‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 2 sur 352 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

On vient tard à parler maintenant de Saint-Simon et de ses Mémoires; il semble qu'on ait tout dit, et bien dit, à ce sujet. 11 est impossible, en effet, qu'il y ait depuis plus de vingtKîinq ans une sorte de concours ouvert pour apprécier ces admirables tableaux d'histoire et leur auteur, sans que toutes les idées justes, toutes les louanges méritées et les réserves nécessaires se soient produites : il ne peut être question ici que de rappeler et de fixer avec netteté quelques-uns des points principaux acquis désormais et incontestables.

Saint-Simon est le plus grand peintre de son siècle, de ce siècle de Louis XIV dans son entier épanouissement. Jusqu'à lui on ne se doutait pas de tout ce que pouvaient fournir d'intérêt, de vie, de drame mouvant et sans cesse renouvelé, les événements, les scènes de la cour^ les mariages, les morts, les revirements soudains ou même le train habituel de chaque jour, les déceptions ou les espérances se reflétant sur des physionomies innombrables dont pas une ne se ressemble, les flux et reflux d^ambitions contraires animant plus ou moins visiblement tous ces personnages, et les groupes ou pelotons qu'ils formaient «ntre eux dans la grande galerie de Versailles, péle-méle apparent, mais qui désormais, grâce à lui, n'est plus confus, et qui nous livre ses combinaisons et ses contrastes : jusqu'à Saint- Simon on n^avait que des aperçus et des esquisses légères de tout cela; le premier il a donné, avec l'infinité des détails, une impression vaste des ensembles. Si quelqu'un a rendu possible de repeupler en idée Versailles et de le repeupler sans ennui, c^est lui. On ne peut que lui appliquer ce que Buffon a dit de la terre au printemps : « Tout fourmille de vie. » Mais en même temps il produit un singulier effet par rapport au temps et aux règnes qu^il n'a pas embrassés ; au sortir de sa lecture, lorsqu'on ouvre un livre d'histoire ou même de Mémoires, on court risque de trouver tout maigre et pâle, et pauvre : toute époque qui n'a pas eu son Saint-Simon parait d'abord comme déserte et muette, et décolorée; elle a je ne sais quoi d'inhabité ; on sent et l'on regrette tout ce qui y manque et tout ce qui ne s'en est point transmis. Très-peu de parties de notre histoire (si on l'essaye)

1. Cette Notice a été écrite par M. Sainte-Beuve pour être placée en tête deréditlon des JfémaifM publiée par M, Chéruel en 18S6. iNote des éditeurs)

Saint-Simon ï. «

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résistent à cette épreuve, et échappent à ce contre-coup, car des peintres de cette sorte sont rares, et il n^y améme eu jusqu'ici, à ce degré de verve et d'ampleur, qu'un Saint-Simon.

Ce n'est pas à dire qu'on n'ait pas eu avant lui de très-belles formes de Mémoires et très-variées ; il serait le premier à protester contre une injustice qui diminuerait ses devanciers, lui qui s'est inspiré d'eux, il le déclare, et de leur exemple, pour y puiser le goût de l'histoire, de l'histoire animée et vivante. C'étaient des peintres aussi , au milieu de leurs générations un peu gênées, mais d'une gaucherie charmante et naïve, que les Ville- Hardouin et les Joinville. Les Froissart, les Commynes étaient arrivés déjà à la science et à l'art avec des grâces restées simples. Quelle génération d'écrivains de plume et d'épée n'avaient point produite les guerres du xvr siècle, un Montluc, un Tavannes, und'Aubigné, un Brantôme! Que de paroles originales et toutes de source, et quelle diversité d'accents dans les témoignages! Sully, au milieu de ses pesanteurs, a bien des parties réellement belles , d'une solidité attachante , et que le sourire de Henri IV éclaire. Et la Fronde, quelle moisson nouvelle de récits de toutes sortes, quelle brusque volée d'historiens inattendus elle a enfantés parmi ses propres acteurs, en tête desquels Retz se détache et brille entre tous comme le plus grand peintre avant Saint-Simon ! Mais cette génération d'auteurs de Mémoires, issus de la Fronde, s'arrête à peu près au seuil du règne véritable de Louis XIV. A partir de là on n'a que des esquisses rapides, inachevées, qu'ont tracées des plumes élégantes et fines, mais un peu paresseuses, Choisy, M"* de la Fayette, la Fare, M"" de Caylus. Ils mettent en goût, et ils ne tiennent pas; ils commencent, et ils vous laissent en chemin. Or, il n'y a rien qui fasse moins défaut et qui vous laisse moins, il n'y a rien de moins paresseux et qui se décourage moins vite que Saint-Simon. Il s'adonne à l'histoire au sortir de l'enfance comme à un travail, comme à une mission. Ce n'est pas au courant de la plume qu'il s'amuse à se ressouvenir de loin et en vieillissant, comme fait Retz; méthode toujours scabreuse, source inévitable de confusions et de méprises. Il amasse jour par jour, il écrit chaque soir; il commence dès dix-neuf ans sous la tente, et il continue sans relâche à Versailles et partout. Il s'informe sans cesse comme un Hérodote. Sur les généalogies il en remontrerait au Père Anselme, il raisonne du passé comme un Boulainvilliers. Dans le présent il est à tout , il a vent de toutes les pistes, et en tient registre incontinent. Toutes les heures qu'il peut dérober, il les emploie; et puis vieux, retiré dans sa terre, il coordonne cette masse de matériaux , il la

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met en corps de récit, en un corps unique et continu, se bornant à la distribuer par paragraphes distincts, avec des titres en marge ^ ; et ce long texte immense , il le recopie tout de sa main, avec une netteté, une exactitude minutieuse , qualités authentiques qu^on n^a pas assez remarquées , sans quoi on eût plus religieusement respecté son ordre et sa marche, son style et sa phrase , qui peut bien être négligée et redondante ^ mais où rien (je parle des Mémoires et non des notes) n'est jeté au hasard.

