LA VIENNE, PREMIER VALET DE CHAMBRE
un des quatre premiers valets de chambre. C'étoit un fort honnête homme, mais rustre, brutal et franc; et cette franchise, dans un homme d'ailleurs vrai, avoit accoutumé le Roi à lui demander ce qu'il n'espéroit pas pouvoir tirer d'ailleurs, quand c'ctoient des choses qui ne passoient point sa portée. Tout cela conduisit jusqu'à un voyage de Marly, et ce fut là où il questionna la Vienne. Celui-ci montra son embarras, parce que, dans la surprise, il n'eut pas la présence d'esprit de le cacher. Cet embarras redoubla la curiosité du Roi, et enfin ses commandements. La Vienne n'osa pousser plus loin la résistance : il apprit au Roi ce qu'il eût voulu pouvoir ignorer toute sa vie, et qui le mit au désespoir. Il n'avoit eu tant d'embarras, tant d'envie, tant de joie de mettre M. de Vendôme à la tête d'une armée que pour y porter M. du Maine; toute son application étoit d'en abréger les moyens en se débarrassant des princes du sang par leur concurrence entre eux. Le comte de Toulouse, étant amiral, avoit sa destination toute faite; c'étoit donc pour M. du Maine qu'étoient tous ces soins. En ce moment il les vit échoués, et la douleur lui en fut insupportable. 11 sentit pour, ce cher fils tout le poids du spectacle de son armée, et des railleries que les gazettes lui apprenoient qu'en faisoient les étrangers, et son dépit en fut inconcevable.
Ce prince, si égal à l'extérieur et si maître de ses moindres mouvements dans les événements les plus sensibles, succomba sous cette unique occasion. Sortant de table à Marly, avec toutes les dames et en présence de tous les courtisans, il aperçut un valet du serdeau * qiii, en desservant le fruit, mit un biscuit dans sa poche. Dans l'instant il oublie toute sa dignité, et sa canne à la main, qu'on venoit de lui rendre avec son chapeau, court sur ce valet, qui ne s'attendoit à rien moins, ni pas un de ceux qu'il sépara sur son passage, le frappe, l'injurie, et lui casse sa canne sur le corps : à la vérité, elle étoit de roseau, et ne résista guère. De là, le tronçon à la main, et l'air d'un
1. Office où Ton portait ce qu'on desservait de la table du Roi.
[1693] LE nOI ROMPT SA CANNE SUR UN VALET. ,265
homme qui ne se possédoit plus, et continuant à injurier ce valet, qui étoit déjà bien loin, il traversa ce petit salon et une antichambre, et entra chez M"* de Maintenon. où il fut près d'une heure, comme il faisoit souvent à Marly après dîner. Sortant de là pour repasser chez lui, il trouva le P. de la Chaise. Dès qu'il F aperçut parmi les courtisans : « Mon Père, lui dit-il fort haut, j'ai bien battu un coquin, et lui ai cassé ma canne sur le dos; mais je ne crois pas avoir offensé Dieu; » et tout de suite lui raconte le prétendu crime. Tout ce qui étoit là trembloit encore de ce qu'il avoit vu ou entendu des spectateurs. La frayeur redoubla à cette reprise : les plus familiers bourdonnèrent contre ce valet ; et le pauvre Père fit semblant d'approuver entre ses dents, pour ne pas irriter davantage et devant tout le monde. On peut juger si ce fut la nouvelle, et la terreur qu elle imprima, parce que personne n'en put alors deviner la cause, et que chacun comprenoit aisément que celle qui avoit paru ne pouvoit être la véritable. Enfin tout vient à se découvrir; et peu à peu, et d'un ami à râutre, on apprit enfin que la Vienne, forcé par le Roi, avoit été cause d'une aventure si singulière et si indécente.
Pour n'en pas faire à deux fois, ajoutons ici le mot de M. d'Elbœuf. Tout courtisan qu'il étoit, le vol que les bâtards avoient pris lui tenoit fort au cœur, et le repentir peut-être de son adoration de la croix après MM. de Vendôme. Comme la campagnç étoit à son déclin et les princes sur leur départ, il pria M. du Maine, et devant tout le monde , de lui dire où il comptoit de servir la campagne suivante, parce que, où que ce fût, il y vouloit servir aussi; et après s'être fait presser pour savoir pourquoi, il répondit que c'est qu'avec lui on étoit assuré de. sa vie. Ce trait accablant et sans détour fit un grand bruit. M. du Maine baissa les yeux et n'osa répondre une parole : sans doute qu'il la lui garda bonne; mais M. d'Elbœuf, fort bien avec le Roi, et par lui et par les siens, étoit d'ailleurs en situation de ne s'en soucier guère. Plus le Roi fut outré de cette aventure, qui infiua tout sur ses affaires, mais