‹ Memoires du Duc de RovigoChapitre 8 sur 61 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

Je rends compte de l’exécution au premier consul. — Son étonnement. — Sensation dans Paris.. — Bruits absurdes, — > Considérations. — Découverte du personnage mystérieux. — Le général Lajoluis. — Arrestation du général Picliegru.

Jf, me rendis à la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce qui s’était passé à Vincennes.

Il me fit entrer aussitôt et parut m’écouter avec la plus grande surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jugé avant l’arrivée de Réal, auquel il avait donné ordre de se rendre à Vincennes pour interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait : « Il y a là quel- » que chose que je ne comprends pas. Que la «commission ait prononcé sur l’aveu du duc » d’Enghien , cela ne me surprend pas.... Mais » enfin , on n’a eu cet aveu qu’en procédant au «jugement qui ne devait avoir lieu qu’après que »M. Réal l’aurait interrogé sur un point qu’il » nous importe d’éclaircir; » puis il répétait encore : « Il y a là quelque chose qui me passe... » Voilà un crime , ët qui ne mène à rien. »

M. Réal eut ensuite avec le premier consul, un entretien dont je ne fus pas témoin.

La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris : les uns l’approuvaient, et disaient hautement que le duc d’Enghien s’était fait le chef des corps d’émigrés, et que toutes les conspirations contre k viedu premier consul avaient été faites dans son seul intérêt; les autres désapprouvaient et demandaient en quoi cette exécution consolidait la puissance consulaire: ceux-ci là qualifiaient d’assassinat et de crime inutile, cèux-là d’acte de tyrannie sanguinaire. Chacun raisonnait et déraisonnait à plaisir. Au milieu de cette manifestation de toutes les opinions , le gouvernement seul .restait silencieux : soit que cette conduite parut plus convenable à sa dignité, soit qu’au moment de s’engager dans une nouvelle guerre, il craignît de faire connaître que les germes des discordes civiles n’étaient pas détruits en France , et qu’ils présentaient encore des chances à des esprits mécontens et audacieux.

Tant que j’ai cru que ces motifs étaient ceux qui avaient décidé le plan de conduite adopté par le gouvernement , j’avoue que je l’ai regardé comme mauvais, parce que la méchanceté s’en' prévalait et nuisait davantage par ses interprétations que n’eussent pu le faire toutes les consé-

que.nces de la plus grande publicité. Ce n’est que long-temps après que j’ai su que le premier consul avait donné les ordres les plus sévères de garder le silence. Ses instructions avaient été transgressées j il était mécontent de ce qui avait été fait, mais il ne vovdait pas sévir contre des hommes qui avaient péché par excès de xèle ét qui sans doute avaient cru le servir.

La malveillance eut beau jeu à s’exercer. Elle répandit mille contes absurdes sur les circonstances de la mort du duc d’Enghien. On a été jusqu’à imaginer de parler d’une lanterne qu’on, lui aurait fait attacher sur la poitrine , sans réfléchir que le a i mars , le soleil se lève à six heures et qu’il fait jour à cinq, heures. On dit aussi qu’on avait refusé au prince de lui faire, venir un prêtre, sans réfléchir qu’alors les ministres du culte étaient fort rares, et qu’il est plus que probable que la cure de Vincennes était sans pasteur. Les animosités de parti ont inventé une foule de détails aussi bien circonstanciés et tout aussi plausibles que ceux dont je viens de parler , mais dont il est fort inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont fait bonne et complète justice.

Ôn a dit que madame Bonaparte s’était jetée aux genoux du premier consul pour lui demander la grâce du duc d’Enghien et qu’elle

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lui avait été refusée. Non seulement ce fait est faux, ‘mais il est hors de toute vraisemblance. Jusqu’à mon retour à la Malmaison , non seulement madame Bonaparte ignorait comme tout le monde le résultat de la commission , mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Réal eût constaté djns le duc d’Enghien l’identité de la- personne désignée, par les révélations des subordonnés de George.

