‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 257 sur 352 · PEINT DE MÉMOIRE · texte numérisé non relu

PEINT DE MÉMOIRE

rendre, et par là de rendre mon secret public. Après la vanité vint le profit, qui acheva de le séduire, et par la suite il a gagné plus de vingt-cinq mille [livres] en copies, de son propre aveu, et c'est ce qui fit la publicité. Comme je vis que c'en étoit fait, je lui en commandai moi-même après lui avoir reproché son infidélité, et j'en donnai quantité.

Je fus très-fâché du bruit que cela fit dans le monde, mais je me consolai par m'être conservé pour toujours une ressemblance si chère et si illustre, et avoir fait passer à la postérité le portrait d'un homme si grand, si accompli et si célèbre. Je n'osai jamais lui avouer mon larcin ; mais en partant de la Trappe, je lui en laissai tout le récit dans une lettre par laquelle je lui en demandois pardon. Il en fut peiné à l'excès, touché et affligé; toutefois il ne put me garder de colère : il me récrivit que je n'ignorois pas qu'un empereur romain disoit qu'il aimoit la trahison, mais qu'il aimoit les traîtres ^ ; que pour lui il pensoit tout autrement, qu'il aimoit le traître, mais qu'il ne pouvoit que haïr sa trahison. Je fis présent à la Trappe de la copie en grand, d'une en petit, et de deux en petit, c'est-à-dire en buste, à M. de Saint-Louis et à M. Maisne, que j'envoyai tous à la fois. Monsieur de la Trappe avoit depuis quelques années la main droite ouverte, et ne s'en pouvoit servir. Dès que j'eus mon original, où il est peint, la plume à la main, assis à son bureau, je fis écrire cette circonstance derrière la toile, pour qu'à l'avenir elle ne fît point erreur, et surtout la manière dont il fut peint de mémoire, pour qu'il ne fût pas soupçonné de la complaisance de s'y être prêté.

J'arrivai à Paris la veille que le Roi devoit arriver de Montargis à Fontainebleau avec la princesse, et je m'y trouvai à la descente de son carrosse. J'avois espéré de cacher ainsi parfaitement mon petit voyage.

Avant de parler de la princesse de Savoie, il faut dire un mot de ce qui se passoit en Italie. Monsieur de Savoie,

i. Tel est le texte du manuscrit; le sens demanderait: « mais qu*il liaïssoit les traîtres. »

372 NEUTRALITÉ d'italie. [1696]

tout à, fait déclaré, et enhardi en même temps par une manière de défaite assez considérable des Impériaux en Hongrie par le Grand Seigneur en personne, parla plus haut sur la neutralité. Leganez, gouverneur du Milanois, se laissoit entendre qu'[il] avoit les pleins pouvoirs d'Espagne ; Mansfeld, commissaire général de TEmpereur en Italie, s'y opposoit toujours de sa part. On comprit ce manège, et pour le mettre au net, Monsieur de Savoie s'alla mettre le 15 septembre à la tête de l'armée du maréchal Catinat, pour entrer dans le Milanois, et fit le siège de Valence. Sur quoi les alliés, qui n'avoient rien voulu conclure avec le marquis de Saint-Thomas, que Monsieur de Savoie leur avoit envoyé à Milan, lui déclarèrent la guerre dans toutes les formes , et pour la faire compter comme bien certaine, envoyèrent en même temps le cartel pour l'échange des prisonniers qui se feroient de part et d'autre. Ce n'étoit qu'une dernière tentative. Us se rendirent bientôt trai tables, et dans le 10 octobre la neutralité d'Italie fut signée de part et d'autre, telle que Monsieur de Savoie l' avoit proposée, qui en même temps leva le siège de Valence; et le maréchal Catinat ne songea plus qu'à faire repasser les monts à son armée. Les restitutions stipulées avec Monsieur de Savoie lui furent faites ; les ducs de Foix et de Choiseul eurent liberté de revenir, et Gouvon, envoyé extraordinaire de Monsieur de Savoie, vint en remercier le Roi et, en attendant un ambassadeur, se trouver à l'arrivée de la princesse. C'étoit un homme habile, de beaucoup d'esprit et de politesse, fort fait aux cours, et qui plut extrêmement à tout le monde. Le Roi prit du goût S et le distingua jusqu'à le mener à Marly, familiarité que jusqu'à lui aucun ministre étranger n'avoit obtenue, et qui ne fut communiquée à aucun.

La maison de la princesse s'était arrêtée près de trois semaines à Lyon, en attendant qu'elle fût à portée du pont Beauvoisin, où elle la fut recevoir. Elle y arriva de bonne heure, le mardi 16 octobre, accompagnée de la

il^U Prit du goût pour lui.

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