DU DUC D’ENGHIEN
La catastrophe du duc d’Enghien était encore inexpliquée ; il n’y avait de- certain que la fin déplorable de ce prince , lorsqu’en i8a3 j’ai publié l’extrait de mes Mémoires, où j’èn ai expliqué les causes. J’ai eu deux buts en faisant cette publication : le premier a été sans doute de repousser les insinuations perfides qu’on avait si généreusement faites sur moi, quand, prisonnier à Malte, on me croyait perdu sans retour; le second a été de défendre la mémoire de l’empereur auquel j’avais dévoué ma vie tout entière, car j’accepte ce reproche dont on m’honore. Mon seul désir était donc de faire connaître la vérité ; mais tout à coup ce qui n’était qu’un
point d’higtoire à éclaircir est devenu une question personnelle. J’ai vu paraître des adversaires auxquels - je n’avais, pas même pensé. Le général Hullin, tout aussi inpffensif d’abord avec moi que je l’étais avec lui; le général Hullin, à qui j’avais cependant donné connaissance de ma publication avant quelle ne fû$ faite, s’est présenté le premier.
Deux autres ont suivi de près : l’un , voulant sans doute repousser par anticipation la part de blâme que l’examen approfondi de l’affaire ne pouvait manquer de verser sur lui, s’est hâté de publier une lettre, où, parmi des injures auxquelles je n’ai pas dû m’abaisser à répondre, il y a des Assertions fausses, qu’il est bon de ne pas laisser sans réplique.
L’autre a seulement écrit qu il ri écrirait pas ; il déclare avoir remis unp lettre au roi. A bien . dire même , je n’ai appris qu’il me faisait l’honneur de s'occuper de moi que par une lettre (i) que je reçus , et qui me prescrivait.de ne point . me présenter dans un lieu dont l’entrée ne m’avait jamais été interdite aux jours de notre gloire et de nos dangers.
Sans doute , f ai dû respecter la volonté du
• (i) « Monsieur le duc,
« Le roi a vu avec un extrême mécontentement que vous
souverain et m’y soumettre ; sans doute, sa désapprobation a pu m’être pénible, mais je n’at dû la regarder que comme une opinion arrachée à sa religion surprise. D’ailleurs, ce n’était pas devant lui que cette cause devait être plaidée, et les jugemens d’un roi ne sont pas sans appel, quand il s’agit de la réputation et de l’honneur d’un citoyen.
C’est l’opinion publique, éclairée par des débats publics, qui juge en dernier ressort. J’eusse pu y avoir recours sur-le-champ; quelques amis m’ont même reproché de ne l’avoir pas fait : j’ai cru plus convenable de différer^ et ce n’eSt pas sans motif que j’ai pris cette détermination. .
Gomme toutes les publications politiques, la mienne avait eu- ses inconvéniens et ses avantages. Elle avait appelé l’attention sur des faits
ayez appelé l’attention publique sur de funestes souvenirs dont il avait commandé l’oubli à tous ses sujets.
« Sa Majesté m’ordonne en conséquence île voüs faire connaître que son intention est que vous vous absteniez de vous présenter dans son palais. .
« J’ai l’honneur d’être avec considération , monsieur le duc,
« Votre très humble et obéissant serviteur.
« Le président du conseil des ministres , chargé du portefeuille de la maison du roi pepdant l’absence de M. le marquis de Lauriston , • - ! .
Signé comte de Yillèle.
35o MÉMOIRES
que quelques personnes avaient grand intérêt à plonger dans l’oubli; elle avait compromis quelques positions personnellés, et inquiété des sécurités qu’on croyait bien assurées; elle eut le grand tort de troubler quelques salons de Paris. Mais, en revanche , elle a fait révéler des faits importans ; elle a fait surgir des documens irrécusables, qui avaient échappé jusqu’alors à la recherche de ceux qui auraient bien voulu les détruire; elle a suscité une polémique dont l’histoire ne peut manquer de profiter, et dont il est impossible que la vérité ne jaillisse pas. J’ai donc dû attendre, afin de profiter aussi de toutes ces nouvelles lumières. . • :
Convenait-il d’ailleurs , au point où en étaient venues les choses, de répondre-par ujie brochure à des pamphlets, ou d’opposer un mémoire justificatif àdes assertions vagues ou mensongères? Je ne sais si ce genre de lutte eût pu convenir à mes adversaires, mais à coup sûr il ne m’a pas paru digne de moi. Je devais à mon honneur de faire une réponse plus noble et plus complète ; je le devais aussi à mes enfans, auxquels j’ai à transmettre un nom dont l’illustration est appuyée sur des titres qui ne peuvent être contestés. J’ai pris alors la résolution de publier mes Mémoires : c’est ma vie tout entière que je livre à un examen public.
DU DUC DE ROVIGO. S5r
Que mes adversaires descendent avec moi dans la carrière, qu’ils relèvent, ce gant d’espèce nouvelle; c’est une hefle occasion pour eux de rendre hommage à la mémoire de celui qui les combla de bienfaits, et d’expliquer des événemens bien autrement graves» et d’une importance historique bien autrement élevée que celle de la question qui a éveillé leurs inquiétudes ou contrarié leurs vues.
Un jour viendra où l’opinion jugera sans ménagement et sans- partialité tous ceux qui ont joué un rôle dans le grand drame de l’empire. Ce jour -là-, la nature aura mis un terme aux influences personnelles ; les petites haines ou les traditions de salon seront tombées dans l’oubli ; on jugera sur les pièces : je livre les miennes.
Je désire , mais je doute que mes adversaires en fassent autant. -
Parmi les ouvrages qui ont paru depuis 1 8a3 , je dois citer particulièremènt :
i° Discussion des actes de la commission militaire instituée pour juger le duc d’Enghien ;
a0 Un mémoire justificatif publié par le duc de Yicence ;
a0 Quelques lettres que M. le duc de.Dalberg, ministre de la cour de Bade auprès du gouvernement français en l’an xn (1804), a publiées; .
4° Une note importante de M. le baron de
35a MÉMOIRES
Massias , alors ministre français prè.< de la cour
de Bade; . ’
5° Les procès-verbaux dresses lors de l’exhumation du duc d’Enghien en 1 8 1 6 ;
6* Enfin une déposition du sieur Anfort, brigadier de -gendarmerie à la résidence de Vincennes, recueillie et publiée'séparément en 1822 par un écrivain «qui signe Bourgeois de Paris.
Tels sont les documens qui doivent servir à la solution d’une question qu’on voudrait en vain rendre personnelle, et qui appartient tout entière à l’histoire.
Pour obtenir la clarté qu’il convient de mettre dans cet examen, je discuterai successivement :
i0 Les causes qui firent arriver le duc d’Enghien devant la commission militaire ;
Quelle fut la conduite du général Hullin , comme président de la commission ;
3* Quelle fut la mienne comme commandant des troupes.
Des causes qui firent arriver le djic d’Engtiien devant la commission militaire.
Je ne répéterai pas ici ce cpie .j’ai consigné dans les premiers chapitres dé Ce volume sur les circonstances du procès de George,' qui induisirent à penser que le personnage mystérieux désigné par certains agens subalternes impliqyés dans cette affaire était; le duc d’Enghien. Mon écrit donne à cet égard toutes les explications désirables. Je n’ai rien à ajouter.
Mais ce que- je n’ai pas dit , et que je dois rappeler ici, pour l’intelligence d’»autrês circonstances importantes à scruter, c’est qu’à cette époque M. le duc.Dalberg était le ministre de l’électëur de Bade'près la république française. Alors M. le duc était mddeste baron , quoique issu d’une famille princjère germanique. ( Il était neveu du dernier électeur de Mayence , qui n’était pas encore primat d’Allemagne. ) M. le baron Dalberg avait donc pour supérieur relatif, à Paris, en 1804, comme feudataire de l’empire germanique, l’ambassadeur -du chef de Get empire. Ses rapports intimes,et ses démarches devaient naturellement se combiner avec cet ambassadeur, à moins d’admettre, contre toute
ir.
vraisemblance , que les instructions de la cour de Bade prescrivaient à M. le baron Dalberg d’abandonner les intérêts de fa politiqùe générale allemande poiir favoriser les extensions de la république française.
Et cependant Si. Dalberg atteste dans sa lettre apologétique, que « M. de Talleyrand, durant « son ministère, n’avait cessé de modérer les « passions violentes de Bonaparte. »
SI. Dalberg avait donc des communications particulières avec M. de 'J’alleyrand ? Ce n’était certainement pas dans celles de ministre à ministre qu’il était initié parce personnage dans le secret des efforts qu’il faisait ou -ne faisait pas.auprès du premier consul pour calmer la violence de ses passions.
’ A la vérité , M. Dalberg ne fait remonter ses confidences qu’à la guerre de 1806; mais je vais bientôt en fixer la véritable époque.
Auparavant , je demanderai comment il a pu arriver que, d’après ses antécédons, M. Dalberg soit sorti d’un pays où sa naissance lui assurait la première considération , pour venir en France s’associer à un système républicain contre lequel l’Europe entière était cabrée ? comment il s’est fait qu’il ait.renoncé à l’Jhonneur insigne d’être proclamé1 à chaque cérémonie du couronnement des empereurs d’Allemagne, où l’em-
Digitizcd by
pereur lui-même demandait à haute voix, au milieu de la noblesse allemande assemblée dans l’église de Francfort : « Y a-t-il un Dalberg ici? »
L’op conçoit que le premier consul , devenu empereyr, ait eu de grands services de guerre à récompenser, et il n’y a rien «l’extraordinaire dans la fortune politique des hommes qui étonnaient le monde par leurs travaux et leurs actions.
Il én était de même dans l’administration civile , où de grands talens et tics efforts soutenus par un zèle patriotique avaient fait succéder un code de lois à l’anarchie qui avait désolé la société, un système de fmances.au gaspillage de la république , et qui avaient ramené l’ordre et l’économie dans toutes les branches du gouvernement.
Tous ces hommes supériçursdevàientètrel’objet d’une bienveillance particulière, et leur élévation n’a eu que des motifs honorables.