Ce n’est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n’aurait pas fait des prières en faveur d’un malheureux; certes, la bonté bien connue de son cœur l’eût portée à faire cette demande, et elle connaissait assez l’humanité du premier consul pour espérer qu’il se laisserait aller à user d’une clémence qui d’ailleurs était dans les intérêts de sa politique.

On a cherché à profiter de cette affaire pour soulever l’opinion contre le premier eonsüh On rivalisait d’efforts, parce qu’on pensait servir par là les intérêts d’un parti qui combattait la révolution et qui cherchait à obscurcir sa gloire. C’est tout simple, ceux qui perdent la partie trouvent toujours une consolation à dire qu’on les a trompés.

Cependant peu de mois s’étaient écoulés qu’on put remarquer que ceux qui s’étaient montrés les plus acharnés , se pressaient en foule dans

les antichambres de l’empereur; et certes elles en ont été remplies tant que dura sa prospérité. Cette conduite de leur part donne tout au moins le droit de penser qu’ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier consul avaient été transgressés, et que sa conduite n’avait pas été si répréhensible qu’ils l’avaient pensé' d’abord. Peut-être bien aussi ont-i|s espéré que l’empereur ne se souviendrait pas des injures faites au premier consul.

Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue à ce tragique événement, on ne peut se refuser à admettre les remarques suivantes : * •

Le but de l’entreprise de George n’était pas plus douteux que son point de départ. En moins de deux années, c’était la, troisième tentative contre la vie du premier consul. Cette fois ce n’était pas à commettre ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne tendaient à rjen moins qu’à renverser la révolution de fond en comble et à rallumer la guerre civile au moment même où la France allait avoir une guerre extérieure à soutenir.

On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement ; on venait des pays étrangers pour le frapper au milieu d’une nation dont il défendait l’indépendance , et contre laquelle on

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conspirait bien autant que contre, lui; h quel titre devait -on exiger qu’il respectât un droit que l’on méconnaissait "envers lui?. Et quand, pour attenter à ses jours, on employait les moyens , en dehors des droits des nations et de la morale , fallait-il donc qu'il se renfermât seul dans des bornes qu'on, n’avait pas hésité à franchir ? -■

Et d’ailleurs le premier consul n’était -il pas responsable envers tous les intérêts politiques, placés eq quelque sorte à fonds perdu sur sa tête?, Qu’eût-on pensé (Je la solidité d’un gouvernement dont le chef eut manqué de fermeté dans, une pareille circonstance? ;

Telles furent peut-être les pensées. du pre-r mier. consul; mais on lui en a prêté. de bien différentes. Les uns on dit qu’en frappant le duc d’Enghien , il avait eu pour but d’effrayer les princes de la maison de Bourbony et de dissoudre d’un seul coup tous les corps d’émigrés qui menaçaient la frontière: Les autres Ont dit que son seul but avait été de donqer des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je répondrai que le vainqueur de Marengo comptait sur son épée pour disperser ses, ennemis , et je demanderai aux seconds si les jacobins étaient craindre après le 18 brumaire, et si oe jour; qui a été le premier de la puissance du premier

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consul , n’a pas été le dernier de la leur. Us imploraient déjà sa protection toute-puissante; quelle garantie avait - il donc besoin de leur donner ?

On a dit aussi que le premier consul avait eu un intérêt personnel, direct, à se défaire d’un prince auquel il savait un caractère ferme et entreprenant. Raisonner de la sorte , c’est adT mettre que le premier Gonsul n’ait pas rejeté là proposition d’un crime. Mais alors, au lieu de faire tant d’éclat à Paris, on pouvait arriver à cè but plus sûrement et sans bruit, à une partie de chasse de l’autre côté du Rhin , ou même à Ettenheim. On n’eût pas manqué d’assassins si on en çût cherché; on n’eût même paru qu’user de représailles. N’eût-ce pas été combattre avec les mêmes armes que celles qu’on n’avait pas rougi d’employer plusieurs fois contre lui ? '

Il ignorait l’existence du duc d’Enghien; il savait beaucoup mieux les noms des généraux qu’il avait combattus que ceux de la famille qui avait régné en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il consentit à son enlèvemeiit. L’histoire jugera le reste.

