‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 112 sur 352 · CONDUITE INIQUE · texte numérisé non relu

CONDUITE INIQUE

tissu de sophismes. La science de Talon et Télégance et les grâces de Racine y étoient toutes déployées. On jugea qu'il étoit capital d'y répondre, et comme nous devions être jugés le vendredi suivant, il fut arrêté de nous assembler le lendemain, mercredi matin, chez Riparfonds, et de partir delà tous ensemble pour aller demander au premier président délai jusqu'au lundi, lui représenter l'importance dont il nous étoit de répondre à la découverte que nous avions faite, et que, du mercredi où nous étions au lundi suivant, ce n'étoit pas trop pour répondre, imprimer et distribuer notre mémoire ; et pour faciliter cette justice, il fut résolu de donner notre parole de ne rien faire qui pût retarder le jugement au delà du lundi.

Le lendemain matin donc, nous nous trouvâmes chez Riparfonds, rue de la Harpe; MM. de Guémené ou Montbazon , la Trémoille, Chaulnes, Richelieu, la Rochefoucauld, la Force, Monaco, Rohan et moi, d'où nous allâmes tous et avec tous nos carosses chez le premier président à l'heure de l'audience, qu'il donnoit toujours chez lui en revenant du Palais. Nous entrâmes dans sa cour ; le portier dit qu'il y étoit, et ouvrit la porte. Ce fracas de carosses fit apparemment regarder des fenêtres ce que c'étoit, et comme nous nous attendions les uns les autres à être tous entrés pour descendre de nos carosses et monter ensemble le degré, arrive un valet de chambre du premier président, aussi composé que son maître, qui nous vint dire qu'il n'étoit pas chez lui, et à qui nous ne pûmes jamais faire dire où il étoit ni à quelle heure de la journée il seroit visible. Nous n'eûmes d'autre parti à prendre que de retourner chez notre avocat et délibérer là de ce qui étoit à faire. Chacun y exhala sa bile sur le parti pris de nous étrangler, et sur l'espèce d'injure, d'une part, et de déni de justice, j de l'autre, de nous avoir renvoyés, comme le premier I président, constamment chez lui, venoit de faire. j

Dans cette situation, on résolut de rompre ouvertement avec un homme qui ne gardoit aucune mesure , et de ne rougir de rien pour traîner en longueur, tant qu'il nous

seroit possible, un procès où la partie étoit manifestement faite et sûre de nous le faire perdre , et faite , par ce que nous voyions, tout ouvertement. Pour l'exécuter, il fut proposé de former une demande au conseil, par M. de Richelieu, qui avoit toutes ses causes commises au grand conseil, pour y faire renvoyer celle-ci; ce qui formeroit un procès de règlement de juges, au moyen duquel nous aurions le temps de respirer et de trouver d'autres chicanes. Je dis chicanes^ car ce procès ne pouvoit, de nature et de droit, sortir du Parlement, ni être valablement jugé ailleurs. On applaudit à l'expédient; mais dès qu'on se mit à en examiner la mécanique, il se trouva que le temps éloit trop court, jusqu'au surlendemain que nous devions être jugés, pour qu'aucune requête de M. de Richelieu tendante à cet expédient pût être introduite.

L'embarras devint grand , et notre affaire se regardoit comme déplorée, lorsqu'un des gens d'affaires, élevant la voix, demanda si personne de nous n'avoit de lettres d'État* : chacun se regarda, et pas un d'eux n'en avoit. Celui qui en avoit fait la demande dit que c'étoit pourtant le seul moyen de sauver l'affaire; il en expliqua la mécanique, et nous fit voir que quand elles seroient cassées au premier conseil de dépêches, comme on devoit bien s'y attendre, la requête de M. de Richelieu se trouveroit cependant introduite , et l'instance liée au conseil en règlement de juges. Sur cette explication, je souris, et je dis que s'il ne tenoit qu'à cela, l'affaire étoit sauvée, que j'avois des lettres d'État, et que je les donnerois, à condition que je pourrois compter qu'elles ne seroient cassées qu'au seul regard de M. de Luxembourg. Là-dessus acclamations de ducs, d'avocats, de gens d'affaires, compliments, embrassades, louanges, remerciements comme de gens morts qu'on ilîssuscite; et MM. delà Trémoille et de la Rochefoucauld se firent fort devant tous que mes lettres d'État ne seroient cassées qu'au seul regard de M. de Luxembourg. Aucune dette criarde n'avoit fait quoi que

I- Les lettres d'État suspendaient pour six mois les poursuites.