MkisM. Dalberg, en venant s’associer à notre fortune , n’avait ni couru la chance de nos combats , ni partagé les travaux de notre administration. Quels étaient donc les services patèns qu’il pouvait nous avoir rendus, pour entrer tout d’unf coup au service de France comme duc Dalberg, au lieu de baron qu’il était en Allemagne , et avoir été , en quelques mois , doté d’une
somme de quatre millions, nommé conseiller d’État, sénateur ? Aucun. Il faut donc croire que des services officieux déjà rendus , mais ignorés du vulgaire , ont attiré sur M. Dalberg
autant de faveurs réunies
L’empereur Napoléon n’était pas ingrat assurément, mais il ne récompensait pas d’avance. Pourquoi donc M. Dalberg n’explique-t-il pas lui-même ses services privés? Je pourrais suppléer à sa modestie , il le sait bien ; il m’a fait
assez de confidences Son zèle pour faire
réussir le mariage du petit-fils de son électeur avec mademoiselle Stéphanie de Beauharnais ; le choix qui fut fait du cardinal Fesch pour succéder au primat d’Allemagne, préférablement à un prince ecclésiastique allemand; les bons offices et les rapports particuliers de M. Dalberg , lorsqu’il faisait partie du corps, diplomatique à Varsovie en 1806; l’empressement de M. de Talleyrand à l’appeler àTilsit pour qu’il s’y mêlât parmi les diplomates étrangers , où cependant l’empereur Napoléon jugea convenable de me donner l’ordre de l’empêcher d’arriver, lorsque j’étais gouverneur de la vieille Prusse, âKœnisberg ; son rôle officieux à Erfurt ; même l’anecdote qui le força de passer au service de la France, tout cela m’est connu. Mais ce n’est pas ici le lieu de rompre le silence prudent que
M. le ducDalberg croit devoir garder sur ces diverses circonstances. Les explications de tous cès faits , et d’autres non moins caractéristiques , trouveront peut-être lent* pjace dans le cours de ces Mémoires. Ce que j’en dis ici me suffit pour faire comprendre que M. Dalberg n’a jamais pensé qu’à côté d’une correspondance officielle commandée par ses fonctions ostensibles, il ne lui fut pas permis d’entretenir des communications officieuses.
Examinons maintenant la conduite de M. Dalberg, ministre représentant le vieil et respectable prince-électèur de Bade à l’époque de la catastrophe du duc d’Enghien , et voyons s’il n’aura pas été à la fois l’homme officiel de son souverain et l’homme officieux d’un ministre de France.
L’affaire de George occupait alors le gouvernement français. Notre diplomatieétait à la recherche dans toutes les directions. M. Dalberg en avait sans doute donné avis officiel à son souverain , puisqu’il avoue dans sa lettre à M. de Talleyrand , du i3 novembre i8a3, a qu’il a avait reçu l’ordre de s’informer s’il existait une « plainte contre les émigrés qui habitaient « l’électorat , et si leur séjour avait des inconvé- « nféns. »
L’éloignement prétendu dans lequel M. Dal-
berg se serait tenu du ministère français l’au- Tait-il rendu dupe de l’assertion de M. de Tal~ leyrand , et -aurait-il réellement cru qu’il pouvait transmettre à sa cour , comme sincère , cette réponse du ministre des relations extérieures de la république r <c qu’il ne pensait pas que le « gouvernement de Bade dût être plus sévère « que le gouvernement français; qu’il ne con- « naissait aucune plainte à cet égard , et qu’il « fallait laisser les émigrés tranquilles? » Oubien M. 'Dalberg n’aurait-il transmis cette réponse .que pour l’acquit de ses devoirs officiels , en opposition avec d’autres notions positives? On conçôit que M. Dalberg ne fera pas sa profession de foi sur ce point. Il faut donc chercher la vérité par des rapprochemens qui puissent y conduire.
La réponse de M. de Talleyrand était à peine envoyée à la cour de Bade par M. Dalberg , que le territoire de son prince fut violé. Avant cette violation, un conseil privé (i) avait été assemblé le io mars, composé des trois consuls, du grand-juge, du ministre des relations extérieures et de M. Louché. C’est dans ce conseil qu’un rapport avait été lu sur les ramifications de l’entreprise de George avec V extérieur. Ces rami-
(i) Voyez page 53.
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fications s’établissaient suf les rapports du sieur Méhée. On inférait de ces rapports que ce ne pouvait être que le duc d’Enghien qui devait venir se'mettre à la tête du mouvement, après que le coup aurait été porté, ün faisait coïncider cette opinion avec les déclarations des subordonnés de George , et ce rapport se terminait par la proposition d’enlever le duc d’Enghien i et d’en finir. • •
* Un diplomate comme M. Dalberg n’avait pu ignorer la réunion de cè conseil. Dé son aveu même, il connaissait, le 12 mars, le départ du général Caulaincourt, que l’on soupçonnait, ditil, d’être chargé de faire arrêter Dumouriez sur le territoire de Bade.
J’étais à Rouen ce jour-là, et j’y connus, par les voies ordinaires , ce départ ët celui du général Ordener.
M. Dalberg était la sentinelle avancée de Sa cour. Il n’avait eu jusque-là pour garant de la •tranquillité des émigrés auxquels son prince accordait un asile que le droit des gens et les assurances du ministre des relations extérieures. Si le gouvernement français agissait, au vu et su de M. Dalberg , en violation de ce droit et en opposition avec ces assurances , il était du devoir rigoureux du ministre de Bade , qui n’ignôrait pas que le duc d’Enghien habitait Ettenheim, et
♦ MÉMOIRES que d’autres émigrés l'environnaient, de se mettre de suite en communication avec sa cour. Lesdépositions des agens de George compromettaient plus spécialement l’émigration ; il n’y avait pas un seul individu à Paris qui l’ignorât, car l’instruction de ce procès se faisait publiquement au Temple.
, Ainsi, en apprenant la ténue du conseil, qui avait eu lieu le io , et le départ de M. Caulain- Court , qui avait eu lieu le 1 1 , M. Dalberg , s’il ne • s’était volontairement laissé abuser par le ministre des relations extérieures , devait se bâter d’envoyer des courriers à son souverain , pour le sortir de la fausse sécurité dans laquelle il l’avait plongé quelques jours auparavant, en lui transmettant la réponse de ce ministre. Dçs ce moment, il ne pouvait plus être douteux pour lui que le territoire de l’électorat ne fût violé; dès ce moment aussi, M. Dalberg pouvait apprécier à leur juste valeur les assurances du ministre des relations extérieures. .
Il ne faut à une estafette que quarante heures pour aller de Paris à. Carlsruhe ; j’en ai moi-même fait l’expérience maintes fois. Un courrier expédié par M. Dalberg, même le ia, serait donc arrivé à Carlsruhe ou plutôt à Ettenheim , où M. Dalberg aurait pu le diriger , en l’adressant au. grand-bailli du lieu, dans la journée, du i4 , et
assez tôt poiir qu’un avis eût pu être donné au prince , qui ne fut arrêté que le 1Ô5 et cependant il est resté inactif! En appréciant cette inaction, ne peut-on pas, sans injustice, reconnaître qu’il n’agissait pas en harmonie avec ses devoirs officiels? *. .
Mais . que faut-il. penser, lorsqu’on • voit que c’est le 20 mars seulement, jour de l’arrivée du duc d’Enghien à Paris, que M..Dalberg écrit à sa cour pour lui annoncer le dépatt et l’objet dq voyagedeM. Caulaincourt; que ce n’est que le 21, après que tout Paris sait que le prince a péri à six heures du matin de ce même jour,. qu’il écrit de nouveau à sa cour pour lui apprendre que le duc d’Enghien est arrivé escorté de cinquante gendarmes , et que « tout le monde se demande ce que l’on veut; en faire ?»
Le courrier partait alors de Paris à, quatre heures du soir, et à çette heure-là du 2 1 mars, M. Dalberg éprit qu’on se fait cette question à l’occasion du duc d’Enghien ! .
Enfin ce. n’est que le 22 mars, lorsque le Moniteur publie la sentence de mort , que par une apostille à une lettre du même jour , M. le ministre de Bade mande à sa cour que le malheureux prince a péri.
Toutes ces circonstances sont aujourd’hui révélées par la correspondance même de M. Dal-
berg. Il lui fallut la publication du Moniteur pour le forcer à parler de la catastrophe. Jusquelà ses devoirs officiels n’étaient pas en défaut; ils pouvaient, d’après ses combinaisons, Je céder à ses devoirs officieux Mais poursuivons.
Le duc d’Enghien a été arrêté à Ettenheim le i5 mars, à cinq heures du mutin. Cette nouvelle a dû parvenir de suite à Carlsruhe. La lettre du il, dont M. de Caulaincourt était porteur, écrite par M. de Ta'lleyrand au ministre des affaires étrangères de Bade, avait été remise le i5. Cela se démontre par le décret publié par l’électeur de Bade le i6r où il est question des arrestations de la veille.
Il est impossible qu’un événement dç cette importance n’ait pas fait écrire le blême jour, ou le 16 au plus tard, par la cour de .Carlsruhe à son ministre. à Paris, afin de réclamer Contre cette violation de territoire, ou tout* au môins pour attester la paisible-et inoffensive manière de vivre du duc d’Enghien , et pour s’interposer eu sa faveur. Lé courageux M. de Massias , ministre français auprès* de l’électeur de Bade , écrivit luimême au ministre des relations extérieures, et.il rt’a pu le faire que sur les communications qui lui furent faites le même jour par le ministre badois. M. de Massias ne craignit pas d’attester que, durant son séjour dans l’électorat,' la conduite
du duc d’Enghien avait été mesurée et inno» cente.- * ;
Les dépêches de M. de Massias au ministre des relations extérieures et celles du ministre de Bade à M. Dalberg durent donc arriver à Paris au plus tard le 18, ou si l’on veut le 19 mars, mais toujours avant l’arrivée-du duc, d’Enghien , qui n’eut lieu que le 20 , à six heures du soir, à Vihcennes.
M. Dalberg avoue même , dafts sa lettre de Cé jour, 20 mars, « que, le jeudi- 1 5, d sut positivement l’ordre que portait M. de Caulaincourt; » c’est-à-dire qu’il était informé que M. de TaHey'rand avait écrit à sa cour que le général Ordêner était chargé d’arrêter le duc d’Enghienet Je général Dumouriez. ’ *
Mais pourquoi donc M. Dalberg, en apprenant l’objet de cette expédition, ne se hâta-t-il pas de se rendre auprès du ministre des relations -extérieures ? pourquoi ne pas réunir de suite le corps diplomatique , afin d’intercéder en faveur du duc d’Enghien? Ces démarches de M. Dalberg n'auraieht certainement pas manqué leur but, si, comme il l’atteste complaisamment dans sa lettre du i3 novembre 1823, le ministre des relations extérieures avait pensé que les émigrés devaient être laissés tranquilles dans l’électorat, ou si, comme l’affirmait M. Dalberg dahs sa lettre dü
aa mars i8o4 à sa cour, a M. de Talleyrand luia même avait paru ignorer jusqu’au dernier mo- « ment la résolution prise. » *
Malgré sa puissance , le premier consul , que tout prouve d’ailleurs n’avoir jamais eu de ressentimens particuliers contre le duc d’Enghien, si ce n’est celui .qui lui était inspiré par les rapports sur lesquels il avait ordonné l’arrestation de ce prince, aurait suspendu sa mise en jugement; les démarches de M. Dalberg et des autres membres du»corps diplomatique auprès du ministre des relations extérieures, si celui-ci avait été'aussi bien disposé que le prétend M. Dalberg, auraient d’autant mieux obtenu ce résultat, que cette démarche çt ces explications auraient porté lé ministre à communiquer au premier consul la lettre du baron de Massias, qu’il lui cacha cependant, ainsi que j’aurai bientôt à le dire, et tout aurait fini par s’expliquer en faveur du duc d’Enghien.
