‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 270 sur 352 · Aujourd'hui Satory · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Satory

[1696] DISGRACE DE RUBANTEL. 387

venir souper avec elle de bonne heure au Désert^ pour être au cabinet au sortir du souper du Roi, à Fordinaire. M"** de Saint-Geran craignit, se défendit ; mais conime elle ainioit à se divertir et qu'elle ne laissoit pas d'être imprudente, elle espéra qu'on ne sauroit pas qu'elle y auroit été, que sa première année de deuil détourneroit môme le soupçon, et que Madame la Duchesse paroissant le soir au cabinet, il n'y auroit rien à reprendre. Elle se laissa donc aller, et comme elle étoit de fort bonne compagnie, elle mit si bien tout en gaieté, que l'heure de retourner à temps pour le cabinet étant insensiblement passée, le repas et ses suites gagnèrent fort avant dans la nuit. Voilà Monsieur le Duc et Monsieur le Prince aux champs, et le Roi. en colère, qui voulut savoir qui étoit du, souper. M"" de Saint-Geran fut nommée; sa première année de deuil aggrava le crime; tout tomba sur elle : elle fut exilée à vingt lieues de la cour, sans fixer de lieu, et Madame la Duchesse bien grondée. En femme d'esprit. M"* de Saint- Geran choisit Rouen, et dans Rouen le couvent de Bellefonds, dont une de ses parentes étoit abbesse : elle dit qu'ayant eu le malheur de déplaire au Roi, il n'y avoit pour elle qu'un couvent ; et cela fut fort approuvé.

Rubantel étoit un homme de peu, qui, à force d'acheter et de longueur de temps, étoit devenu lieutenant-colonel du régiment des gardes, et ancien lieutenant général. Il l'étoit fort bon, fort entendu pour l'infanterie, fort brave homme, fort honnête homme et fort estimé, une grande valeur et un grand désintéressement, et vivant fort noblement à l'armée, où il étoit employé tous les ans comme lieutenant général. Avec ces qualités, il étoit épineux, volontiers chagrin, et supportoit impatiemment des vétilles et des détails du maréchal de Boufflers, dans le régiment des gardes. Le maréchal eut beau faire pour lui adoucir l'humeur, plus Rubantel en recevoit d'avances, plus il se croyoit compté et plus il étoit difficile, tant qu'à la fin la froideur succéda, et bientôt la brouillerie et les plaintes. Rubantel, quoique difficile à vivre, étoit aimé, parce qu'il

388 M"* DE CASTRIES DAME d'ATO^R [1696]

avoit toujours de Fargent et qu'il le prêtoit fort librement et obligeamment : cela lui avoit attaché beaucoup de gens dans le régiment des gardes, outre ce qui se trouve toujours dans un grand corps, de frondeurs et de mécontents, qui se rallioient à lui. A la fin, le maréchal de Boufflers, fatigué de tout cela, proposa au Roi de tirer honnêtement Rubantel du régiment des gardes, avec lequel il n'y avoit plus moyen pour lui de demeurer. Le Roi, qui de longue main connoissoit l'humeur de Rubantel, qui aimoit le maréchal et qui étoit jaloux de la subordination, fit dire par Barbezieux à Rubantel qu'il lui permettoit de vendre sa compagnie, lui continuoit sa pension de quatre mille livres, et qu'il lui donnoit le gouvernement du fort de Barreaux, qu'il ne lui auroit pas donné sans l'instante prière de M. de Boufflers, par le mécontentement qu'il avoit de sa conduite avec ce maréchal son colonel; et d'Avejan, premier capitaine aux gardes, fut lieutenant-colonel. C'étoit à Versailles que Rubantel reçut ce discours. 11 en fut si outré qu'il ne voulut d'aucune grâce, s'en alla à Paris sans voir le Roi, et ne l'a jamais revu ni songé à servir depuis.

Au retour de l'armée, nous trouvâmes M"' de Castries établie à la cour dame d'atour de M"' la duchesse de Chartres, au lieu de M"' de Mailly. Par la bâtardise de cette princesse. M"' de Castries étoit sa cousine germaine, enfants du frère et de la sœur. L'état triste où se trouva le cardinal Bonzi, après un fort brillant, avoit fait son mariage. Il se trouvera peut-être ailleurs occasion de parler de lui, sans en faire ici une trop longue parenthèse. II suffit de dire qu'après s'être fort distingué en diverses ambassades, et avoir eu, du consentement du Roi, la nomination de Pologne, passé par les sièges de Béziers, Toulouse et Narbonne, il avoit été longtemps roi de Languedoc, par l'autorité de sa place, son crédit à la cour et l'amour de la province. Basville, qui y étoit intendant, second fils du premier président Lamoignon, y vouloit régner, et en sut venir à bout. L'abaissement du cardinal lui fut insupportable ; il tâcha de se relever, tous ses efforts furent inutiles.

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