CHAPITRE XXIII
L’armée prussienne prend position à Auerstaedt. — Arrivée de Davout et de Bcrnadotte. — Rapport d’un déserteur prussien. — Position dangereuse de Davout. — Berna— dotte refuse de l’appuyer. — Bataille d’ Auerstaedt. — Rapport de l’adjudant— général Romeuf. — Paroles de l’empereur aux Saxons. — Le général Pfuhl. — L’empereur renvoie les prisonniers saxons. — Il part pour Weimar. — Le roi de Prusse demande un armistice. — Capitulation d’Erfurtli. — Parles de l’empereur sur Bcrnadotte. — Colonne de Rosbach.
La grande armée prussienne, sous les ordres du roi, qui marchait sur Naumbourg, s’était arrêtée , et avait pris position au village de Auerstaedt (i), en avant de Sulz ( où était son quartier - général ) , lorsqu’il apprit l’arrivée à Naumbourg desmaréchaux DavoutetBernadotte avec une nombreuse cavalerie.
Le même jour ( 14 octobre ) où l’empereur avait attaqué le prince de Hohenlohe en avant
(i) Depuis ï 8 1 4 on a changé la direction de la route qui conduit de Weimar à Naumbourg. Cette robte ne passe plus à Auerstaedt, mais bien à Ekelsberg un peu plus à gauche.
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de Iéna, Davout et Bernadotte, suivant leurs instructions , partaient de Naumbourg par la route de Weimar, sur laquelle l’armée prussienne était à cheval.
Notre cavalarie , si ardente siir un champ de bataille , [était dirigée sans intelligence , quand il était question d’avoir des nouvelles des ennemis. Dans cette occasion entre autres , le maréchal Davout ne put être informé de la marche de l’armée prussienne que par une découverte hardie que fit un de ses aides-de-camp, le .colonel Burck, aujourd’hui général et pair de France , qui se mit à la tête du premier régiment de chasseurs à cheval , commandé alors par Excellmans, aujourd’hui général, et il n’eut d’opinion bien fixe sur les forces qui venaient à lui que par le rapport que lui fit un déserteur prussien des gardes du corps , lequel avait servi autrefois en France, dans le régiment du Roi, où il avait été sergent. Cet homme , fort intelligent, mit le .maréchal Davout au fait des moindres détails concernant l’armée du roi de Prusse.
Le corps de Davout se trouvait à la tête de la colonne, il avait communiqué les renseigner mens qu’il venait de recevoir , au maréchal Bernadotte , dont les troupes suivaient immédiatement les siennes.
A peine sa colonne est-elle arrivée au pied de la montagne qu’il faut gravir , lorsqu’on a passé le pont en pierre de Kœsen sur la Saale , à une lieue de Naumbourg, qu’il découvre l’armée prussienne qui en occupait le* couronnement; il en fait prévenir Bernadotte qui était en communication avec lui dans la même vallée., et le prie de l’appuyer. Bernadotte demande à passer devant. Davout lui dit que le hasard l’ayant mis à la tète de la colonne , il ne serait pas juste qu’il rétrogradât , et que d’ailleurs ce mouvement les exposerait tous deux à une destruction totale , s’ils étaient attaqués en l’exécutant, et il lui fait observer qu’il n’y avait pas un instant à perdre; qu’il l’en prévenait au nom du service de l’empereur ; que quant à- lui , il allait déboucher, et attaquer sur le moment même. Bernadotte, par des motifs qui n’ont jamais été bien connus , lui fit répondre qu’il allait chercher un passage en remontant la rivière, qu’il pouvait attaquer en toute 6Ûreté, parce qu’il le seconderait.
Le maréchal Davout attaque avec une infériorité de un contre quatre. A peine est-il formé , qu’il est assailli par un feu d’artillerie et de mousqueterie d’autant plus vif, que les ennemis le regardaient comme perdu , et il est juste de dire que , sans son grand courage et
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sa constance au feu, ses troupes eussent été démoralisées; elles avaient perdu le cinquième de leur monde avant trois heures- après midi. Il ne les retint sur le champ de bataille qu?en se montrant lui-même partout. Ses aides-decamp couraient de tous côtés pour prier le maréchal Bernadotte de déboucher; cela fut -inutile: en cherchant un débouché, il passa toute la journée sur les chemins , ne le trouva nulle part, et laissa écraser le maréchal Davout. Ce maréchal , éprouva les memes obstacles pour avoir de la cavalerie : en vain ses aides-de-camp portèrent des ordres à plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le joindre de suite, attendu que le péril était imminent; Bernadotte les retint et les empêcha d aller prendre part à l’action. Il en fut de cette cavalerie , à laquelle il n’avait pas droit de donner des ordres, comme du corps qu’il commandait : elle ne fut utile ni à Kœsen , ni à Iéna , où elle n’arriva pas à temps. .