Au lieu de cette conduite, M. Dalfeerg reste impassible jusqu’après la catastrophe. Ce n’est que le a a mars qu’il écrit à sa cour : « Je ne puis, « dans la position infiniment difficile et délicate « où je me trouve, faire autre chose que d’expo- « ser simplement aux ministres des cours avec « lesquelles nous sommes plus particulièrement « en relation les circonstances telles quelles se « sont passées. »
On conçoit que le a a , lorsque le prince avaitcessé d’exister, M. Dalberg tint ce langage ; mais, lç 1 5, devait-il penser ainsi?- • * •••
Et qu’ava*it-il besoin d’ordre exprès., lorsque le ao mars, et çoqséquemmént avant la mise en jugement du duc d’Enghien , M. Dalberg écrivait qu’il était informé des arrestations qui avaient eu lieu à Ettenheim ? L’honneur du respectable électeur de Bade, le territoire de son électorat violé, le droit des gens méconnu, un prince de la maison de Bourbon arrêté dans un moment de crise, n’étaient-ils pas des motifs suffisans pour donner une impulsion gé'néreuse à‘M. Dalberg, s’il avait été tout entier à son devoir de ministre de la cour de Bade ? Un homme monaiv chique, comme aurait dû l’être M. Dalberg, aurait-il , dans cette, grave circonstanée , fait fléchir ses principes devant les niaises considérations consignées dans ja dépêche du ao mars ?
Les conjectures qu’on est forcé de tirer fie la conduite de M..Dalberg doivent d’autant plus se multiplier , qu’au ao mars il devait savoir à quoi s’en tenir sur. le ministre qui, avait médité, les arrestations d’Ettenheim , au.moment où il don-, nait des assurances que les émigrés résidant dans l’électorat ne seraient point inquiétés.. • *
11 semble même qu’en écrivant en ce moment à sa cour, M. Dalberg aurait porté officiellement
un jugement peu favorable sur la conduite de çe ministre.
En effet, on- lit dans une lettre que M. le baron de Berstett, ministre des affaires étrangères à Garlsruhe, a adressée à M. Dalberg, le ia novembre i-8a3, pour lui permettre de publier quelques numéros de sa correspondance' diplomatique, ,que ce dernier doit trouver dans le n* 27 dû 27 mars 1 8o4 la preuve « qu’à l’époque fatale, « lui, M. Dalberg , n’avait pas encore à se réjouir « de la confiance du ministre des affaires étran- « gères à Paris. »
■Je n’aî pas -à m’occuper des causes qui, depuis, ont valu à M. Dalberg la confiance du ministre des relations extérieures; mais je fais remarquer que M. Dalberg s’es’t bien gardé de publier cette lettre,. n* 27. Ori devine facilement là raison de oette réticence. Le jugement officiel porté alors par M. Dalberg silr le ministre d§s relations extérieures aurait formé un contraste trop choquant avec le jugement officieux que renferme sa lettre du i3 novembre 1 8à3 , où il dit «-qu’il est connu « que, pendant son ministère ,' M. de Tallèyrànd <r n’avait cessé de mbdérer les passions violentes « de- Bonaparte. >> . " ...
Màis ce que M. Dajberg n’a pas voulu dire, parce que depuis, sans doute, il a obtenu la confiance de M. de Talleyrand, se devine aisé-
Digi^t%Ê02gIe
ment d'après la lettre de M. le barorf de Berstett.
Quoi qu’il en soit, on peut, d’après cela, apprécier à sa juste' xaleur la récente apologie de la conduite du ministre des relations extérieures , par M. Dalberg, sur la catastrophe du duc d’Enghien. On-conçoit aussi que le jugement le plus favorable qu’on puisse porter sur M. Dalberg lui-» même, c’est qu’il avait été informé de tout, èt qu’on avait cependant mis sa conscience à cou vert , en lui disant que le duc d’Enghien ■ serait détenu comme otage, parce que l’on avait bien senti que M. Dalberg devait rendre compte à' sa cour, et que, se trouvaht placé entre la crainte de là compromettre, ou de se compromettre lui -même vis-à-vis de la France, sut laquelle il pouvait déjà fonder sës projets à venir,- il laisserait aller les choses, persuadé que sa cour se disculperait facilement d’un événement qu’elle n’avait pu empêcher, faute d’avoir été prévenue.
Mais si M. Dalberg ne fut que la diipe de ceufc qui ourdirent cette trame; si son amour-proprè diplomatique le porta, déjà à cette époque j à déguiser à sa cour une partie de sa mystification, au lieu de lui avouer sa funeste méprise, l’odieux de cet attentat n’en reste pas moins à ceûx qui méditèrent et qui organisèrent son accomplis-sèment.-
Quels furent ces machinateurs? Je crois les
avoir suffisamment indiqués, et avoir même assez prouvé mes assertions par des circonstances et des rapprochemens qui portent à la fois lp cachet dfe la vérité et de F authenticité. M. de X&lleyrand s’en est remis, pour sa justification, à sa lettre au roi , dont le .contenu reste ignoré , aux attestations que M. Dalberg et lui se sont réciproquement données dans leur propre cause, et qu’ils feignent de prendre pour l’opinion publjquo, et enfin au mémoire du général Hullin , .qui ne dit pas un mot des circonstances personnelles deM. de Talleyrand; car je pourraisavouer toute la part de la catastrophe du duc d’Enghien . que m’attribue cet écrit, ou plutôt celle dont *• le général Hullin restera- chargé lui-même, que le rôle assigné à M. de Talleyrand n’en serait pas changé.
Mon accusation reste donc tout entière contre lui. Le silence calculé dans lequel il s’est renfermé, ni ses menées secrètes ne l’ont pas détruite.
Lorsque je l’ai portée cette accusation , quels avarient été mes 'arftécédens avec M. de Talleyrand ? Il convient d’en dire ici deux mots.
A l’époque où je fus élevé au ministère, M. de Talleyrand é.tait dans une.sitnation déplorable, tant sous les rapports pécuniaires que sons ceux, politiques ; beaucoup de gens le fuyaient ,
DU DUC DE ïtOYIGO. 36g
croyant par là faire leur cour au pouvoir. Je ne fus pas du nombre. • . - .
.C’est moi qui lui fis payer le loyer dé son château de Valençay, où étaient les princes d’Espagne.. Cela n’était que juste, sans doute; mais enfin , par des motifs que je ne juge pas, M. de yalteyrand en sollicitait le paiement en vain, et çela Jurait continué pendant long - temps sans mon intervention et mes instances, qui lui firent allouer et payer le loyer de ce château 75,000 fr. par an.
C’est moi qui osai entretenir l’empereur des menaces de poursuites de quelques-uns des créanciers de M. de Talleyrand, et qui le portai à acquérir l’hôtel de Yalentinois, tout meublé , appartenant à celui-ci, pour la somme de a, 100,000 fr. ; c’est à moi qu’il dut, en outre, qu’on ne lui fit pas rapporter les meubles dont il avait déjà dispose pour garnir une partie de son hôtel d’aujourd’hui.
C’est encore moi qui, pendant quatre ans, ai journellement suspendu les effets des tracasseries qui auraient fini par L’atteindre, et j’ai poussé l’obligeance jusqu’à me mettre à la traverse de l’objet du retour inopiné, de Berne à Paris, d’une personne de sa famille; ce qui; dans ce moment-là , l’aurait mis dans la position la plus désagréable.
3 7'o MÉMOIRES
Telle fut ma persévérance auprès de l’empereur, que cette affaire avait fortement indisposé contre M. de Talleyrand, qu’en 1 8 1 a , lorsqu’il partit pour la campagne de Russie, il avait voulu l’emmene» avec luj. • ...
Si j de la conduite de M. de Talleyrand envers celui qui fut son bienfaiteur je passe à celle qu’il a tenue à mon égard , il demeure constant qu’en retour de mes bons offices, je lui dois d’avoir été porté sur la plus fatale des deux listes de proscription.
On ne saurait se méprendre sur le but secret de ce témoignage de sa reconnaissance. Mon crime était de pouvoir assigner son rôle dans l’affaire du duc d’£nghien. Ceci explique les efforts de M. de Talleyrand pour obtenir mon extradition de Malte en i8i5, et je n’ai trouvé de la sécurité , pendant tout le cours de ma détention , qu’ après qu’il eut quitté le portefeuille des relations extérieures. En i8i5, on m’aurait livré à une commission militaire à Toulon ou à Marseille; j’en ai eu la preuve sous les yeux; là, on m’aurait jugé et exécuté, après quoi il aurait sans doute protesté à ma famille de ses efforts pour me sauver. RL de Talleyrand a pour maxime qu’un homme qui peut parler cesse seulement d’être à craindre lorsqu’il n’est plus.
On doit donc être peu surpris des efforts que
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je fais à mon tour pour laisserà M. de Talleyrand la part qui lui revient à juste titre dans une catastrophe à laquelle je n’en ai pris aucune qui puisse m’ètre justement reprochée.
Ce qui a excité mes efforts et mes démarchés, c’est encore ma profonde conviction que l’empereur Napoléon n’avait pas agi de sa propre impulsion, en ordonnant l’arrestation du duc d’Enghien. Mon opinion s’est trouvée pleinement confirmée par les ouvrages écrits à Sainte-Hélène. Leur autorité est d’autant plus irrécusable}, que leurs auteurs travaillaient à l’insu l'un de l’autre, et qu’ils ont été unanimes sur ce point.
L’empereur Napoléon , dont ils ont rapporté le langage, même les notes autographes, était également sans motifs pour accuser ou absoudre une personne plutôt qu’une autre. Il savait qu’il écrivait alors pour la sévère histoire , et il voulait la respecter. Il s’est d’ailleurs exprimé dé manière à ne pas repousser la part de cet événement qu’on pouvait raisonnablement lui attribuer.
