‹ Memoires du Duc de RovigoChapitre 5 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La question de l’enlèvement du duc d’Enghien s’agite en conseil. — Opposition du consul Cambacérès. — L’ordre • de l’enlèvement est donné. — Le duc d’Enghien est amené à Paris. — Je reçois le 'commandement des troupes envoyées à V incarnes. — Séance de la commission militaire.'

On commençait à -être assez généralement d’accord sur la vraie source de cette entreprise , et l’on était fort impatient d’arriver à la découverte du personnage mystérieux, qui n’était encore qu’un sujet de conjectures, et dont la connaissance devait fixer toutes les opinions. Chacun cherchait, se creusait la tête, sans pouvoir fixer ses idées; grands et petits, chacun montrait son dévouement. Le premier consul était peut-être de tous celui qui s’abandonnait le moins à son imagination. Il ne cessait de répéter que ce n’était pas à lui à découvrir la trame qui le menaçait. C’est, je crois, de ce moment que datent les combinaisons de quelques hommes décidés à exploiter cette circonstance à leur profit. De toutes les conjectures qu’on lui soumit, celle qui parut le frapper le plus est la suivante. Elle était tout à la fois vraisemblable et perfide. On lui dit

que le parti de la révolution pouvant, tout aussi bien que la maison de Bourbon, profiter du coup que méditait George , celle-ci n’avait sûrement pas manqué de prendre ses mesures pour contenir les jacobins, elle avait infailliblement envoyé sur le§ lieux quelqu’un de ses membres pour rallier tout le monde, aussitôt que le coup aurait été porté; le membre, ajoutait-on, ne serait-il pas le personnage mystérieux qui s’était montré Chez George, et non chez Moreau, peu traitable alors, dès qu’on attaquait le républicanisme?

Ce raisonnement n’était pas dépourvu de justesse. On fit l’appel de tous les princes de la maison de Bourbon.

Le signalement donné par les gens de George ne se rapportait ni à l’âge du comte d’Artois , ni au physique du duc de Berri. Les hommes de George, qui le connaissaient personnellement, disaient d’ailleurs que ce n’était pas lui.

Le duc d’Angoulême était à Mittau avec le roi. On savait le duc de Bourbon à Londres. On en vint naturellement au duc d’Enghien , éjui résidait à Etteinheim, sur la rive droite du Rhin. La proximité de la résidence, la résolution de son caractère n’avaient pas échappé à ceux qui appelèrent l’attention sur lui. On le nomma aux gens de George , mais ils ne le connaissaient pas. Leur déclaration ne fit qu’irriter

la curiosité. Oh avait perdu la trace du duc d’Enghien depuis le traité de Lunéville; on n’avait même eu atfcun motif de s’occuper de lui. On ne savait s’il avait continué de résider à Ettenheim.

Le ministre des relations extérieures, par qui arrivaient à cette époque toutes lés informations du dehèrs , n’avait pas lui-méme sur ce prince de renseignemens plus positifs que ceux qu’avait fournis Mehée. Le premier consul ne cacha pas l’étonaement qu’une telle ignorance lui causait, et ordonna d’envoyer sur les lieux s’informer de ce qu’avait fait M« le duc d’ËDghien depuis six mois.

M. Réal, chargé de cette opération,' al Ut lui*même j pour éviter toute équivoque, expliquer au premier inspecteur de gendarmerie les in« tentions du premier consul. L’inspecteur fit choix d’un officier de sès bureaux, auquel il donna des instructions conformes à celles qu’il venait de, repevôir. Le. malheureux officier se coiffé de l’idée que le duc d’Engbiçn est le perso tin âge que l’on cherche , et- croit chargé de constater Ce qu’il ne devait qu’approfondir: IL avait pris sa mission à contre-sens-; il jugea «fis travers.' ' .

îl est néanmoins juste de convenir que cet officier put apprendre à Ifittepheim ou ailleurs qw; le doc d’Engbieo venait presque toutes le» K; H. 4

MÆûKWRES « .'**4

matnès au spcoiaelu à Stra*>b«i*r gV fai* qui ;i»’a été aftestépar ùnc ptjrsonufe qui était a^i service ci*, ce prisse à l’époque "da son enlèvement. Cr). Q» .serai pu pt i- de là pow çonclur©' <pi’jl était à? Strasbourg par1 quelque- clvose de plus isttpovbmt qu’un epectaefe , et que d’ailleurs s’ii aejtpaisait à:tanb,de. dapgers pour upèfàaitisfadtian jdq cette espèce, te», périls ne Parrètermen* pas lorftqu’d's’agirait d’fin intérêt plus graed. tàfi 9 même assifré que soas le.Direc'toire d était lena jusqu’à Paris, et que ce -fut Bemadotte, aterr-«n&is*re..de la gæiïev qui tir fit avertir de se sauver. Le ministre des relations extérieures déliait savoir à quoi s’eu tenir sur fout Cela; quant au premier consul* il était en K^ptp’à «ette époque. ’ r ‘ ■

