CHAPITRE XXII
Situation de l’armée prussienne. — Dispositions de l’empereur.— Embarras de l’artillerie. — Conduite de l’empereur dans cette circonstance. — Bataille d’Iéna. — Na-i poléon visite le champ de bataille. — Sa sollicitude pour les blesses. — Il revient à Iéua. — Nouvelles du mare-» chai Davout. ,
L’empereur m’avait détaché de Géra, avec le icr régiment de hussards, pour aller aux nou* velles vers Iéna. Il m’avait recommandé de prendre avec moi M. Eugène Montesquiou, un de ses officiers d’ordonnance, qu’il rendit porteur d’une lettre pour le roi de Prusse , et de l’accompagner jusqu’à ce que je rencontrasse les Prussiens , ce qui eut lieu dans la vallée de la Saale à une lieue au-dessus d’Iéna (i).
En entrant à Iéna, nous eûmes des nouvelles positives de l’armée prussienne : elle avait quitté
(i) Le prince de Ilohcnlohe , qui commandait cette armée , gardai Montesquiou pendant toute la bataille. On dit même qu'il ne fit remettre au roi la lettre dont Montesquiou était porteur qu’après la bataille.
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Weimar en deux grands corps d’armée ; l’un , le plus cçnsidérable , sous les ordres immédiats du roi de Prusse et du duc de Brunswick , Avait pris la route de Weimar à Naumbourg ; l’autre , sous les ordres du prince de Hohenlohe, s’était dirigé sur Iéna.
Effectivement, les premières compagnies de chasseurs qui débouchèrent en haut de la montagne qui domine Iéna découvrirent la ligne ennemie, dont la gauche venait' s’appuyer en face du point par lequel nous débouchions. L’empereur alla la reconnaître lui-même, seul et à portée de fusil. Le soleil n’était pas couché ; il mit pied à terre et s’approcha jusqu’à ce qu’on lui eût tiré quelques coups de fusil. Il revint presser* la marche de ses colonnes, mena luimême les généraux à la position qu’il voulait qu’ils occupassent pendant la nuit , et leur recommanda de ne la prendre que lorsqu’ils ne pourraient plus être aperçus de la ligne ennemie.
Il coucha au bivouac au milieu de ses troupes, et il fit souper avec lui tous les généraux qui étaient là. Avant de se coucher , il descendit à pied la montagne d’Iéna , pour s’assurer qu’aucune voiture de munitions n’était restée en bas ; c’est là qu’il trouva toute l’artillerie du maréchal Lannes engagée dans une ravine que l’obscurité lui avait fait prendre pour un chemin ,
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et qui était tellement resserrée , que les fusées des essieux portaient des deux côtés sur le rpcher. Dans cette position, elle ne pouvait pi avancer ni reculer , parce qu’il y avait deux cents voitures à la suite l’une de l’autre dans ce défilé. Cette artillerie était celle qui devait servir la première ; celle des autres corps était derrière elle.