Il faut donc l’en croire, lorsqu’il a écrit lui-même que « la mort du duc d’Enghien doit « être attribuée à ceux qui s’efforçaient, par des «rapports et des conjectures, à le présenter « oomme chef de conspiration ; » et lorsque, dans l’intimité avec ses fidèles serviteurs à Sainte-
3,a MÉMOIRES
Hélène, il ajoutait, indépendamment de ce que j’ai cité dans morr premier éGrit , « qu’il avait été «poussé inopinément; qu’on 'avait, pour ainsi « dire, surpris ses idées, précipité ses mesures, « enchaîné ses résultats. J étais seul un jour, ra- « contait-il, je me vois encore à demi assis sur la « table où j’avais dîné, achevant de prendre mon a café ; on accourt m’apprendre une trame nou- « velle; on me démontre avec chaleur qu’il est « temps.de mettre un terme à de si horribles at- « Jentats; qu’il est temps enfin de donner une « leçon à ceux qui se sont fait une habitude jour- « nalièrc de conspirer contre ma vie; qu’on n’en « finira -qu’en se lavant dans le sang de l’un « d’entre eux ; que le duc d’Enghien devait être « cette victime, puisqu’il pouvait être pris sur « le fait, faisant partie de la conspiration ac- « tuelle. Je ne savais pas même précisément qui « était le duc d’Enghien : la révolution m’avait « pris bien jeune; je n’allais point à la cour; « j’ignorais où il sa trouvait. On. me satisfit sur « tous les points. Mais s’il en est ainsi, m’écriai-je, « il faut s’en saisir et donner des ordres en con- « séquence. Tout avait été prévu d’avance, les « pièces se trouvèrent prêtes, il .n’y eut qu’à «•signer, et le sort du prince se trouva décidé.»
La véracité de M. O'Méara ne saurait être non plus suspectée, lorsqu’il affirme dans son
ouvrage, d’accord sur ce point avec les autres écrits de Saint-Hélène, « qu’ayant demandé à a Napoléon s’il était vrai que M. de Talleyrand « eût gardé une lettre écrite par le duc d’En- « ghien , et qu’il ne l’eût remise que deux jours « après y l’empereur a répondu : A son arrivée a à Strasbourg , le prince m’écrivit une lettre;
« cette lettre fut remise à T qui la garda jus-
« qu’après l’exécution. »
Mais quels pouvaient donc être ceux qui , par des rapports et des conjectures , présentaient le duc d’Enghien comme chef d’une conspiration? Qui alors était dans une position à porter le premier consul à se compromettre en répandant lé sang d’un Bourbon ? Qui enfin pouvait avoir tout prévü, et avoir d’avance préparé les ' pièces qui furent instantanément présentées à la signature du premier consul , et qui décidèrent du sort du prince ?
Le ministre des relations extérieures , sous le Directoire, va nous dire lui-même quel intérêt il«avait à ce que le premier consul se compromit; les fonctions et les faits personnels de ce même ministre, sous le premier consul, vont nous dire si c’est lui qui avait préparé les rapports et les pièces qui décidèrent la fatale mesure.
Dans un écrit publié en l’an v par le citoyen Talleyrand, et adressé à ses concitoyens, il s’exprime en ces termes , page 3 :
a Je serais indigne d’avoir servi la belle catlse « de la liberté, si j’osais regarder comme un saa crifice ce que je fis alors (1789) pour son « triomphe. Mais que du moins il soit permis de o s’étonner qu’après avoir mérité à de si justes a titres les plus implacables haines de la part du a ci-devant clergé, de la ci-devant noblesse, j’at- « tire sur moi ces mêmes haines de la part de « ceux qui se disent si ardens ennemis de la no- « blesse et du clergé, en répétant leurs fureurs « contre moi (1). »
L’homme dont les antécédens autorisent un pareil langage , ne pouvait, sans crainte, voir la république française près d’expirer en l’an xir, dans la personne du premier consul, si celui-ci n’était pas mis auparavant dans l’impossibilité de
dévenir un Monck Le citoyen Talleyrand
pouvait bien , dans sa prévision, ne pas repousser l’idée qu’il deviendrait un jour prince de Bénévent sous une nouvelle dynastie ; mais U devait frémir , d’après l’avantage dont il se glorifiait, d’avoir mérité les haines implacables du clergé qu’il avait renié , et de la noblesse cyi’il avait trahie , à la seule pensée de leur retour sous la bannière des Bourbons.
(1) Eclaircissement donnés par le citoyen Talleyrand à ses concitoyens. — A Paris, chez Laran, libraire, Palais- Égalité , galerie de bois , p° 245 , an vu.
M. de Talleyrand a malheureusement prouvé, dans le cours de sa vie politique, que l’intérêt est le mobile des actions de certains hommes. Cela explique celui qu'il àvait alors à être l’un de ceux qui s’efforcaient, « par des rapports « et des conjectures , à présenter le duc d’En- « ghien comme chef de conspiration, à surpren- « dre les idées du premier consul , à conseiller « d’en finir en $e- lavant dans le sang d’un Bour- « bon. »
Ses terreurs , à la seule idée de la possibilité du retour des Bombons, devaient être d’autant plus grandes, que le premier -consul n’avait pas encore manifesté le projet de monter sur le trône, lorsque l’entreprise de George éclata. On prétend même qu’il avait, au contraire, formellement refusé le titre de roi de France qu’on lui offrait aux négociations d’Amiens , en compensation des sacrifices de territoire éonquis qu’on voulait lui imposer.
Les actes de l’administration du ministre des relations extérieures et sa conduite viennent puissamment ajouter à cette vérité démontrée.
Le ministre des relations extérieures pouvait seul répondre aux questions que le premier consul déclare avoir faites sur le duc d’ETnghien , dont il ignorait jusqu’au nom , lorsque ce prince lui f ut désigné comme chef d’une conspiration.
Seul , il correspondait avec les cabinets étrangers et avec nos ministres auprès des souverains de l’Europe ; seul , il était donc chargé'de surveiller l’émigration. On en'trouve la. preuve dans la note diplomatique qu’il a adressée le 1 1 mars à M. le baron d’Edelsheim, ministre d’état à Carls^ fuhe, de laquelle M. de Caulaincourt fut porteur. Dans cette note , qui annonce officiellement l’ordre donné pour l’arrestation du duc d’Enghien , M. de Talleyrand convient qu’il lui en avait précédemment envoyé une autre, dont le contenu tendait à requérir l’arrestation du comité d’émigrés français siégeant à Offembourg.
Les fonctions de M. de Talleyrand expliquent comment l’arrestation du duc d'Engbien fut décidée et ordonnée sur son rapport , dans le conseil privé qui précéda le départ du général Ordener.
Ce ne- pouvait être aucun des trois consuls. C’était évidemment hors de leurs attributions. M. Fouché, qui y fut admis, était sans fonctions alors , et il n’y avait été appelé que comme un renfort, et parce qu’on le considérait comme fortement intéressé à l’adoption de la mesure proposée. Il est juste de dire cependant qu’elle, rencontra une vive résistance de la part du consul Cambacérès (i). Il voulait du moins qu’au (i) Voyez page 54-
DU DUC DEROVIGO. 3? 7
lieu d’enlever de» vive force le duc cfEnghien , ainsi que le rapport en faisait la proposition, on attendît , pour s’en emparer , le moment où il aurait posé lp pied sur le -territoire français ; c’est à cette occasion qu’il lui fut demandé : Depuis quand il était devenu si avare du sang d’un Bourbon. •
Je tiens- ce renseignement de M. le duc de Cambacérès , qui m’a également assuré l’avoir consigné dans ses Mémoires.
Quoi qu’il en soit , on peut' se demander s’il est vrai que lorsque M. de Talleyrand provoquait l’arrestation du duc d’Enghien , avant que celle de Pichegru eût expliqué la funeste méprise sur le véritable chef de la conspiration , il partageait l’erreur commune , ou plutôt si elle avait jamais existé pour lui. Sa correspondance antérieure avec le ministre français à Bade lui avait donné des Yenseignemens si positifs sur la façon de vivre du duc d’Enghien, qu’il ne lui était pas permis de croire que le prince fût le personnage mystérieux que signalait l'instruction du procès de George.
Si telle eût été la croyance deM. deTalleyrand, pourquoi 11e pas mettre dans la balance , devant le conseil privé du 10 mars, les rapports antérieurs de M. de Massias ? Pourquoi accuser le duc d’Enghien avec autant de rigueur? Dans le
doute , s’abstenir de proposer un enlèvement de vive force était un devoir rigoureux.
On m’a assuré que M. de Talleyrand a présenté au roi une attestation de madame la princesse de Rohan , de laquelle il résulte que le duc d’Enghien avait été prévenu de s’éloigner quelques jours avant son enlèvétnent. Il a prétendu en même temps qu’il lui avait fait porter cet avis par un courrier qui, selon lui, s’est cassé la jambe à Saverne. Cela n’est qu’une fable, car un pareil fait peut toujours se prouver , et on ne le prouve pas. Il n’est pas probable qu’il eût osé envoyer un courrier pour cet objet , et , si telle avait été son intention , il avait tant de personnes de sa famille cjui se seraient trouvées heureuses d’une pareille mission ,• que le messager serait aujourd'hui nommé.
Mais on sait à quoi s’en tenir sur l’attestâtiôn donnée par fuadame de Rohan. M. de Talleyrand ne l’a obtenue à Paris qu’aprèè la restauration , grâces aux plus vives instances de madame Aimée de Coigny , ancienne duchesse de Fleury, auprès de madame de Rohan-Roehefdrt.
Là vérité est que M. de Talleyrand n’a rien envoyé. L’avis qui fut donné au duc d’Enghieri , et que madame de Rohan-Rochefort a attesté sans spécification d’auteur , venait d’une autre source. C’est le roi de Suède, alors à Carlsruhe,
et l’électeur lui-même, qui firent avertir le prince qu'il pouvait çôurir des dangers1, et qu’il devait s’éloigner. Un témoin que M. de Talleyrand ne récusera pas sans doute , M. le duc Dalberg, ën convient dans sa lettre du i3 novembre i8a3. Cet avis était la conséquence de la note diplomatique envoyée par M. de Talleyrand à Carlsruhe, antérieurement au io mar6, par laquelle il demandait l’arrestation du comité des émigrés Français à Offembourg. Le duc d’Enghien tarda et sa sécurité lui devint fatale. L’ensemble de la conduite de M. de Talleyrand - repousse d’ailleurs toute idée qu’il ait jamais voulu sauver le duc d’Enghien par un semblable avis ; et certes, 6i le prince eût reçu de Paris un avis qui vînt confirmer celui qui lui était donné par le roi de Suède, il n’y a nul doute qu’il ne se fût empressé de quitter Ettenheim.