. (f) Un officier de M. le duc de Bourbon , qui était à cette époque attache au duc d^Enghien , a contesté ^etle assertion. Je ne cherche pas lés motifs qui t’ont fait agir ; quant à moi, -n^Svais tPâttfre intérêt en la Yiotairtque celui' Je là vérité WféfViqàe-, frétait loin d’tecuse* le courage de M. le -duc ésEvgpMfi» Ata ec*l(.‘y cV piifttt n. bicl« pu fart% un mystère à |fs otiifceméyqytivpwa djàaarehes^pi’ii ««cachai, t pas *V«es 4(gn^|iÿjps^Jo^t'rsiMe 4ç»,u<i,qi^co que; wluupnj^’» importé le' fait est digne de foi , et sûrement connu do u)qn nifutatevir. Un Strasbourgepis m'a même assuré qu’il é:tait m$o?îk'daii^ ce’ temps', a Strasdiour» , que Uoii s*y prêtait ÿ

8Mlîà¥^&qpbfn,''linsici‘ rrjàtWf fc dtfc '«fEàfàfibn.lé'soîé pté ïfc‘ citsfddlé et irgagwvJef’ptBfft duJ'Wliiu. •*■ f '* 1

Dü PUG DE ROVIGO. S,

L’officier arrivé de Paris à Ettenheim. observe , questionne, apprend que le- duc d’Enghien vivait plus que modestement. Depuis que des émigrés étaient revenus dans ses environs, le prince en recevait plusieurs; il les invitait à dîner, peut* être même leur donnait-il quelque argent : il n’y avait rien là qui put porter ombrage. Il aimait la chasse, avait une liaison de cœur avec une dame française qui partageait son exil , et faisait fréquemment.des absences qui' duraient plusieurs jours. On le conçoit quand on sait ce que c’est que la passion de la chasse, et qu’on connaît les montagnes de la forêt Noire..

L’observatenr envisagea la chose sous un autre aspect^ il ne crut ni à la chasse. hi aux affections du prince, et.accourut à Paris avec un rapport dans lequel il déclarait que le duc d’Enghien menait une vie mystérieuse, qu’il voyait souvent des émigrés, qu’il les défrayait, qu’il -faisait souvent des absences de huit, dix- et douze jours, sans que l'on sût où il allait.

De râppprt dont je viens de parler ne pouvait manquer de produire son effet. Lorsque le premier inspecteur de la gendarmerie -le reçut,ii -le porta lui-même au premier consul, au Keu de le remettre à M. -Réal, que cela regardait particuhèremebt. L’on, témoigna même de la surprise à celui-ci de Ce qu’il ne savait pas un

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mot de la manière de vivre du duc d’Eughien; le premier consul, qui témoignait cet étonnement, ne se rappelait sans doute plus Fondre qu’il avait donné à M. Réal pour le premier inspecteur de la gendarmerie, et ne considérait pas que le rapport que celui-ci venait de lui faire était la conséquence de l’ordre qui lui avait été transmis par M. Réal.

On avait fait, entre autres, çe calcul-ci au premier consul : il faut soixante heures pour venir d’Ettenheim à Paris, en passant le Rhin au bac de Rhinau, et soixante pour retourner) cela fait cinq jours, et ail moins cinq jours pour rester à Paris à tout observer et diriger, voilà l’emploi des absences du duc d’Enghien et l’intervalle des visites mystérieuses faites chez George qui sont expliquées. Cette coïncidence fut funeste au duc d’Enghien.

M. Réal avait répondu à la question de surprise sur l’ignorance où était la police, qu’elle attendait le rapport de la' gendarmerie. « Eh « bien 1 dit le premier* consul , c’est précisément «. elle qui m’apprend cela ainsi que le préfet de « Strasbourg. Au restç, j’ai donné l’ordre qu’on o eiilevât le duc d’Enghien avec tous ses papiers; « ceci passe la plaisanterie; venir d’Ettenheim * à Paris pour y organiser un assassinat, et « se croire bien en sûreté. parce que l’on est

« derrière le Rhin! je serais trop simple de le « souffrir. »

Toutefois le premier consul ne s’était pas décidé seul à l’enlèvement du duc d’JEugtuen ; il avait assemblé un conseil composé des trois consuls , du ministre des relations extérieures , du grand-juge , et de M. Fouché', qui n’était plus que sénateur , mais qui âe donnait beaucoup de mouvement pour remonter au ministère.

Dans ce conseil, le grand-juge fit l’exposé de letat de situation de < la- conspiration quant à l’intérieur; le ministre des relation^ étrangères lut ensuite un grand-rapport suides ramifications des conjurés à l’extérieur dans lequel étaient détaillées toutes les folies de Drack , extraites du rapport de Mehée, et appuyées de quelques correspondances officieuses concernant les émigres qui habitaient l’électorat de Baden; ce rapport finissait par la proposition d’enlever M. le duc d’Enghien de vive force et d’en finir.

