‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 17 sur 352 · XXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXII NOTICE

Simon devoit avoir la grande maîtrise de l'artillerie. Voyez un peu quel caractère odieux, injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie, plein d'amour-propre, et ne servant d'ailleurs aucunement à la guerre !

« Mon père voyant les choses pacifiées, les bâtards réduits, punis, envoyés en prison ou exil, et tout leur parti débellé, ce qui fut une des grandes opérations de son ministère, il ne voulut pas aller plus loin ni mêler des intérêts particuliers aux motifs des grands coups qu'il frappa.

€ De là le petit duc et sa séquelle en ont voulu mal de mort à mon père, et l'ont traité d'ingrat, comme si la reconnoissance, (jui est une vertu, devoit se prouver par des crimes, et cette haine d'une telle légitime rejaillit sur les pauvres enfants qui s'en....*»

Si la haine où l'humeur éclate quelque part, c'est assurément dans cette injurieuse boutade bien plus que dans tout ce que Saint-Simon a écrit sur les d'Argenson. A l'égard du duc du Maine, Saint-Simon en effet a eu le tort de le trop craindre, même après qu'il était déraciné et abattu ; mais quant à ju^er avec haine le garde des sceaux et ancien lieutenant de police d'Argenson, c'est ce qu'il n'a pas fait. Les différents endroits où il parle de lui sont d'admirables pages d'histoire ; le marquis n'a pas parlé de son père en des termes plus expressifs et mieux caractérisés que ne le fait Saint-Simon, qui n'y a pas mis d'ailleurs les ombres trop fortes : tant il est vrai que le talent de celui-ci le porte, nonobstant l'affection, à la vérité et à une sorte de justice quand il est en faced*un mérite réel et sévère, digne des pinceaux de l'histoire.

Je ne relèverai pas les autres injures de ce passage tout brutal : Saint-Simon y est appelé un dévot sans génie. Saint-Simon n'avait pas, il est vrai, le génie polifiue ; bien peu l'ont, et le marquis d'Argenson, avec tout son mérite, comme philosophe et comme administrateur secondaire, n'en était nullement doué. Pour être un politique, indépendamment des vues et des idées justes qui sont nécessaires, mais qu'il ne faut avoir encore qu'à propoi^et modérément, sans une fertilité trop confuse, il ne convient pas de porter avec soi de ces humeurs brusques qui gâtent tout, et de ces antipathies des hommes qui créent à chaque pas des incompatibilités. Le génie de Saint-Simon, qui devait éclater après lui, rentrait tout entier dans la sphère des lettres : en somme, ce qu'il a dû être, il l'a été.

1. Manuscrits de la bibliothèque du Louvre, dans le volume de d'Argenson qui est consacré à ses Mémoires personnels, au paragraphe 49.

NOTICE. XXIIl

Il y a à dire à sa dévotion. Elle était sincère, et' dès lors respectable; mais elle ne semble pas avoir été aussi éclairée qu'elle aurait pu Pétre. Après chaque mécompte ou chagrin, Saint- Simon s^en allait droit à la Trappe chercher -une consolation, comme on va , dans une blessure, au chirurgien, mais il en re- Tenait sans avoir modifié son fond et sans travailler à corriger son esprit. Il se livrait à toutes ses passions intellectuelles et À ses aversions morales sans scrupule, et sauf à se mettre en règle à de certains temps réguliers et à s^en purger la conscience, prêt À recommencer aussitôt après. Cette manière un peu machinale et brusque de considérer le remède religieux, sans en introduii^e la vertu et Tefficace dans la suite même de sa conduite et de sa vie, annonce une nature qui avait reçu par une foi ro* buste la tradition des croyances plutôt qu'elle ne s'en était pénétrée et imbue par des réflexions lumineuses. En tout , Saint- Simon est plutôt supérieur comme artiste que comme homme; •c'est un immense et prodigieux talent, plus qu''une harute et<:omplète intelligence.

Après la mort de Saint-Simon^ ses Mémoires eurent bien <les vicissitudes. Ils sortirent des mains de sa famille pour devenir des espèces de prisonniers d'État : on craignait les divulgations indiscrètes. On voit que Duclos et Marmontel en eurent connaissance, et en firent un ample usage dans leur travaux d'historiographes. M. de Choiseul, pendant son ministère, en prêta des volumes à M""* du Deffand., qui en écrivit ses impressions à Horace Walpole, auquel elle aurait voulu également les prêter et les faire lire : « Nous faisons une lecture Paprès-diner, lui mandait-elle (24 novembre 1770), des Mémoires de M. de Saint- Simon, où il m'est impossible de ne pas vous regretter; vous avariez des plaisirs indicibles, » Elle dit encore à un autre endroit (2 décembre) : « Les Mémoires de Saint-Simon m'amusent toujours, et comme j'aime à les lire en compagnie, cette lecture durera longtemps; elle vous amuserait quoiq^ue le si^'le en soit abominable, les portraits mal faits; Pauteur n'était point un homme d'esprit; mais comme il était au fait de tout, les choses ■qu'il raconte sont curieuses et intéressantes :je voudrais bien .pouvoir vous procurer cette lecture. »

Elle y revient po urtant, et corrige ce qui peut étonner dans ce premier jugement tumultueux (9 janvier 1771). « Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire les Mémoires de Saint- Simon : le dernier volume, que je ne fais qu'achever, ni'a causé des plaisirs infinis ; il vous mettrait hors de vous, » Je le crois bien ^[Meces Mémoires de Saint-Simon vous mettent hors de vous; ils vous transportent au cœur d'un autre siècle.

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