Ecoutons l’intègre M.de Massias ,' dans la note qu’il -a cru devoir publier sur l’affaire de Ce prince :
« Quelques jours après la catastrophe , je re- « eus une lettre du ministre des affaires étran- « gères, qui me donnait l’ordre d’aller à Àix-la- « Chapelle, où je trouverais l’empereurNapoléon, « auquel j’avais à rendre compte de ma conduite. «En arrivant, j’allai trouver le général Lannes, « avec qui j’avais fait la guerre d’Espagne et d’I-
38o MÉMOIRES
« talie, à l’amitié duquel je devais une place et « toutes mes espérances. Il m’apprit que .j’étais « accusé d’avoir épousé la proche parente d’une «intrigante dangereuse, et d’avoir fait la conte spiration du duc d’Enghien,
a Sorti de chez lui, j’allai chez le ministre des « affaires étrangères , auquel je rappelai ce dont « l’avait instruit ma correspondance, savoir : la «.vie. simple, paisible, innocente du prince, et la « non parenté de ma femme avec la baronne de « Reich , fait dont il est assuré par un certificat « bien en régie que je lui avais envoyé. Il me dit « que le tout s’arrangerait.
« Le jour de mon audience étant fixé, je fus « introduit avec lui dans le cabinet de l’empe-! « rei •.
«Il commença par me demander des nou- «velles du grand-duc et de sa famille; et, sans ? autre transition , après qu’il eut entendu ma « réponse.: — Comment, M. de Massias, me dit- « il , vous quç j’ai traité avec bonté, avez-vous « pu entrer dans de misérables intrigues des en- « nemis de la France?
« Je connaissais son adresse et son habileté ; « je sentis que , si j’entrais , sans autres motifs , « dans ma justification, il profiterait de certaines « circonstances pour en tirer des inductions sur « lesquelles je n’aurais pas le moyen de donner
« -des explications catégoriques. Je .pris le parti « de faire l’étonné , et comme si je ne çompre- « nais pas ce qu’il voulait dire.
« Eu vérité! séCria-t-il avec un geste, et faisant « un pas en arrière , on dirait qu’il ne sait ce «dont je veux lui parler! » Même étonnement, même signe d’ignorance de ma part.
«Comment, ajouta-t-il vivement, mais sans « tolère , n’avez-vous pas épousé une proche pa- « rente d’une misérable intrigante, la baronne de «Reich? — Sire, lui dis-je, monsieur <jüe voilà, «en lui montrant le ministre, a indignement «.trompéHia religion de Votre Majesté; -il 'a su de « moi que ma femme n’était point parente de. la « baronne de Reich, et je lui en avais antériéu- « rement envôyé le certihcat bien en règle. Aces « mots, l’empereur recula en souriant, marcha à « droite et à gauche ddns son cabinet, toujours « en nous regardant; puis se rapprochant de moi « il me dit d’un ton radouci : Vous avez cepen- « daut souffert des rassemblemens d’émigrés ‘à « Offembourg ? — J’ai rendu compte fidèlement « dé tout ce qui se passait dans ma .légation. Corn - « ment me serais-je avisé de pefsécuter quelques « malheureux, tandis qu’avec votre autorisation « ils passaient le Rhin par centaines et par mil- « liers? Je ne faisais qu’entrer dans l’espfit de vo^ « tre gouvernement. — Vou6 auriez. pourtant dû
38a MÉMOIRES
« empêcher les trames que le duc d’Enghieri our- « dissait à Ettenheim? *— Sire, je suis trop avahcé « en âge pour apprendre à mentir ; on a encore « trgmpé, sur ce point, la religion de Votre Ma- « jesté, — Croyez-voiis donc, ditnl en s’animant, « que si la conspiration de George et de Piehe- « gru avait réussi, il n’aurait pas passé le Rhin, «et ne serait pas venu en poste à Paris? .Je « baissai la tète et me tus. Prenant alors un air «.dégagé, il me parla de Carlsruhe, de quelques « objets peu intéressans, et me congédia (i).
(i) Le lendemain , ajoute M. de Massias, il fit une distribution publique et solennêlle des- croix de la Légion— d Honneur, qu’il avait nouvellement instituée. D’après ses règlemens, j’y avais droit, et comme chafgé d’affaires, et comme portant les épaulettes de colonel ; il la distribua à tous mes collègues présens , et je fus le seul à qui il ne la donna pas. Le général Lamies , que je vis le soir , me dit que l’empereur avait été très content de mon courage et de ma probité , mais qu’il avait voulu punir mon manque de respect envers mon supérieur.
Je revins a Carlsruhe, Un ou deux mois après mon'retour, on me dit qu’un chambellan de Sa Majesté demandait S me parler; c était M. le oomle de Beaumont , qui me remit une lettre du grand-maréchal du palais , Duroc , dans laquelle il était dit que l’empereur devant bientôt envoyer à Carlsruhe sa fille adoptive, la princesse Stéphanie, épouse du grand-duc de Bade , il la confiait à mes soins et à ma probité ; que , pour tout ee qui la concernait, je ne devais point correspondre
M. de Talleyrand trompait donc l’emperenr en ne lui rendant pas un-compte exact de la teneur de la correspondance de M. de Massias; il trompât M. de Massias lui-mérae, car il le desservait auprès de l’empereur; il trompait l’électeur de Bade,' en lui faisant donner par M. Dalberg, qu’il trompait en même temps sans doute , l’assurance qu’il fallait laisser tranquilles les émigrés qui habitaient l’électorat, tandis qu’il rédigeait sa note diplomatique du i x mars , qui ne devait être.remise au ministre d’État de Bade, qu’après l’arrestation du duc d’Enghien!
M. de Massias continue i « Dès que je sus que « le prince était enlevé et transféré dans la cita- « jîelle de Strasbourg, j’écrivis sans perdre de « temps au ministre des affaires étrangères, pour « lui dire combien , durant son séjour dans l’élec- « torat, séjour dont mes dépêches V avaient antè-
avec 'le ministre des affaires étrangères, mais directement avec lui-méme.
Un an environ après l’arrivée de la princesse, l’empereur aone nomma résident-consul-général à Danlzick. 'J’occupais à peine depuis huit jours ce nouveau poste, que je reçus ma nomination à la place d’intendant de la ville , avec de gros éniolumens.
A mon retour en France , où ma santé me força de revenir en congé , il me nomma baron , avec l'auforisalion de créer un majorât.
« rieurement avisé', la conduite de ce prince « avait été mesurée et innocente. Ma lettre doit « être aux archives ; c’est la seule dans laquelle « j’aie jamais cité du latin. Pour donner plus.de « poids à ma pensée et plus. de créance à mon « assertion , j’avais emprunté ces mots de Tacite : « Nec beneficio , nec insuriâ cognitus ; ce qui, au u reste, expliquait parfaitement bien ma position « envers l’auguste personnage que l’intérêt de la a vérité me portait seul à défendre. »
Mais cette lettre, qui ne peut être que du i5 mars, dut arriver à Paris le 1 8 au plus tard, et ce ne fut que ce même jour que leprince quitta la citadelle de Strasbourg..
Que M. de Talleyrand nous dise quels effdFts il a tentés, dans l'intervalle du 1 8 au 20, pour faire valoir le témoignage éclairé d’un homme de bien , qui devait dissiper , ou du moins affaiblir les craintes que l’on avait inspirées au premier consul.
"Les renseignemens de M. de Massias étaient positifs. S’ils eussent été appréciés dans le seul but de découvrir la vérité, ils ne'pouvaient, en aucune manière, cadrer avec le portrait du personnage que l’on supposait être le chef de la conspiration. Trois jours d’avance devaient suf- ,fire à M. de Talleyrand pour essayer de détromper le premier consul, et prévenir un grand
malheur. Comment a-t-il usé d’un délai aussi précieux ? Qu’a-t-il dit ? qu’a-t-il tenté pour faire valoir cette lettre de M. de Massias,pour obtenir quelle fut joiute au procès comme pièce à décharge? caria sentence atteste que les pièces à charge et à décharge étaient au nombre d 'une, et l’on devine bien que ce n’était pas la lettre de M. de Massias.
Ç’est à M. de Talleyrand de répondre.
Cette lettre (i) et d’autres documens relatifs à cette catastrophe ont disparu des archives du ministère des relations extérieures , que M. de Talleyrand a successivement occupé sous la république , le directoire , le consulat , l’empire et la royauté.
Poursuivons.
Le ag ventôse (ao mars), jour du jugement, j’ai vu M. de Talleyrand le matin à la Malmaison. Par un singulier rapprochement de circonstances , ce fut peu après que l’on donna des ordres pour la translation du prince à Vincennes. L’après-dîuéé , il est venu chez le gouverneur de
(l) Il serait possible que celte lettre fût celle dont l’empereur Napoléon a voulu parler en répondant à M. O’Méara , quand il s’est plaint qu’on ne la lui avait remise qü’après la
mort du prince D’après des informations prises auprès
des personnes attachées au cabinet de l’empereur, on n’a point eu connaissance d’une lettre du duc d’Enghien.
Paris. Son devoir à pu l’appeler auprès du pre* miér consul ; mais lui , ministre et' rapporteur du conseil privé qui avait décidé l’arrestation du duc d’Enghien , que venait- il faire auprès du général chargé de nommer les juges "du prince, et de leur prescrire de l’appeler devant leur tribunal ? Si la lettre du premier consul dont j’ai été porteur pour le gouverneur de Paris disait tout, comme il faut le croire, quel but a?ait f étrange visite de M. de Talleyrand ? Venait - il ajouter ses propres commentaires à cette lettre ? venait-il transmettre de dernières instructions,
, , i y, y y - , y- v ■ ; 'S. 'lir. fî 1, ri 1 le. T
de derniers ordres du premier consul? Il est
à‘ remarquer que l’arrêté du gouvernemént du même jour, qui ordonnait que le duc d’Enghien serait traduit devant une commission militaire, autorisait bien le gouverneur dé Paris à nommer cette commission , mais que sa réunion sur-lechamp j portée par l’ ordre çlu gouverneur , qui en désignait les membres , n’ést pas dans l’arrêté.
‘N’en doutons pas , M. de Talleyrand peut s'écrie* aussi justement que le comte Hullin: « Que a je suis malheureux !» Il a tout fait pour amener la eatastrophe, et rien pour la prévenir ou l’empêcher. Après l’événement, c’est encore lui qui a eu Je malheur d’être chargé d’annoncer aux puissances étrangères la mort du duc d'Enghien, en la justifiant. S’il agissait contre son gré , ori
peut dire de lui qu’il a bu le calice de l’amertume jusqu’à la lie. Mais* que penser du sort de la victime ?