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ce soit à la mort de mon père. Pussort, fameux conseiller d'État, Dorieu, et quelques autres magistrats très-riches, nos créanciers , avoient voulu mettre le feu à mes affaires, qui m'avoient fait prendre des lettres d'État pour me donner le temps de les arranger. J'avois été fort irrité contre leurs procédés , mais je fus si aise de me trouver par cela même celui qui sauvoit notre préséance , que je pense que je les leur pardonnai.

La chose pressoit : je dis que ma mère avoit ces lettres d'État, et que je m'en allois les chercher. J'éveillai ma mère, à qui je dis assez brusquement le fait. Elle, toute endormie , ne laissa pas de vouloir me faire des remontrances sur ma situation et celle de M. de Luxembourg. Je l'interrompis, et lui dis que c'étoit chose d'honneur, indispensable, promise, attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du cabinet , puis les lettres d'État, et cours encore. Ces Messieurs de l'assemblée eurent tant de peur que ma mère n'y voulût pas consentir, que je ne fus pas parti qu'ils envoyèrent après moi MM.di' la Trémoille et de Richelieu pour m'aider à exorciser ma mère. Je tsnois déjà mes lettres d'État, comme on nous les annonça. Je les allai trouver avec les excuses de ma mère, qui n'étoit pas encore visible. Un contre-temps qui nous arrêta un moment donna courage à ma mère de se raviser. Comme nous étions sur le degré , elle me manda que, réflexion faite, elle ne pouvoit consentir que je donnasse mes lettres d'État contre un homme tel qu'étoit lors M. de Luxembourg. J'envoyai promener le messager, et je me hâtai de monter en • carrosse avec les deux ducs, qui ne se trouvèrent pas moins soulagés que moi de me voir mes lettres d'État à la main.

Ce contre-temps, le dirai-je à cause de sa singularité? M. de Richelieu avoit pris un lavement le matin, et sans le rendre vint de la place Royale chez Riparfonds, de là chez le premier président avec nous, et avec nous revint chez Riparfonds, y demeura avec nous à toutes les discussions, enfin vint chez moi. Il est vrai qu'en y arrivant il

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demanda ma garde-robe, et y monta en grand' hâte ; il y laissa une opération telle que le bassin ne la put contenir, et ce fut ce temps-là qui donna à ma mère celui de faire ses réflexions, et de m'envoyer redemander mes lettres d'État. S'exposer à toutes ces courses et garder un lavement un si long temps , il faut avoir vu cette confiance et ce succès pour le croire.

En retournant chez Riparfonds , nous trouvâmes le duc de Rohan en chemin , que ces Messieurs , de plus en plus inquiets , envoyoient à notre secours. Je lui montrai mon papier à la main, et il rebroussa après. nous. Je ne puis dire avec quelle satisfaction je rentrai à l'assemblée, ni avec .combien de louanges et de caresses j'y fus reçu. La pique étoit grande, et n'avoit pas moins gagné tout notre conseil que nous-mêmes. Ce fut donc à qui de tous, ducs et conseil, me recevroit avec plus d'applaudissement et de joie, et à mon âge j'en fus fort flatté. Il fut conclu que le lendemain jeudi , veille du jour que nous devions être jugés, mon intendant et mon procureur iroient à dix heures du soir signifier mes lettres d'État au procureur de M. de Luxembourg et au suisse de son hôtel, et que le même jour je m'en irois au village de Loignes, à huit lieues de Paris , où étoit ma compagnie , pour colorer au moins ces lettres d'État de quelque prétexte. Le soir je m'avisai que j'avois oubUé un grand bal que Monsieur donnoit à Monseigneur au Palais-Royal , le lendemain au soir jeudi, qui se devoit ouvrir par un branle, où je devois mener la fille de la duchesse de la Ferté, qui ne me le pardonneroit point si j'y manquois, et qui étoit une égueulée sans aucun ménagement. J'allai conter cet embarras au duc de la Trémoille, qui se chargea de faire trouver bon aux autres que je ne m'attirasse pas cette colère, de manière quej'étois au bal tandis qu'on signifiait mes lettres d'État.

Le vendredi matin, je fus à l'assemblée, où tous m'approuvèrent, excepté M. de la Rochefoucauld, qui gronda, et que j'apaisai par mon départ, et qui se chargea de le dire au Roi, et sa cause.

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