qui pouvait déceler des pas d’hommes, lorsque j’aperçufc , à travers une petite fenêtre, une large table chargée de cruches de cidre, de grandes tartines toutes coupées, ainsi què d’un gros pain de beurre. J’appelai Troche et lui fis remarquer ces apprêts. «C’est la- collation, me dit-il, que l’on donne ordinairement à ceux qui arrivent de la côte; s’ils ne sont pas venus, ils ne tarderont pas, car la marée va baisser. S’ils ne
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profitent pas du moment pour débarquer, ils ne pourront prendre terre aujourd'hui, parce que les récifs empêchent les chaloupes d’aborder.» Le temps pressait ; je me déterminai à entrer dans la maison, sans téop savoir ce que contenait la seconde pièce dont je voyais la porte.
J’avais avec moi ‘un gendarmé d’ùn sang-froid k toute épreuve. Je lui ordonnai de me suivre, de se jeter sur cette porte et de ne pas la lâiSser ouvrir que tous ses camarades ne fussent entrés. J’étais décidé à fermer, aussitôt la première, bien persuadé, quoi que renfermât la chaumière, qu’avec des hommes aussi déterminés , j’en viendrais à bout. Mes dispositions prises, je fis entrer Troche, queje ne quittais pas des yeux, afîta da m’assurer si quelque regard, quelque signe ne nous trahissait pas. La précaution était inutilé; la femme du matelot ne douta pas un moment que nous né fussions des débarqués, et demanda à Troche combien if en amenait. Troche répondit qu’il ne venait pas ‘de la côte , qu’il y allait : « C’est bien , lui dit-elle, vous y trouverez « le petit Pageot de Panly , qui est parti, il y a « une heure , après vous avoir long-temps atten- « du. » Je fus cürietix de savoir quel était ce petit Pageot : c’était un compère de Troche, qui venait quelquefois à la falaise, mais dont les fonctions se bornaient' ordinairement à cônduire les
débarqués à la seconde station , et à'porter leurs
paquets.
La bonne femme ignorait également ce- qui était arrivé à Troche et qui j’étais. Je me hâtai de quitter sa maison pour aller à la côte où le débarquement devaits’effectuer pendant que j’étais chez elle. De Biville à la côte il n’y a que pour quelques minutes de chemin. La terre était couverte de neige, le vent nous donnait au visage; nous marchions avec précaution, lorsque nous entendîmes parler à quelques pas en avant de nous. Troche crut reconnaître la voix de Pageot; mais, comme la nuit était noire et que la conversation se tenait dans un chemin creux , il était impossible de juger du nombre des interlocuteurs. J’embusquai mes gendarmes derrière l’avenue par laquelle ils arrivaient, et me plaçai de ma personne à l’endroit où ils devaient déboucher pour gagner la maison du matelot. Ils n’étaient que deux. Je donnai néanmoins le signal. Mes hommes sortirent d’embuscade et les saisirent. Cette brusque apparition effraya les villageois; ils.se crurent morts ; mais Pageot aperçut Troche, il se rassura, et nous apprit qu’il revenait de la côte , que la chaloupe n’avait pu aborder, parce que la lame était trop grosse, quelle les avait prévenus qu’elle prendrait terre le lendemain . Il y avait déjà deux ou trois jours quelle essayait chaque
soir d’aborder , mais la mer avait constamment été mauvaise. Le pied de la falaise étant couvert de récifs, une embarcation ne pouvait approcher que pendant la marée haute , et lorsque les eaux sont tranquilles.
Je passai le reste de la nuit dans la maison du matelot , et j’allai au jour reconnaître , avec Troche, le cutter ennemi, qu’il connut pour être celui auquel j’avais affaire. Ce bâtiment gagnait le large dès que l’aurore commençait à poindre ; mais il revenait louvoyer dès que le jour tombait, et se plaçait en face d’une tour de signaux de côte, que bordait un large et profond ravin, à l’extrémité duquel était fixée une corde, connue dans le canton sous le nom de corde des contrebandiers.
Cette corde,, de la grosseur d’un câble de vaisseau marchand, était appliquée parallèle- "ment à l’escarpement de la falaise, qui, en cet endroit, a plus de deux cent cinquante pieds d’élé- . vation à pic. Elle était amarrée à de gros pieux fichés profondément dans la terre , et disposés de six pieds en six pieds. Celui qui montait le dernier la repliait et l’accrochait à un piquet destiné à cet usage, afin de la dérober aux patrouilles qui pouvaient circuler le long de la côte. Ce moyen d’introduire de la contrebande devait être bien ancien , car cette corde me paii. 3
rut être un établissement tout-à-falt organisé. Elle avait ses surveillans qui étaient chargés de l’entretenir, et les contrebandiers payaient fort exactement la rétribution qni leur était imposée pour la passe.
Jamais péril ne m’avait paru aussi imminent que celui que courait un homme gravissant ainsi la falaise , un fardeau sur les épaules. Il suffisait qu’un pieu d’amarrage manquât pour qu’il ne fut plus question de la contrebande ni du contrebandier. C’était par là que George et ses compagnons étaient venus en France, et assurément on était loin de penser à un passage qui s’effectuait à moins de cent pas d’une tour de signaux, habitée par les guéteurs, qui à la vérité se retiraient la nuit. Je fis de pénibles réflexions en voyant les mille dangers qu’on ne craignait pas d’affronter , pour vendre quelques denrées prohibées, et surtout pour venir commettre un crime qui , en résultat , ne devait changer la position d’aucun de ceux qui s’en chargeaient. Cela me donna la curiosité d’approfondir jusqu’à quel point ces gens savaient ce qu’on leur faisait faire, et je fus bientôt convaincu qu’ils se doutaient bien qu’ils faisaient mal, mais aucun n’avait eu la pensée de faire la moindre question là-dessus. Cette corde était un revenu pour les plus nécessiteux; comme elle leur rapportait beaucoup,
ils l’entretenaient avec soin , mais pas un d’eux n’avait cherché à pénétrer ce qu’on ne lui avait pas dit. Us respectaient tous les secrets des autres, pour que l’on respectât celui qui les faisait vivre, et ils furent plus affectés de la suppression de cette corde que d’avoir servi à introduire George en France; du reste, tous croyaient fermement n’avoir favorisé que des contrebandiers. Aussi n’essaya-t-on pas de les punir d’une complicité qu’ils ne soupçonnaient pas.
Je retournai le soir à la côte, et me plaçai moimême à l’issue du débouché; mais la mer fut constamment grosse. Je passai six ou sept nuits à attendre un débarquement qui ne put s’effectuer.
J’étais depuis vingt-huit jours dans cette position, lorsque je reçus ordre de retourner à Paris.