À présent^ ai -je eu tort de vouloir disculper l’empereur aux dépens de M. Talleyrand , c’està-dire d’exposer avec bonne foi une vérité dont j’avais la conviction profonde ? Je sais que l’empereur Napoléon, dans son testament, semble prendre sur lui toute la responsabilité de la catastrophe, mais je le connaissais assez pour apprécier autrement que beaucoup d’autres la valeur de ses propres déclarations. Même dans ses derniers jours , l’empereur Napoléon était bien moins occupé de la perte de la vie que du soin de conserver intact, dans l’opinion, tout le prestige attaché à la puissance ; et je suis sûr que, jusqu’au bord de la tombe, il aurait fort mal reçu les imprudens qui seraient venus lui prouver que quelques événemens de sop règne auraient eu lieu sans son ordre. « Le duc d’En- « ghien est niort, parce que je l’ai voulu. » Voilà le langage de l’empereur à la postérité. Ce qui veut dire : « Moi , gouvernant , personne n’eût « osé concevoir la pensée de disposer de la liberté « ou des jours de qui que ce fût. O11 a pu abuser « ma conviction , mais non pas entreprendre un « moment sur mon pouvoir. »
Pénétré de ces idées , auxquelles tous les faits
que j’ai rapportés , ainsi que des paroles de l’empereur lui-même, donnent beaucoup de force, je propose cette objection aux personnes qui persistent à vouloir que l’empereur ait ordonné le meurtre du duc d’Enghien , comme le sult&n envoie le cordon à un visir.
L’empereur Napoléon a regretté cette mort, mais le mal était fait ; il ne devait en rejeter le blâme sur personne. Son caractère inflexible , le sentiment si puissant de sa dignité et de son devoir comme gouvernant , ne lui permettaient pas de se soustraire à la responsabilité de ce qui avait été fait, encore moins de se couvrir du manteau de personne. •
Si les choses eussent été conduites à Vincennes par le président de la commission militaire , de manière à ce que M. Réal eût encore trouvé le prince existant ; si l’examen eût constaté qu’il n’était point le personnage mystérieux qui avait paru chez George , et que l’on cherchait , je demande à tous ceux qui ont connu le premier consul, si leur conviction est qu’il aurait fait périr le duc d’Enghien ? Je demande aussi à tout le monde ce que serait devenu M. de Talleyrand, si, après sa terrible proposition d’enlever le prince de vive force et de s’en défaire , il eût vu le chef de l’État lâcher la proie qu’on lui avait fait saisir comme un moyen d’assurer ses jours
DU DUC DE ROVIGO. 38g
contre les entreprises de ses irréconciliables ennemis?
Un dernier trait manque au récit de la vérité , comme aux dernières observations que l’ensemble des faits vient de me suggérer : le soir même de la mort du duc d’Enghien , M. de Talleyrand donna un bal auquel tout le corps diplomatique fut invité !!f... Rien1 de plus triste que ce bal , qui était une insulte à la morale publique. Quelques personnes eurent le courage de refuser de paraître à cette fête, et de ce nombre sont la princesse Dolgorowsky etM. de Moustier, aujourd'hui ambassadeur de Sa Majesté , qui me l’a attesté.
Tel fut le rôle de M. de Talleyrand dans la catastrophe du duc d’Enghien. Qu’il dise maintenant si un échange de quelques phrases obligeantes avec M. Dalberg , et le silence qu’il a gardé, doivent suffire pour détruire l’accusation grave qui pèse sur lui - mêmfle dans l’opinion publique , pour la part qu’il a prise à ce funeste événement.
3oo
Quelle fut la conduite du général Hullin.
Ce n’est pas sans doute la partie de ma tâche la moins pénible, quoiqu’elle soit facile , que celle * de faire retomber sur le général Ilullin l’accusation qu’il n’a pas craint de diriger contre moi» dans l’unique but de complaire à un autre. Sa vieillesse, ses chevéux blancs, la triste cécité qui l’afflige, l’habit qu’il porte , ma répugnance constante pour des révélations qui pourraient compromettre , m’avaient imposé la réserve que j’ai gardée sur le compte du général Hullin. J’ignorais alors qu’en 1810 , profitant de l’espèce de proscription qui me retenait loin de mon pays*, il avait présenté .au gouvernement un mémoire, dans lequel , pour obtenir la faveur de rester eh France , il crut devoir rejeter sur moi les conséquences du jugement rendu contre le duc d’Enghien. L’hypocrite vieillard se garda bien de m’avouer cette démarche au moment de ma publication en j8a3.
Une conduite aussi déloyale et la persévérance du comte Hullin à soutenir aujourd’hui ses premières assertions , m’autorisent contre lui à de
sévères représailles au nom de la vérité. Mon honneur m’en fait un devoir.
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A l’en croire, il aurait reçu à sept heures du soir, le 9.0 mars, l’ordre verbal du gouverneur de Paris cfe se rendre à Vincennes pour y présider unç commission militaire, dont il lui aurait laissé ignorer l’objet; il n’en aurait été informé qu’à Vincennes même, en recevant l’arrêté du gouvernement, et l’ordre du général en chef Murat, portant la nomination des membres de la commission , et l’injonction de procéder sur-lechamp et sans désemparer.
M. le général Ilullin, ainsi que. le capitainerapporteur, et même le greffier, auraient été sans notions en matière de jugement, ce qui devait expliquer les vices de la sentence.
La commission aurait obtempéré à la demande du prince, d’avoir une entrevue avec le premier consul; mais un général (c’est-à-dire moi) aurait représeilté que la demande était inopportune, et le général Ilullin y aurait renoncé. Railleurs il ne trouvait rien dans la loi qui l’y autorisât.
Les pièces jointes au procès se seraient composées de lettres interceptées, et d’autres documens propres à faire impression sur l’esprit des
juge6-
Lié par ses sermens, il 11e se serait pas déclaré
3ga MÉMOIRES
incompétent, il n’aurait pas donné de défenseur à l’accusé , parce que le prince n’avait ni décliné la compétence du tribunal , ni demandé un défenseur, et aucun des membres de la commission ne lui avait rappelé ce devoir.
Il est bien vrai qu’il avait été fàit plusieurs rédactions du jugement, entrq autres celle qui porte qu’il sera exécuté de suite , et qui a été publiée par le jurisconsulte qui nous a révélé l’existeoce des pièces du procès; mais,' 'après avoir été signée, cette minute n’aurait pas paru régulière; il en aiirait été fait une nouvelle qui aurait constitué le véritable jugement; l’autre minute de,vait être anéantie sur-le-ohamp , mais il aurait oublié de le faire. Le général atteste que c’est là la vérité?....
Dans tous les cas, la première comme la seconde minute n’étant pas régulières, le capitainerapporteur et l’officier qui a permis l’exécution n’ônt pu y voir, sans prévarication , un véritable jugement, et le faire exécuter.
L’ordre d’exécution ne pouvait être donné que par le général en chef gouverneur de Paris; il ignore si celui quia si cruellement précipité cette exécution funeste avait des ordres. Quant à lui, à' peine lô jugement aurait été rendu, qu’il se serait mis à écrire au premier consul pour lui faire part du désir témoigné par le prince d’avoir une.
DU DUC DE ROVIGO. 3g3
entrevue avec lui, et aussi pour fe conjurer de rémettre une peine que la rigueur de la position' de la commission ne lui avait pas permis d’éluder. Mais au même instant un homme (c’est encore moi ) l’en aurait empêché en reprenant la plume, et en lui disant : « Cela me regarde; » ce qui aurait fait croire à M. Hullin que cet homme allait écrire lui-même au premier consul.
Enfin il attendait avec confiance le moment de se retirer, lorsqu’il entendit une terrible explosion...-.
Tel est en résumé le roman auquel on n’a pas craint de faire apposer le nom du général Hullin.
Et d’abord je ferai remarquer l’invraisemblance que le général Hullin n’eût reçu qu’un avis verbal du gouverneur de Paris, pour lui apprendre sa nomination de président de la commission, lorsque les autres membres en auraient été informés par écrit. Le général Hullin dut l’être également par une lettre', mais comme il importait-au gouverneur de lui donner des instructions particulières, il dut le mander chez lui..... Le général. Murat comprenait trop bien l’importance qu’il devait attacher à un jugement qui avait à décider du sort d’un personnage tel que le duc d’Enghien , pour que la nomihation du général Hullin , comme président de la commission, fût un choix fait au hasard, ni qu’il l’eût
■ 3f)4 • MÉMOIRES
laissé partir sans lui révéler l’objet de: sa mi.ssion. Sa nomination explique au contraire qu’on lui avait appris sans résçrve ce qfti avait été un mys- . tçre pour tout Paris. Est-il bien présumable que, puisque l’on s’étaitdécidé à traduire le princçdevant une commission militaire /on n!cùt pas pris d’avance tous les moyens de s’assurer des dispositions de celui qu’on appelait à la présider, lors surtout qu’on. était sans aucune preuve contre le prévenu, et qu’on était réduit à ne produire à l’appui de l’accusation que la pièce unique, l’arrêté du 29 ventôse ?.... Mais un fait qui n’a été connu que depuis la publication de mon. premier * écrit, et que j’ignorais moi-même, donne un démenti sur ce point au général Hullin. La voiture du duc d’Enghien arriva vers midi à la barrière de Bondi; elle y fut arrêtée jusqu’à près de quatre heures , et ce n’est qu’alors quelle reçut l’ordre de prendre la route de Vincennes par les boulevards extérieurs.- A cette époque, les barrières de la capitale étaient gardées de la manière la plus sévère. Or, qui a pu donner cet ordre, si ce n’est le gouverneur de Paris, et par quja-t-U pu le transmettre , si ce n’est par le commandant de la place ?... Que le général Hullin réponde.
Il n’ignorait pas plus, en sortant, de chez le général Murat , l’arrestation , l’arrivée* 4U duc d’Enghien et son prochain jugement, qu’il ne
pouvait ignorer l’ordre que le gouvernepr.de Paris avait donné par sou entremise aux troupes de la garnison , y compris la gendarmerie d’élite , de se rendre à Vincennes. De tons les colonels de ces troupes, j’étais le seul qui ne fùtipas membre de la commission militaire, et je fus chargé de les commander, parce que ce commandement me revenait de droit. Voilà tout le secret de l’ordre qui me conduisit à Vincennes. Je n’étais pas alors un homme assez important pour qu’on me fit des confidences.
Mais ce commandement me laissait entièrement étranger aux prélii® in aires , à l’instruction, à l’interrogatoire, au jugement et à la condamnation du prévenu. Dégénérai llullin était le seul que l’on reconnaissait pour chef; il était le mien en sa qualité de président, car partout où il, y a une autorité qui délibère et un corps de troupes pour protéger la délibération, là force armée est essentiellement passive. Malheur au pays où il en est autrement !
Telle était notre position respective, que le général llullin était tout et que je n’étais rien; le commandant même de Vincennes, M. llarel, était sous ses ordres, et nous verrons bientôt
que le général llullin l’a très-bien compris
C’étâit donc à lui de commander; nous devions exécuter ses ordres, sous peine ■d’être punis
3g6 MÉMOIRES
pour rébellion , si, militaires, nous avions désobéi à notre chef : toute la responsabilité reposait donc sur le général Hullin. Suivons-le dans l’accomplissement de ses devoirs.