Davout dut à sa grande valeur et à l’estime qu’il avait inspirée à ses troupes la gloire de cette journée , une des plus honorables qu’un officier-général puisse compter dans sa carrière. Malgré les pertes qu’il éprouva, il prit aux ennemis soixante-dix pièces de canon, et les força a la retraite, Si! avait eu un corps de cavalejie, il
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aurait fait un nombre considérable de prisonniers ; mais il dut s’estimer heureux de coucher sur le champ de bataille. Cette journée lui a justement valu l’admiration de toute l’armée.
L’armée prussien ne qui était devant lui éprouva de grandes pertes , parmi lesquelles il faut compter celle du duc de Brunswick, qui alla mourir de ses blessures àAltona;elle apprit ce qui était arrivé au prince, et fit un mouvement par son flanc gauche pour regagner l’Oder et rallier le •corps qui de Iéna se retirait sur Weimar et Erfiurth.
Le maréchal Davout ne put suivre la marche de l’armée du roi de Prusse , faute de cavalerie , dé sorte que le mouvement de retraite de ce monarque ne fut point inquiété.
L’adjudant-général Romeuf, qui vint apporter cette nouvelle à l’empereur à Iéna , ne lui parlait point de l’inaction de la cavalerie, ni du refus que Bernadotte avait fait de prendre part à la bataille. L’empereur le laissa aller jusqu’à la fin de sa narration , et lui demanda alors ce que ces corps avaient fait pendant l’action; Romeuf fut obligé de dire que ni l’un ni l’autre ne s’y étaient trouvés, et eut l’air d’en ignorer les motifs. L’empereur vit qu’on lui cachait quelque chose; il n’insista pas , mais il se mordit les lèvres , et il n’en fut que plus impatient de découvrir la vérité.
Toute la nuit, on avait ramené à Iéna des prisonniers, et particulièrement la presque totalité dje l’infanterie saxonne avec plusieurs généraux de cette nation ; l’empereur fit réunir ces généraux, ainsi que tous les officiers saxons, dans une salle du bâtiment de l’université , et comme aucun d’eux ne parlait le français; il se fit suivre de M. Demoustier, exployé aux relations extérieures, qpi hii servit d’interprète. L’empereur leur parla ainsi :
« Messieurs les Saxons, je ne suis point votre « ennemi , ni celui de votre électeur; je sais qu’il « a été obligé de suivre et de servir les projets de a la Prusse; néanmoins vous avez combattu, et la « mauvaise fortune vous a fait perdre votre li- « berté. Si vous vous êtes mis franchement dans « les intérêts des Prussiens, il faut suivre les mê- « mes [destinées qu’eux; mais si vous pouvez a m’assurer que votre souverain a été contraint « à s’armer contre moi, et qu’il saisira cette oc- « casion de reprendre sa politique naturelle, je « ne ferai aucune attention au passé, je vivrai en « loyal ami avec lui. »
Un officier-général saxon, M. Pfuhl, qui était particulièrement attaché à l’électeur de Saxe , prit la parole et répondit à l’empereur «qu’il se faisait fort, en deux jours, d’aller à Dresde, porter cètte proposition généreuse à son souve-
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rain , et de rapporter sa réponse , parce qu’il était persuadé que non seulement elle serait conforme jk ses propres sentimens, mais que l’électeur serait pénétré de reconnaissance de la générosité de l’empereur. ,
Puis-je vous croire ? lui dit l’empereur.. — Oui, sire, répondit M. Pfhul. — Eh bien ! reprit l’empereur, partez , et dites à l’électeur que je lui renvoie ses troupes, et que je le prie.de donner ordre à celles qui sont encore dans l’armée prussienne de la quitter.
On renvoya par Leipsig les prisonniers saxons. Ils se mirent en route sur-le-champ.
L’empereur partit immédiatement après pour Weimar; il fit ce petit trajet en calèche ouverte. Arrivé en haut de la montagne appelée vulgairement le Colimaçon, nous vîmes arriver à nous un officier prussien , conduit par un officier de notre avant-garde. C’était un aide-de-camp du roi de Prusse , qui apportait à l’empereur une lettre du roi, par laquelle il lui proposait uu armistice ; l’empereur m’ordonna de dire à cet officier de le suivre à Weimar , que là il lui donnerait sa réponse.
Il fit accélérer un peu sa marche, et avant de recevoir l’officier , il prit quelques dispositions , qui me firent penser que , soit par la date de la lettre du -roi, soit par d’autres avis, il avait su
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où se trouvait la principale armée prussienne,
,11 envoya ordre au maréchal Bernadotte de marcher- de suite à Halle par Mershourg, et de forcer les deux passages de l’Elster qui étaient défendus par le corps du prince Frédéric de Wurtemberg.
Le. corps du maréchal Lannes avait marché sur Erfurth. Le reste fut dirigé sur l’Elbe , partie par Mershourg et partie par Leipsig. L’empereur resta deux jours à Weimar, pour voir à quoi» les ennemis se décideraient. Pendant ce court intervalle de temps , la ville d’Erfurth , où commandait le prince d’Orange, capitula. On y fit dix-huit mille prisonniers; cet événement donna la possibilité de faire passer la ligne d’opérations de 1 armée par cette place, ce qui fut un grand avantage , en ce que cela diminuait d.e beaucoup le trajet qu’on avaitàfairepour venir de Mayence à l’armée.
