CURIEUX SORTILÈGE
lit de mon valet de chambre. Dès le lendemain matin je pris congé de M. le maréchal de Choiseul, et je partis pour Paris.
Cette sottise me fait souvenir d'une histoire si extraordinaire et de telle nature, que pour ne la pas oublier et pour n'en pas allonger ces Mémoires, je la mettrai parmi les pièces, page 3 S et ma raison la voici : j'avois lié une grande amitié, dans les mousquetaires, avec le marquis de Rochechouart Faudoas, qui y étoit aussi, quoique de plusieurs années plus âgé que moi. C'étoit un homme de valeur, d'excellente compagnie, et de beaucoup d'esprit, de sens, de discernement et de savoir. Il étoit riche et paresseux. Il ne trouva pas les portes ouvertes pour s'avancer dans le service aussi promptement qu'il eût voulu : il se dépita contre M. de Barbezieux, et quitta. M""* la duchesse de Mortemart et moi le voulûmes marier à une fille de M. le duc de Ghevreuse, qui épousa ensuite M. de Lévy. M. de Chevreuse en mouroit d'envie, mais il ne finissoit pas aisément une affaire. M. de Rochechouart s'en lassa, et il épousa une Chabanne, riche, fille du marquis de Ourton. Il ne vécut pas longtemps avec elle, n'en eut point d'enfants, et mourut chez lui près de Toulouse fort brusquement. Sa femme en fut si touchée qu'elle se fit religieuse aux Bénédictines de Montargis, où elle vit trèssaintement. J'ai voulu expliquer quel étoit le marquis de Rochechouart, parce qu'il a été témoin oculaire de l'histoire dont il s'agit, qu'il vint tout droit à Paris du lieu, près de Toulouse, où il en eut le spectacle, et me la conta en arrivant : c' étoit en carême 1696. Je lui en fis tant de scrupule, qu'il alla au grand pénitencier. Par la dernière lettre que j'ai reçue de lui, de chez lui, où il étoit retourné en automne la môme année, il me mandoit que la même histoire, interrompue à sa vue la première fois, recommençoit dans le même lieu avec le savant et l'homme de Pampelune, et que dans peu de jours il m'en feroit savoir
1. Cette indication de page est en marge dans le manuscrit. Voyez, sur ces pièces justificatives, qui n'ont pas été retrouvées, ci-dessus, p. 420, note 1.
460 CURIEUX SORTILEGE. [1697]
le succès définitif. C'est en ce point qu'il mourut, et je n'en ai pu apprendre de nouvelles, parce qu'ayant promis le secret du nom de son ami et du lieu où cela se passoit, il ne me voulut jamais nommer ni l'un ni l'autre. Ce marquis de Rochechouart fut une vraie perte, et je le regrette encore tous les jours.
La campagne se passa fort tranquillement en Flandres, depuis la prise d'Ath par le maréchal Gatinat. Il n'y fut partout question que de s'observer et de subsister. La paix cependant se traitoit fort lentement à Ryswick, où il s'étoit perdu beaucoup de temps en cérémonial et en communications de pouvoirs. Les HoUandois, qui vouloient la paix, s'en lassoient, et plus encore le prince d'Orange, qui avoit beaucoup perdu en Angleterre et ne tiroit pas du Parlement ce qu'il vouloit. Son grand point étoit d'être reconnu roi d'Angleterre par la. France, et s'il pouvoit, d'obliger k Roi à faire sortir de son royaume le roi Jacques d'Angleterre et sa famille. L'Empereur, fort embarrassé de sa guerre de Hongrie, des révoltes de cette année, des avantages considérables que les Turcs y avoient remportés, ne vouloit point de paix sur la mauvaise bouche. Il retenoit l'Espagne par cette raison, dans l'espérance d'événements qui le missent en meilleure posture et lui procurassent des conditions plus avantageuses. Tout cela arrêtoit la paix. Le prince d'Orange, bien informé du désir extrême que le Roi avoit de la faire, jugea en devoir profiter pour tirer meilleur parti de l'opiniâtreté de la maison d'Autriche, et sans avoir l'air de l'abandonner, après en avoir reçu une si utile protection contre les Stuarts et les catholiques pour son usurpation, faire une paix particulière, en stipulant pour cette maison, si elle vouloit y entrer, sinon conclure pour l'Angleterre et la Hollande, et s'en sauver en alléguant que cette république, dont il recevoit ses principaux secours et de laquelle il étoit bien connu qu'il étoit maître plus que souverain, et l'Angleterre, dont il nel'étoit pas tant à beaucoup près, quoique roi, lui avoient forcé la main, et que tout ce qu'il avoit pu, dans une presse si
[1697] PORTLAND ET SES CONFÉRENCES AVEC BOUFFLERS. 46i
peu volontaire, avoit été de prendre soin, autant qu'il avoit pu, de mettre à couvert les intérêts de l'Empereur et de l'Espagne. Suivant cette idée, qu'il fit adopter secrètement aux Hollandois, Portland, par son ordre, fit demander, tout à la fin de juin, une conférence au maréchal de Boufïlers, à la tête de leurs armées.
Portland étoit Hollandois, s'appeloit Bentinck, avoit été beau et parfaitement bien fait, et en conservoit encore des restes. Il avoit été nourri page du prince d'Orange ; il s' étoit personnellement attaché à lui. Le prince d'Orange lui trouva de l'esprit, du sens, de l'entregent, et propre à l'employer en beaucoup de choses. Il en fit son plus cher favori, et lui communiquoit ses secrets, autant qu'un homme aussi profond et aussi caché qu'étoit le prince d'Orange en étoit capable. Bentinck, discret, secret, poli aux autres, fidèle à son maître, adroit en affaires, le servit très-utilement. Il eut la première confiance du projet et de l'exécution de la révolution d'Angleterre ; il y accompagna le prince d'Orange, l'y servit bien; il en fut fait comte de Portland, chevalier de la Jarretière, et fut comblé de biens; il servoit de lieutenant général dans son armée. 11 avoit eu commerce avec le maréchal de Boufïlers, à sa sortie de Namur et pendant qu'il fut arrêté.
Le prince d'Orange n'ignoroit ni le caractère, ni 'le degré de confiance et de faveur auprès du Roi, des généraux de ses armées. Il aima mieux traiter avec un homme droit, franc et littéral, tel qu'étoit Boufïlers, qu'avec l'emphase, les grands airs et la vanité du maréchal de Viileroy. Il ne craignit pas plus l'esprit et les lumières de l'un que de l'autre, et il comprit que ce qui passeroit par eux iroit droit au Roi, et reviendroit de même du Roi à eux, mais que par Boufïlers ce seroit avec plus de précision et de sûreté, parce qu'il n'y ajouteroit rien du sien, ni à informer le Roi, ni à donner ses réponses. Boufïlers répondit à un gentilhomme du pays, chargé de cette proposition de Portland, qu'il en écriroit au Roi par un courrier exprès , et ce courrier lui apporta fort promptement