M. le duc Cambacérès, de qui je tiens ces détails , et que je n’ai pas dû homnler de son vivant, m’a ajouté qu’il avait fait une violente objection à la proposition de l’enlèvement de. i ve force , observant qtte> puisque le due d’Enghien venait quelquefois sur le territoire , ainsi' qu’on le disait , il était plus simple de lui tendre un piège et de lui appliquer la loi sur les émi-

grés; à quoi on lui avait répondu : « Parbleu l « vous nous la donnez belle ; après que les jour- « naux.ont été remplis des détails de cette affaire, a vous, croyez qu’il donner» dans un piège; » et il persista dans les conclusions -de son rapport^). • v • . ' • -

’Oii »e mit 4 parler long-témps sur cette matière après cette discussion 3 le premier consul demandâtes vôix qui s’étaient réunies à Popinion dû rtumstre des relations , et, quittant le conseil , il passa d'ans son cabinet , où il dicta à son secrétaire les ordres nécessaires poijr l’enlèvetnent de M. le duc d’iînghien. Le ministre de la guerre ordonna efj conséquence au colonel des grenadiers à cheval de- se rendre à Neufbrissac et après s’y être abouché avec la gendarmerie, qui avait été rtiisé à sa disposition , de prendre un détachement de la cavalerie de la garnison , -de passer lé Rhin au bac de Rhinau , de se porter rapidement à Ettenhehn., à la demeure du duc d’Enghien , de le constituer prisonnier , et de

( t) Je sais que , depuis la” mort de M. le duc Cambacérès , ou se donne beaucoup dç mouvement pour faire supprimer cette- circonstance , qui e^t rapportée dans ses mémoires manuscrits: mais il n’en est pas moins vrai qu'elle y est telle que je Viens delà citer, et assurément , s’il eét vécu ,, il n’aurait fait aucun sacrifice à celui qui est le plus intéressé à la faite dityaraîtré. ’ •’ ! " 1' -f

Dü DUC DE ROVIGO. 5»

Fenvoyer à Paris âvéc tous ses papier!, espérant que Pon Jr .trouverait des renseigntrmeiis ' Utiles sur les relations qu’il devait avoir eues avec Cette conspiration ( r). > • .*< ».l

Cet Oi-dVe fut ponctuellement •exécuté , et j pour prévenir Tes représentations que ne manquerait pas dèr'fii'ire l’électeur de Bàderi , on lui signifia qu'il eût 3 éloigner sur-le-champ cCtté troupe d’ëntigrés quitterait reparu sur ’féS ‘bords du Rhin (i).*’ v >

Le duc d’Enghien fut arrêté lé 1 5 mars et Conduit le méirie jtmr ù la citadéllê'tle- Strasbourg , -où il resta jusqu'au r& , qii’il partit pour Paris sous l’escovte de ta gendanûerleMfÿ arriva le 20 mars , vers onze.henreS du matin; sa vot* turc, après avoir été retëiiuë à la barrière jtis* qu’à quatre heures du £o ir fut 1 c‘o nd uite parles boulevards extérieurs a Viricennes, où ce* prineé fut constitué prisonnier (3). ^ - •>

' (i) Voyez aux Joeumens j n° t. Cette lettre' du premier CoilSuf aU 'mitiistrè de la guerre est dn tu ftiacs VStrôfj Yoÿéz,•, ii* 2,' Lettre dit ministre de fe gürWrit'dÜ gfri&tâ'

Qrtietùr. .0 • o

(■») Voir,.»» i, Lattre de U- ^T-aUpjrr#»d à f éUftotp df Badeu^.àu- 1804,. .. 1|{.si (3) J’ignorais,- cgtte eireonstpnce de ^arrestation de

ààvâfs <R 'cetV vtSnfcrncnt,

Je venais d’arriver à Paris depuis deux ou trois jours, de retour de ma missiôn de Dieppe quiavait duré deux mois, et je me trouvais de service à la Malmaison , quand le duc d’Enghien arriva à Paris, J’avais observé que , contre son habitude ordinaire, le ministre des relations extérieures était venu ce jour-là chez le premier consul vers midi; j’en fis la remarque , parce que c’était ordinairement le soir très-tard que ses visites avaient lieu. Vers cinq heures du soir du même jour, je fus appelé dans le cabinet du premier consul , et je reçus de lui une lettre cachetée , avec l’ordre de la porter au gouverneur de Paris, alors le général Murat. Eu arrivant chez celui-ci , je me croisai sous la porte avecle ministre des relations extérieures qui en sortait. Le général Murat, qui était indisposé au point de ne pouvoir marcher , me dit que cela suffisait , et qu’il allait m’envoyer les ordres qui me concernaient.

Je ne savais pas à quoi ces ordres pouvaient avoir trait , et j’étais loin d’être au fait de ce qui touchait le duc d’Enghien, dont le nom avait à peine été prononcé à l’arrivée d’une dépêche télégraphique au montent de son départ de Strasbourg; je croyais retourner à la Malmaison , lorsque je reçus l’ôrdre de prendre sous mon commandement une brigade d’infanterie qui devait être réunie le même soir à la barrière

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