Après avoir renvoyé au roi, de Prusse son aide-de-camp, l’empereur reçut le général prussien Schmcttau , ancien aide-de-camp du grand Frédéric, et célèbre sous d’autres rapports; il avait été blessé à la bataille , et était resté au château de Weimar, où il mourut peu dè temps après.
L’empereur n’accorda point l’armistice demandé par le roi de Prusse, parce que notre
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armée n’était encore qu’en mouvement; si on l’eût arrêtée, nous eussions foulé nos alliés pour la faire vivre , et d’ailleurs il nous fallait prendre une position militaire.
Le roi de Prusse n’avait évidemment en vue que de préserver ses États du fléau que nous voulions écarter de ceux de nos alliés i c’est pourquoi nous marchâmes en avant.
L’empereur partit de Weimar et vint coucher à Naumbourg , où était le maréchal Davout avec son Corps. Il témoigna à, ce maréchal toute sa satisfaction, et il apprit la vérité tout entière, tant sur la conduite du maréchal Bernadotte que sur celle de la cavalerie à la journée du 14 (i). Il se recueillit un moment, et puis, éclatant en reproches, ajouta : « Cela est si odieux, que « si je le mets à un copseil de guerre, c’est « comme si je le faisais fusiller; il vaut mieux « ne lui en pas parler. Je lui crois assez d’hon- « neur pour qu’il reconnaisse lui-même qu’il a a fait une action honteuse, sur laquelle je ne lui « déguiserai pas ma façon de penser. »
(i) En venant de Weimar à Naumbourg , .l’empereur avait passé d’abord par la position dans laquelle le roi de Prusse avait combattu , et ensuite par celle qu’avait occupée le maréchal Davout. Les deux champs de bataille étaient encore couverts de débris.
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Nous partîmes de Naumbourg le lendemain pour venir à Mersbourg et Halle; c’est dans • cette marche que nous traversâmes le champ.de bataille de Rosbach. L’enipereur avait tellement dans la .tête les dispositions de l’armée de Frédéric, et celles de la nôtre, qu’arrivé dans Rosbach même , il me dit : « Galoppez dans cette a direction (il me l’indiquait); vous devez trou- « ver à une demi-lieue d’ici la colonne que les « Prussiens ont élevée en mémoire #de cet évé- « nement. »
Si la moisson n’eût pas été faite, je ne l’aurais pas trouvée , car cette colonne , placée au milieu d’une plaine immense, n’était pas beaucoup plus haute qu’une double borne semblable à celles qu’on met le long des quais et des ports pour fixer les bateaux. ,
Lorsque je l’eus trouvée, je mis mon mouchoir en d’air pour servir de direction à l’empereur, qui s’était écarté de sôn chemin pour parcourir le champ de bataille, et vint effectivement la voir. Toutes les inscriptions étaient en partie effacées; on avait de la peine à les lire.
L’empereur, voyant dans le lointain passer la division du général Suchet, lui envoya dire de faire enlever cette colonne , parce qu’il voulait la faire transporter à Paris. Le général Suchet y employa sa compagnie de sapeurs, qui, en un
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instant , mit la colonne sur trois*ou quatre voitures.
Toute l’armée s’approchait de l’Elbe. L’empereur venait de recevoir l’avis que le pont de Dessau avait été brûlé par le prince de Wurtemberg que le maréchal Bernadqtte chassait devant lui , mais que celui de Wittemberg avait été sauvé.
Le mouvement était commencé sur Dessau; on n’eût rien gagné à le contremander pour le diriger sur Wittemberg. D’ailleurs on espérait, par le moyen de nos sapeurs, raccommoder le pont de Dessau, de sorte que l’on continua à suivre cette direction. Si le prince de Wurtemberg nè l’eût pas brûlé, on ne peut pas dire ce que serait devenue l’armée prussienne, qui, après avoir combattu à Iéna et à Auerstaedt, n’eut de' passage sur l’Hbe .qu’à Magdebourg. Nous avions une énorme avance sur elle; elle n’aurait pas pu éviter un deuxième engagement pour déboucher de cette place, et l’issue n’en pouvait être que funeste pour elle, à moins que le roi de Prusse n’eût suivi d’autres plans.
■Arrivé à Dessaü, chez le prince d’Anhalt, ancien aide-de-camp de Frédéric, l’empereur alla lui-même reconnaître le pont qui était aux deux tiers brûlé. On travaillait bien à le rétablir; mais voyant que cette besogne serait fort longue,
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il préféra aller passer à Wittemberg. Le lendemain, toutes les troupes prirent cette route et y arrivèrent le même soir. Ce détour lui fit perdre à peu près un jour.
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