Comment cette vocation historique si prononcée se forma-telle et se rencontra-t-elle ainsi toute née au sein de la cour et dans un si jeune âge? Et d^où sortait donc ce mousquetaire de dix-neuf ans, si résolu dès le premier jour à transmettre les choses de son temps dans toutes leurs complications et leurs circonstances?

Son père, sans un tel fils, serait reste un de ces favoris comblés, mais obscurs, que Phistoire nomme tout au plus en pas* santt mais dont elle ne s^occupe pas. Jeune page, il avait su plaire à Louis XIII par quelques attentions et de Padresse à la chasse, en lui présentant commodément son cheval de rechange ou en rendant le cor après s^en être proprement servi. Sans doute il p.vait bonne mine ; il avait certainement de la discrétion et dA Thonneur. A la manière dont Saint-Simon nous parle de son père, et même si Ton en rabat un peu, on voit en celui-ci un homme de qualité, fidèle, assez désintéressé, reconnaissant, et, en tout, d'une étoffe morale peu commune à la cour. Son attitude envers Richelieu est digne en même temps que sensée : il n'est ni hostile ni servile. On découvre même ^ans le père de Saint-Simon une qualité dont ne sera pas privé son fils, une sorte d^humeur qui , au besoin, devient de l'aigreur; ç^est pour s^étre livré à un mouvement de cette nature qu'il tomba dans une demi-disgrâce à Page de trente et un ans, et quitta la cour pour se retirer en son gouvernement de Blaye, où il demeura jusqu'à la mort du cardinal. Si j^avais à définir en deux mots le père de Saint* Simon, je dirais que c'était un favori , mais que ce n'était pas un courtisan : car il avait de Piionneur et de Phumeur.

1. Saint-Simon, dans le texte original, n'établit point de chapitres proprement dits ni aucune division: il était d'une haleine infatigable; on h bien été obligé, en imprimant, de faire des chapitres de longueur à peu près égale pour soulager l'attention du lecteur, mais on a eu soin de ne composer les sommaires qu'avec les termes mis en marge par Saint-Simon, et on a reproduit ces mêmes termes de la marge au haut des pages, dans le titre courant.

IV xNOTICK.

C^est de ce père déjà vieux et remarié en secondes noces avec une personne jeune^ mais non plus de la première jeunesse, que naquit Saint Simon en janvier 1675. On a cité comme une singularité et un prodige, dans un livre imprimé du vivant même du père^, qu'il ait eu cet enfant à Page de soixante et douze ans; il n'en avait en réalité que soixante-huit. Il lui transmit ses propres qualités très-marquées avec je ne sais quoi de fixe et d'opiniâtre : la probité, la fierté, la hauteur de cœur et des instincts de race forte sous une brève stature. Le jeune Saint-Simon fut donc élevé auprès d'une mère, personne de mérite, et d'un père qui aimait à se souvenir du passé et à raconter mainte anecdote de la vieille cour : de bonne heure il dut lui sembler qu'il n'y avait rien de plus beau que de se ressouvenir. Sa vocation pour l'histoire se prononça dès l'enfance, en même temps qu'il restait indifférent et froid pour les belles-lettres proprement dites. Il lisait sans doute aussi avec l'idée d'imiter les grands exemples qull voyait retracés, et de devenir quelque chose; mais au fond son plus cher désir et son ambition étaient plutôt d'^/re de quelque chose, afin de savoir le mieux qu'il pourrait les affaires de son temps et de les écrire. Cette vocation d'écrivain , qui se dégage et s'affiche pour nous si manifestement aujourd'hui, était cependant d'abord secrète et comme masquée et affublée de toutes les prétentions de l'homme de cour, du grand seigneur, du duc et pair, et des autres ambitions accessoires qui convenaient alors à un personnage de son rang.

Saint-Simon, en entrant dans le monde à l'âge de dix-neuf ans, dénote bien ses instincts et ses goûts. Dès le lendemain de la bataille (Je Nerwinde (juillet 1693), à laquelle il prend part comme capitaine dans le Royal-Roussillon, il en fait un bulletin détaillé pour sa mère et quelques amis. Ce récdt a de la netteté, de la fermeté ; le caractère en est simple; on y sent l'amour du vrai. Le style n'a rien de cette fougue et de ces irrégularités qu'il aura quelquefois, mais qu'il n'a pas toujours et nécessairement chez Saint-Simon. A force de le vouloir définir dans toutes ses diversités et ses exubérances, il ne faut pas non plus se faire de ce style un monstre. Très-souvent il n'est que l'expression la plus directe et la plus vive, telle qu'elle échappe à un esprit plein de son objet.

L'année suivante (1694), dans les loisirs d'un camp en Allemagne, il commence décidément ses Mémoires, qu'il mettra soixante ans entiers à poursuivre et à parachever. Il y fut

1. Tableau de l'amour considéré dans Vétat du mariage (Amsterdam, 1687), page 134.

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