Toutefois je ne scruterai pas ici les actes de sa procédure, si ce n’est dans les parties qui se rattachent à ma cause. Un éloquent jurisconsulte Jes a assez' foudroyés; je laisse M*. le général Hullin en présence de l’accusateur qui l’a traduit devaht le tribunal du siècle et de la postérité. Mon but n’est pas d’aggraver le supplice moral d’un ertnemi que l'intrigue .m’a fait; je ne veux que repousser le£ imputations calomnieuses dirigées contre moi. *
Je ferai d’abord remarquer que l’officier qui fut nommé capitaine-rapporteur a procédé à l’interrogatoire du prince, et qu’il a commencé cette opération à douze heures dans la nuit du ag ventôse (ào mars). Cela se prouve par le procès-verbal même (i). Le protocole, l’ensemble et la rédaction de cet acte n’indiquent nullement l’inexpérience de cet officier, alléguée par le général Hullin. Je ferai remarquer également que ce général, quoique ayant servi avec Jistinction, n’a pas toujours habité les camps, et que lô commandant d’une place comme Paris ne peut
(i) Pièce n» 5 au Recueil publié par M. Dùpin.'
être réputé aussi étranger aux lois militaires Sur la tenue des conseils de guerre qu’il a bien vpulu le faire croire. Ses collègues étaient des colonels qui ne pouvaient y être eux-mêmes étrangers, et qui n’étaient pas sans instruction.. L’un d’eux avait été légiste à Besançon mot d embrasser la carrière dfjs armes.
Après l’interrogatoire, le prince fut conduit dans la salle où était réunie la commission ; mais déjà il était plus -de deux heures. Ou le conçoit, puisque ce n’est qu’à minuit qu’on a commencé à procéder à l’interrogatoire, qui reiqpiit six pages d’impression. Cette circonstance doit être remarquée; elle servira à repousser une des nombreuses et importantes allégations mensongères du général Hullin.
Quant à moi, occupé à placer les troupes qui arrivaient successivement des diverses casernes de Paris àVincennes, ce qui retarda très avant dans la nuit jpur réunion totale, je ne me rendis à la satye où la commissipn militaire siégeait, et qui était remplie d’officiers et soüs-ofEciers des troupes réunies, qu’au moment où le prince se défendait avec chaleur de l’imputation d’être chef d’une conspiration contre le premier consul. Pehdant le peu de temps que dura la séance après mon arrivée, je puis affirmer avec vérité qu’il ne fut nullement question, ni de la de-
mande du prince d’avoir une entrevue avec le premier consul , ni de 1#! proposition d’un membre de déférer à cette demande, et par conséquent que je n’ai pas pu suspendre l’effet des •intentions de la commission militaire par mes paroles. Il est bien vrai que le capitaine-rapporteur, officier plein de loyauté, avait lui-même Conseillé au prince, en lui faisant subir son interrogatoire, de demander à voir le premier coùsùl; mais je n’étais préserft ni à la lecture de cet interrogatoire, ni aux nouvelles questions que le président avait adressées au prince au dé* but de la séance.
Je demanderai à M. le comte Ilullin , qui ne m’accuse que pour se laver du reproche de n’avoir pas rempli un devoir sacré, ou est la mention de la proposition faite par un membre de la commission, et celle dé inôn interruption, ou, si l’on veut, ma prétendue observation sur l’inopportunité de la demande? où se trouve la délibération qui l’aiirait suivit? Comment ne pas parler égaleme’nt, sur lé protocole de la séance, de la résolution du tribunal d’accéder, après les débats, au désir du prince ? * ,
Je dirai plus, j’admettrai pour' un njoment que j’eusse hasardé une aussi étrange réflexion ; étais-je une autorité, un pouvoir au-dessus du général Hullin , mon supérieur comme militaire
et comme président dè'.la commission? présentais-je des instructions ou un ordre du premier consul, par exemple, pour imposer ainsi à un tribunal qui devait être impassible comme la loi? •
Pendant que le général Hullin était en exil à Bruxelles, tel n’était pas son langage. Qu’il interroge ses souvenirs ; qu'il se rappelle ce qu’il répondait à ceux qui lui faisaient des observations sur cëttè affaire. «U n’avait agi , disait-il , que d’a- « près les instructions les plus sévères. Le cas « même où le duc d’Enghien réclamerait un senti tretieu avec le premier consul était prévu , et il «lui était défendu de faire •parvenir cette de- « mande au gouvernement. »
Voilà la vérité; et parmi les motifs qui ont dé-
terminé à appeler le général 1 lui lin chez le gouverneur de Paris, celui-là doit avoir été urt des premiers. Il était capital,, pour les provocateurs de la perte du duc d’Enghien , de luifcrmer toute communication aveq le premier consul.
Où a répandu dans le public que le général Murat avait fait déposer chez un notaire à Paris des pièces qui attestent que ses instructions au général Ilullin, et Çoutc sa conduite dans cette affaire , avaient été le résidtat d’insinuations perfides. J’ignore si le dépôt a réellement existé. On doit s’étonner que ces pièces n’aient pas été pu-
bliées en i8a3, à l’époque qù chacun s’est empressé d’apporter son tribut pour expliquer cette page de notre histoire. Serait-ce parce qu’elles
tepôussent la fable de mon adversaire ? Si
elles paraissaient aujourd’hui, et qu’il en fût autrement, il faudrait plus que douter de leur authenticité.
D’après le jurisconsulte que j’ai déjà cité, le duc cTÈnghien a été condamné en violation de toutes les formes et. de tous les principes. On n’a eu qu’un seul document pour toute pièce à charge et à décharge ; c’est l’arrêté des Consuls du 29 ventôse. La minute du jugement rédigé à Vincçnneg, en sçance à huis-clos de la commission , le porte textuellement. Il y est dit:
« Lecture faite des pièces tant à charge qu’à
« décharge aunombre d’uNE. »
Cela fait justice de la version mensongère du
général Hullin : « qu’il y avait plusieurs pièces
«jointes au dossier, des lettres interceptées,
« une correspondance de M. Shee , alors préfet
« du Bas-Rhin, et surtout un long rapport du
« conseiller d’État Réal. » * •
En hasardant ce langage , M. le comte Hullin
avait donc oublié qu’il avait déclaré lui-même
n’avoir reçu que deux pièces contre le prévenu ,
l’arrêté des consuls et la liste des juges que - le
DU DUC DE ROVIGO. 4oi
gouverneür de Paris lui avait envoyés à dix heures du soir à Yincennes ?
On conçoit dans quel intérêt la version du général Hullin sur ce point a été inventée : il fallait jeter de l’incertitude sur la conduite du duc d’Enghien,en citant vaguement des lettres interceptées, un rapport du conseiller d’État Réal, qui n’en a jamais fait sur cette affaire. Parce moyen, on espérait sans doute rendre moins odieuse la condescendance de celui qui avait condamné le prince; on espérait peut-être ,. en annonçant avec ce vague des pièces qui ne furent jamais produites , qu’un jour, si on était interpellé de dire pourquoi on n’avait pas produit, comme pièce à décharge, la correspondance deM.de Massias , on pourrait prétendre quelle faisait partie du dossier.
Suivons les autres vices de la procédure qu’il m’importe de faire remarquer pour réfuter le général Hullin.
On n’a pas donné de défenseur au prince , on l’a abandonné à lui-même , à son inexpérience , à son imprudente vivacité , alors qu’un arrêt de mort était suspendu sur sa tète. Mais le général Hullin était-il donc si peu familiarisé avec la tenue d’un conseil de guerre, et l’usage si constant de donner un défenseur à l’accusé , qu’il eût besoin que le prince en demandât un luiif. aG
4p* mémoires
même ; que , dans sa position , il connût assez peu les lois pour proposer l’incompétence de la commission militaire? Cet oubli de la part du général Hullin , la rigueur et l’illégalité de la sentence ne sont guère d’accord avec son désir prétendu de favoriser la réclamation du» prince auprès du premier consul. On ne se montre pas si froidement déterminé, pour écouter tout à coup un conseil de l’humanité. Non , la commission militaire qui a pu condamner juridiquement, etsans hésiter,, le duc d’Enghien, n’a pas voulu le sauver, ou ne l’a pas osé : si elle l’eût voulu, elle le pouvait. Jamais juge bien disposé ne se trouva dans une position plus favorable au salut d’un accusé. Il n’existait au procès ni pièces , ni preuves, ni témoins contre le prince, et il persistait à nier avec force les accusations portée* contre lui. Ses rapports avec l’Angleterre, dans le rangoùil était né; ses correspondancesavecson aïeul, le prince de Condé, ne pouvaient être prises pour l’aveu d’uue conjuration. Quel juge ignore-;, d’ ailleurs, que l’aveu d’un accusé ne suffit pas [jour le condamner , lorsqu’il n’y a pas un corps de délit constant, et des témoignages qui garantissent à la justice que celui qu’on accuse ne s’égare pas , dans le désespoir de sa situation , jusqu’à faire l’aveu d’un crime qu’il n’a pas commis ? Que si la commission n’osait pas absoudre un innocent^
Dü DUC DE ROVIGO. 4o3
ou du moins un accusé non convaincu du crime qu’on lui imputait, après avoir rempli ce qu’elle regardait comme un impérieux devoir, rien ne l’empêchait , non pas de demander grâce , elle né l’eût pas osé peut-être, mais de faire parvenir au premier consul la juste prière du prince.
Mais puisque le président de la commission militaire avait des dispositions si heureuses pour le duc d’Enghien , comment n’a-t-il pas pris tous les moyens nécessaires pour empêcher que son erreur ne fut irréparable , au lieu d’ordonner :
« Que le jugement serait exécuté de suite, à « la diligence du capitaine-rapporteur, après en « avoir donné connaissance au condamné, en a présence des détachemens des différons corps « de la garnison ?» •
M. le comte Hullin a compris, par anticipa» tion , les réflexions qui naissent de cet acte , et fl a cru les combattre , en affirmant que ce jugement n’était pas le véritable original de la sentence prononcée par la commission militaire ; que c’était celui publié par le Moniteur du aa mars 1804, parce qu’on avait essayé plusieurs rédactions.
Quelque absurde que soit cette fable , il convient d’expliquer ici les motifs qui la repoussent et en montrent la fausseté.
