‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 27 sur 352 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

d'où ils viennent, d'où leur fortune, quels ils sont, et aux grossiers et continuels inconvénients qui en résultent? N'aura-t-on nulle idée de M"*' de Montespan et de ses funestes suites, de peur de savoir les péchés de leur élévation? N'en aura-t-on point aucune de M™ de Maihtenon et du prodige de son règne, de peur des infamies de ses premiers temps, de Fighominie et des malheurs de sa grandeur, des maux qui en 'ont inondé la France ? Il en est de même des personnages qui ont figuré sous ce long règne, et de ses fertiles événements dont le long gouvernement a changé toute l'ancienne face du royaume. Demeurera-t-on, par obligation de conscience, sans oser s'instruire des causes d'une si funeste mutation, dans le scrupule d'y découvrir l'intérêt et les ressorts de ces grands ministres, qui, sortis de la boue, se sont faits les seuls existants et ont renversé toutes choses? Enfin se cachera-t-on jusqu'au présent pour ne point voir les désordres personnels d'un régent, les forfaits d'un premier ministre, les barbaries et l'imbécillité du successeur, les faussetés, les bévues, l'ambition sîihs bornes, les crimes de celui qui vient de passer, dont la jalousie et l'insuffisance plongent aujourd'hui l'État dans la situation la plus dangereuse et dans, la plus ruineuse confusion ? Qui pourroit résister à un problème si insensé, je dis si radicalement impossible? Qui n'en seroit pas révolté? Ces scrupuleux persuaderont-ils que Dieu demande ce qui est opposé à lui-même, puisqu'il est lumière et vérité, c'està-dije que l'on s'aveugle en faveur du mensonge, de peur de voir la vérité ; qu'il a donné des yeux pour les tenir exactement fermés sur tous les événements et les personnages du monde, du sens et de la raison pour n'en faire d'autre usage que de les abrutir, et pour nous rendre pleinement grossiers, stupides, ridicules, et parfaitement incapables d'être soufferts parmi les plus charitables même des autres hommes?

Rendons au Créateur un culte plus raisonnable, et ne mettons point le salut que le Rédempteur nous a acquis au

INTRODUCTION. XLC

prix indigne de rabrutissement absolu et du parfait impossible. U est trop bon pour vouloir l'un, et trop justepour exiger Tautre. Fuyons la folie des extrémités qui n'ont d'issue que les abîmes, et, avec saint Paul, ne craignons pas de mettre notre sagesse sous la mesure de la sobriété, mais de la pousser au-delà de ses justes bornes. Servonsnous donc des facultés qu'il a plu à Dieu de nous donner,, et ne croyons pas que la chaHté défende de voir toutes sortes de vérités, et de juger des événements qui arrivent et de tout ce qui en est Taccompagnemeut. Nous nous devons pour le moins autant de charité qu'aux autres ; nous devons donc nous instruire pour n'être pas des hébétés, des stupides, des dupes continuelles. Nous ne devons pas craindre, mais chercher à connoître les homhies bons et mauvais, pour n'être pas trompés, et sur un sage discernement régler notre conduite et notre commerce, puisque l'un et l'autre est nécessairement avec eux, et dans une réciproque dépendance les uns des autres. Faisons-nous un miroir de cette connoissance pour former et régler nos mœurs, fuir, éviter, abhorrer ce qui doit l'être, aimer, estimer, servir ce qui le mérite, et s'en approcher par l'imitation et par une noble ou sainte émulation. Gonnoissons donc tant que nous pourrons la valeur des gens et le prix des choses : la grande étude est de ne s'y pas méprendre au milieu d'un monde la plupart si soigneusement masqué ; et comprenons que la connoissance est toujours bonne, mais que le bien ou le mal consiste dans l'usage que l'on en fait. C'est là où il faut mettre le scrupule, et où la morale chrétienne, l'étendue de la charité, en un mot la loi nouvelle doivent sans cesse éclairer et contenir nos pas, et non pas le jeter sur les connoissances dont on ne peut trop acquérir.

Les mauvais, qui dans ce monde ont déjà tant d'avantages sur les bons, en auroient un autre bien étrange contre eux, s'il n'étoit pas permis aux bons de les discerner, de les connoitre, par conséquent de s'en garer, d'en avertir à

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