L’empereur entra dans une colère qui se fit rèmarquer par un silence froid. Il demanda beaucoup le général commandant l’artillerie de ce corps d’armée , qu’il fut fort étonné de ne pas trouver là ; et, sans se répandre en reproches , il fit lui-même l’officier d’artillerie , réunit les canonniers, et après leur avoir fait prendre les outils du parc et allumer des falots , il en tint un luà-méme à la main , dont il éclaira les canonniers qui travaillaient sous sa direction à élargir la ravine jusqu’à ce que les fusées des essieux ne portassent plus sur le roc. J’ai toujours présent devant les yeux ce qui se passait sur la figure de ces canonniers en voyant l’empereur éclairer luimême , un falot à la main , les coups redoublés dont ils frappaientle rocher. Tous étaient épuisés de fatigue, et pas un ne proféra une plainte? sentant bien l’importalice du service qu’ils rendaient, et ne se gênant pas pour témoigner leur surprise de ce qu’il fallait que ce fut l’empereur lui-même qui donnât cet exemple à ses officiers. JL’empe-
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reur ne se retira que lorsque la première voiture fut passée , ce qui n’eut lieu que fort avant daas ' la nuit. Il revint ensuite à son bivouac , d’où il envoya encore quelques ordres avant de prendre du repos. . . -
-C’était la nuit du i3 au 14 octobre; nous
eûmes une gelée blanche , accompagnée d’un brouillard semblable à celui que nous avions eu à Austerlitz ; niais il nous fut plus favorable , eh ce que toute notre armée était sur un petit plateau extrêmement resserré , ce qui avait obligé de former les troupes ën grosses masses qui se touchaient presque , afin d’être plus facilement déployées le lendemain matin ; ce petit plateau n’était pas à plus de deux cent cinquante toises de la position qu’occupait la gauche des Prussiens. Sans ce brouillard , nos feux leur auraient servi de direction", et leur artillerie n’eût pas manqué de nous faire beaucoup de mal , en ce que tous les coups auraient porté. La fortune nous servit à merveille , car le. brouillard dura jusqu’au lendemain à huit heures du matin.
Nous prîmes les armes à la pointe du jour ; la brtme était si épaisse, que nous ne pûmes pas nous diriger sur la ligne ennemie. Il y avait devant nous un large terrain par lequel nous pouvions arriver droit à la ligne prussienne, flanquée à sa gauche par un bois. En se dirigeant sans guide
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à travers le brouillard, le 17e régiment léger, qui était en tête de notre colonne , appuya trop sur la droite , et arriva au bois , où le qombat s’engagea immédiatement. Cet incident fit croire aux Prussiens que nous attaquions par leur gauche , et ils dirigèrent- tout leur feu sur ce bois. Cela nous fut favorable , parce que nous appuyâmes de notre côté à notre gauche , et nous fûme§ bientôt replacés dans le large terrain "dont j’ai parlé. Nous le traversâmes au pas accéléré, pendant que les Prussiens continuaient leur feu sur le bois, et nous les surprimes ainsi brusquement. La ligne prussienne , se voyant attaquée et entendant un grand mouvement en avant d’elle , commença à manœuvrer' pour prendre une position plus rapprochée de la masse de ses troupes. Il était neuf heures du matin ; à peiné avions-nous tiré quelques coups de cànori, et hormis le 17. régiment d’infanterie légère , qui avait attaqué le bois , aucun n’avait encore été engagé. Le soleil avait tout-à-fait éclairci l’atmosphère ; nous étions en présence des Prussiens ; la canonnade commença au centre ? elle était plus vive de la part des ennemis qüè de la nôtre.
Le maréchal Ney , qui était plâtré à là droite dtx maréchal Lannfes , attaqua l’extrême gauche des Prussiens. 11 enleva un village auquel elle était appuyée , en fut repoussé , le reprit de
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nouveau et en fut encore chassé. Heureusement une des. divisions du maréchal Soult arriva en ce mopient par n'otre extrême droite ; on la fit marcher en toute hâte à son secours. L’attaque recommença; elle fut heureuse, et le maréchal réussit enfin à s’établir sur les décombres qui lui avaient été si vivement disputés. Ce mouvement d’occupation du point où était appuyée l’extrême gauche des Prussiens fut secondé d’une attaque vigoureuse, exécutée sur leur centre par le maréchal Lannes , qui cherchait à les joindre à la mousqueterie. La hardiesse de sa marche fit faire à l’armée prussienne un changement de front sur son aile droite , l’aile gauche en arrière; cela nous obligea à faire le mouvement opposé, c’est-à-dire à changer de front sur notre aile gauche , l’aile droite en avant. Le combat s’engagea de nouveau sur tout le front, lorsqu’un heureux incident vint décider de la victoire. L’empereur avait laissé à Mayence le maréçhal Augereau pour qu’il se formât un corps avec les régimens qui, après la paix d’Austerlitz , avaient été renvoyés en France , et qui avaient reçu ordre de se rendre en poste à Mayence. Ce maréchal avait mis tant de diligence dans sa marche , qu’il arriva à Iéna même comme nous engagions le combat. Il ne s’y arrêta pas, et il arriva sur le champ de bataille au mpment où l’on attaquait la ligne prus-
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sienne dans la seconde position dont je viens de parler. On dirigea la colonne du maréchal Augereau a travers un jeune bois de sapins qui était à notre gauche , de manière qu’il déboucha derrière la droite de l’armée prussienne. Le i4' régiment de ligne avait la tête de la colotine ; il attaqua de suite à la mousqueterie , sans donner le temps aux Prussiens de venir le reconnaître. Il fut vivement soutenu , et détermina un mouvement rétrograde à la droite des Prussiens , qui donna du flottement à toute leur ligne.