A cette époque, la puissance morale du premier consul sur la nation était dans toute sa force et dans toute sa pureté. Cet événement, on ne peut le dissimuler, y porta une atteinte grave.

Est-ce de gaîté de cœurque le premier consul eut ainsi affaibli l’affection publique qu’il possédait; et, si on le suppose, pourquoi eàt-il pris tantdeprécautionsPPourquoi ordonneràM. Réal d’aller interroger le prince , lorsqu’il le savait tué par ses ordres? car on a été jusqu’à risquer cette assertion.

En 181 o., lorsque je fus élevé au ministère, j.’ai •prié M. Réal de m’éxpiiquer comment on en était venu à s’attacher au duc d’Enghiert , dont cependant il n’avait pas été question dans le procès de George. Il m’apprit alors que c’était la révélation des deux surbordonriés de George qui avait déterminé l’enlèvement du duc d’Enghien , pour le confronter avec eux ; et que ce n’était que dans le cas où il aurait été reconnu pour être le personnage mystérieux désigné dans les révélations qu’il devait être jugé-.

A cette occasion , M. Réal me rappela qrn* pendant le "temps que la police s’occupait activement de faire des rechérobes , elle avait appris que le petit général boiteux , qui avait été chercher le général Moreaû pour le conduire auboulèvard de là' Madeleine, était le général Eajolais. On eut quelque peine à le trouver, et ce ne fut qu’après l’avoir confronté avec le domestique de George qui le reconnut , que l’on scruta sévèrement toutes les démarches qu’il avait fartes de-*

puis son arrivée à Paris. Il lui échappa dedire dans quelle maison il était descendu en y arrivant, et, par suite de cet aveu, on sut des gens même de la maison , qu’il y était arrivé avec le général Pichegru, auquel personne n’avait encore pensé. .

Lajolaiâ en convint ensuite, et déclara qu’il avait voyagé avec le général Pichegru depuis Londres jusqu’à Paris, en passant par les envi-, rons d’Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu’il eût été aussi débarqtié à la falaise de Biville, il n’était pas coonp des émigrés qui s’étaient rendus à Paris par une autre route.

Après quelques recherches, le général Pichegru fut arrêté. Il fut d’abord interrogé seul, et comme il adopta le système d’une dénégation absolue, -op fut obligé de le confronter successivement avec tous ceux des subordonnés de George qui se trouvaient arrêtés. Ce ne fut qu’alors qu’il fut reconnu pour être ce personnage mystérieux qui était venu tous les quinze jours chez George , et devant lequel chacun se tenait dans une attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George, pour avpir été avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine. . . • . .

tes renseigneraens lumineux qu’avait fournis cette confrontation^ durent surprendre au der-

nier point M. Réal. Il s’empressa d’çn faire son rapport ati premier consul , qui devint rêveur, et qui exprima, par une exclamation de douleur, le regret d’avoir consenti à l’éjilèvement du duc d’Enghien. Il était trop tard. Le premier consul ne pouvait qu’avoir un grand intérêt à ce que cette affaire s’éclaircît; et- cependant il ordonna le secret, soit que cela lui parût dans les intérêts de sa politique, soit qu’il préférât ne pas faire connaître- l’erreur dans laquelle on était tombé.

U n 'était cependant pas sans exemple dans notre histoire que. la justice elle-même se fût trompée; la religion des parlëmens, dont la composition ne permettait pas de suspecter la sévère équité, a quelquefois été abusée, et des condamnations qu’on a déplorées ensuite en ont été les conséquences.

Depuis, j’ai souvent entendu l’empereur s’exprimer ainsi devant ses ministres : « Messieurs, «je suis mineur; c’est à vous à vous informer « avant de me remettre un rapport ; mais une fois « que j’ai votre signature ,. tant pis pour vous si « un innocent est frappé; »'et il m’a souvent répété ces mêmes paroles à l’occasion des rapports que j’ai été dans le cas de lui faire dans le cours de mon administration. • -

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