C’est à minuit que le capitaine-rapporteur a
commencé l’interrogatoire du duc d’Enghien , et il n’a pu l’avoir terminé qu’à deux heures du matin. Cette vérité est d’ailleurs attestée par la minute, où l’on a indiqué que la séance a commencé à deux heures du matin. Elle s’ést prolongée par la lecture de la pièce unique qui composait le dossier, par le nouvel interrogatoire que le président a fait subir au prince, et par les débats qui ont été longs et animés, jusqu’à quatre heures. C’est en effet à cette heurelà que le président a fait évacuer la salle , et que les membres de la commission sont entrés en délibération à huis-clos. Cette délibération n’a pu durer moins d’une demi-heure, après quoi il a fallu procéder à la rédaction du jugement. Or , cette rédaction, qui est de deux pages d’écriture, n’a pu être faite dans moins d’une demi-heure, c’est-à-dire jusqu’à cinq heures du matin. Mais si tout ce qui vient d’être énuméré a exigé l’emploi de trois heures, qui se sont écoulées depuis le moment où la commission est entrée en séance, jusqu’à la signature du jugement, il est physiquement impossible que celui publié par le Moniteur , qui est de sept pages d’impression in-8°, ait pu être également rédigé à Vincennes. Un écrivain, qui n’aurait qu’à copier, ne le transcrirait pas dans moins de trois heures} à plus forte raison, lorsque la contexture
de cet écrit , les nombreuses questions qui y sont posées , les non moins nombreux considérans qui y sont développés , et la citation minutieuse dès lois , ont nécessité que le rédacteur fit un brouillon avant la mise au net qui *figure au dossier. Or, si l’on ajoute le temps indispensable pour cette rédaction et cette transcription, à l’heure où la commission est entrée en séance à huis-clos, on arrivera à celle de dix heures du matin , et il est notoire que c’est vers les six heures du matin que le prince périt !
Le premier jugement présente des blancs pour y mettre plus tard la date et l’article de la loi qu’on avait entendu appliquer. On le conçoit : il était rédigé à Yincennes , et le Bulletin des lois ne se trouvait pas dans ce donjon. Qu’on compare à ce jugement celui publié par le Moniteur. Dans les sept pages d’impression qui le composent , en trouvera la citation minutieuse de nombreuses lois , de nombreux articles ; on y expose de nombreux documens qui auraient été lus dans la- séance , le signalement du prince y est entièrement détaillé , jusqu’à sa taille d’un mètre sept cent cinq millimètres. Est-ce bien à Vincennes , au milieu de la nuit, du trouble et de l’émotion de chacun des membres de la commission , peut-être même de celle du général Hullin , malgré ses instructions secrètes, qu’une
4o6 MÉMOIRES
pareille rédaction , qui a exigé une plume très exercée, a pu être faite? Mais si la bibliothèque dans1 laquelle on a puisé pour une semblable rédaction avait été transportée à Vincenne's, pourquoi la mention de ces mêmes lois, de cesmèraes arrêts, etc., qu’on litdanslesecondjugement,ne se trouve-t-elle pas dans le premier? Le brouillon que l’on fait d’un acte contient tout ce qui doit sfe trouver dans sa mise au net.
Mais une dernière circonstance va açhever de démontrer l’audacieuse imposture du général Hullinsurce point Le jugement inséré dans le Moniteur , porte qu’après les débats :« le rap- « porteur, le greffier, ainsi que les citoyens agit sistant dans l’auditoire , se sont retirés sur l’in- « vitation du président. »
En effet, il est de rigueur que le capitaine-rapporteur n’assiste pas à la délibération d’un conseil de guerre après la clôture des débats, puisque l’accusé , dont il est l’accusateur , n’y est pas luimême présent.
Et cependant la minute de ce second jugement qui est au dossier, au dépôt, des conseils de guerre , est écrite en entier de la main du capitaine-rapporteur. Où l’a-t-il donc pu écrire, puisque, d’après la fable du général Hullin,elle aurait été rédigée dans la séance à huis-clos de la commission , et que le jugement atteste que le
rapporteur s’est retiré, si ce n’est à Paris , lorsque les moteurs de ce fatal événement, alarmés de la rumeur qu’il causait, des mécontentemens du premier consul , et de l’irrégularité de tout ce qui avait été rédigé à Vincennes, ont voulu le rendre moins grave pour eux ?
Répondez, général Hullin!
La vérité que tout démontre , c’est que la minute du jugement au dossier , portant qu’il sera exécuté de suite , est celle qui fut rédigée dans la séance à huis-clos, celle qui frit remise par le général Hullin au capitaine-rapporteur , pour qu’il fit procéder à son exécution. Elle est signée de tous les membres de la commission , même du capitaine-rapporteur , qui dut la revêtir de sa signature pour qu’elle eût force exé* cutoire. Concevrait-on qu’un pareil acte, revêtu de toutes les signatures des membres du tribunal , n’eût été qu’un brouillon ? Fable ridicule !
Mais ce qu’on ne concevra pas plus, c’est que si, au lieu de cette minute, le général Hullin avait remis au capitaine-rapporteur celle insérée da«9 le Moniteur , cet estimable officier eût , au mépris de la teneur du jugement, et contre l’usage constant, même des commissions spéciales ( ce que n’était pas celle-ci ) , fait exécuter le prince sous les yeux , en quelque sorte, des juges qui üe l’auraient pas condamné à cette exécution ifw
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stantanée. Non , cette allégation se repousse par son atroce absurdité. L’accusation contre le capitaine-rapporteur est d’autant plus mensongère, qu’il avait été plein d’égards pour le prince , et lui avait donné des marques d’intérêt. C’est lui qui lui avait suggéré, ainsi que je l’ai déjà dit, l’idée d’exprimer au bas de son interrogatoire le désir de voir le premier consul , et qui a même dicté au prince les phrases qui se trouvent écrites de sa main dans cette pièce du procès.
Le général Hullin entendait-il que la sentence qu’il venait de prononcer ne fût exécutée que sur l’autorisation du gouverneur de Paris , lorsqu’après avoir remis le fatal arrêt au capitainerapporteur , il donnait l’ordre au commandant de Vincennes, Harel, qui seul des officiers présens connaissait les détours des souterrains du ' donjon, de conduire le condamné dans les fossés du château , où son exécution ne pouvait compromettre la sûreté des passans? Ce fait est attesté par la déposition du sieur Ànfort, recueillie «a 1806, et publiée en 1822 , par un homme qui paraît n’avoir été mu que par le désir de découvrir la vérité. Voici l’extrait de cette déposition : . -
■» « Les questions épuisées, on appelle le due « d’Enghien dans une salle voisine. Ces messieurs « annoncent qu’ils vont aller aux opinions; et ,
DU DUC DE ROyiGO. 4og
« après un certain intervalle, le commandantHa- <* rel est appelé derechef. On lui annonce la con- « damnation du prisonnier ; il reçoit l’ordre de le « faire descendre, quand il en sera temps, dans « les fossés du château. Un espace de temps. « s’écoule encore , après lequel l’ordre définitif « est donné au commandant par le président du a conseil. D’une voix faible et mal assurée, Harel « invite le prisonnier à le suivre: . un flambeau à « la main, il s’avance sous l’escalier étroit et”tor- « tueux (i). »
Que devient maintenant, devant tous ces faits accahlans, la. fable de la lettre que M. le général Hullin se serait mis en devoir d’écrire au premier consul, aussitôt qite le jugement aurait été rendu, « pour le conjurer de remettre une peine que la « rigueur de la position de la commission ne lui « avait pas permis d’éluder ? »
Que deviendra également cette assertion : « qu’à cet instant un homme , qui s’était comte tamment tenu dans la salle du conseil, lui dit « en prenant la plume : Maintenant cela me re- « garde ?»
Quoi ! M. le général Hullin avait mis tant de
(i) Extrait de l’ouvrage intitulé : Notice historique sur S. A. I. monseigneur le duc d’Enghien, par un bourgeois de Paris, pag. i5o et i5i, chez Biaise, libraire, rue Férou, Paris, 182a , 1 volume.
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hâte à faire exécuter le jugement, que lui-même avait donné l’ordre au commandant Harel de conduire le prince dans les fossés du château, au lieu de laisser ce triste soin au capitaine-rapporteur, et cependant il se serait mis en devoir d’écrire pour demander la grâce du condamné !
Le capitaine-rapporteur représente le procureur-général devant les autres tribunaux criminels; or, comme l’appel n’était ni proposé, ni permis au duc d’Enghien , puisqudle jugement devait être exécuté de suite, le général Hullin l’avait livré dans le même état où se trouve un condamné, lorsque, après avoir épuisé tout recours , il est remis au procureur-général chargé d’assurer l’exécution de la loi. La mort immédiate est la conséquence aussi prompte qu’inévitable de ce dernier acte du procès.
Il me reste peu de chose à dire, sans doute, pour démontrer cette calomnie ; car il a déjà été prouvé, par les pièces même du procès (c’est d’ailleurs un usage constant en pareilcas ) , que la salle dans laquelle siégeait la commission militaire à Yincennes fut évacuée après les débats , et transformée aussitôt en salle du conseil, où les membres délibérèrent à huis-clos, et où on n’a pas osé prétendre, jusqu’à présent du moins, que j’étais resté pendant la délibération. A quel titre aurais-je élevé cette prétention ? En quelle qua-
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lité les membres, qui avaient à délibérer entre eux, m’y auraieut-ils souffert ? Il ne faut pas perdre de vue qu’à l’exception du général Hullin, aucun des colonels qui faisaient partie de la commission n'avait été averti de sa nomination autrement que par une lettre individuelle écrite par le gouverneur de Paris. Par une conséquence naturelle, aucun d’eux n’avait pu être circonvenu. Les fauteurs de la catastrophe s’eû étaient reposés sur les instructions particulières données au général Hullin, et à la docilité qu’il avait sans doute promis d’apporter dans l’accomplissement de ce qui lui avait été prescrit.
De quel droit me serais- je également permis d’arracher la plume des mains de ce président, écrivant pour l’accomplissement d’une délibération de la commission ? Et le général Hullin luimême se serait-il assez peu respecté pour céder ainsi à la menace d’un subordonné, et renoncer à l’exercice du consolant mandat de demander la grâce d'un infortuné qu’on aurait condamné à regret ? Aurait-il obtempéré à un ordre dont sa position et ses fonctions ne lui auraient pas permis d’admettre l’existence entre mes mains , et que, par suite, il aurait dû se faire représenter à L’instant même ? Mais que dis-je ? n’ai-je pas déjà démontré l’absurdité que le comte Hullin eût voulu intercéder pour le prince, en même
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temps qu’il l’envoyait froidement à ilne mort certaine? Et dès lors, comment aurait-il été troublé dans son intercession ? ou comment, moi, sans qualité pour suspendre l’exécution ordonnée par lui , aurais-je prétendu devoir demander grâce en son lieu et place ?
Que justice soit donc faite, sous ce nouveau rapport, de l’imposture du général Hullin.
• Je le laisserai désormais avec l’émotion qu’il assure avoir éprouvée en entendant la terrible explosion c’était sans doute celle du commencement des remords dont il se dit agité depuis plus de vingt ans, pour avoir cédé aux instigations de ceux qui avaient d’avance résolu la mort du malheureux prince.
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