L’empereur avait avec lui très-peu de cavalerie. Celle qu’il avait envoyé chercher vers Naumbourg n’était pas arrivée , de sorte que sur le champ de bataille nous n’avions qu’une brigade de cavalerie légère , commandée par le général Durosnel , upe autre , commandée par le général Auguste de Colbert; plus le i", le 9* et le 1 1* régiment de hussards. j
On les réunit tous au centre , et au moment où on remarqua le mouvement d’oscillation dans la ligne prussienne , on les fit charger à outrance sous les ordres de Durosnel.. La charge réussit , le désordre et la déroute commencèrent chez les Prussiens. Ils essayèrent de nous opposer leur cavalerie ; elle contint bien un instant la nôtre , qui était plus faible , mais cela ne rallia pas leur arrùée , qui était à la débandade. La n. 19
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tête de la cavalerie du grand-duc de Berg arriva sur le. terrain en ce moment , et , réunie avec Oelle dont je viens de parler , elle prit la route de Weimar, par laquelle se retiraient les fuyards.
L’empereur voyait , du point où il était, l’armée prussienne en fuite, et notre cavalerie la prenant par milliers. La nuit commençait à s’approcher ; il fit , comme à Austerlitz , le tour de son champ -de bataille. Il descendit plusieurs fois de cheval pour faire boire de l’eaüde-vie à des blessés, et je 4’ai vu plusieurs fois mettre lui-même sa main dans la poitrine d’un soldat renversé, pour s’assurer si son cœur palpitait encore , lorsqu’il croyait avoir reconnu à un reste de coloris sur son visage qu’il n’était pas mort. S’il trouvait Un peu plus de morts sur un terrain que sur un autre, il mettait encore pied à terre, regardait au numéro des boutons quel était le régiment auquel ils appartenaient, jet il était rare qu’à la première revue OÙ il apercevait ce régiment, il ne fit pas quelques questions sur l’ordr* dans lequel il avait attaqué, ou bien l’avait été lui-même, afin de se rendre raison des pertes qu’il avait remarquées.
Je Fâi vu deux ou trois fois, en cherchant ainsi sur le champ de bataille, retrouver des hommes qui vivaient encore ; il en était d’une joie qu’on ne pourrait rendre , mais la tris-
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tesse venait- aussitôt s’emparer de son esprit , par la pensée qu’il devait s’en trouver ainsi beaucoup qui n’avaient pas le bonheur d’être rencontrés.
Ce soir-là , il fut assez content : l’administration avait fait son devoir ; les blessés avaient été exactement relevés et soignés partout.
Il revint coucher à Iéna , où il- reçut les docteurs de l’université. 11 fit un cadeau de bienveillance au curé de cette ville , qui se donnait beaucoup de peine pour le soulageaient des blessés et des prisonniers.
Il prit du repos à Iéna, et reçut, pendant la ntiit, des nouvelles inen satisfaisantes du corps du maréchal Davout.
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