‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 328 sur 352 · PAIX SIGNÉE [1697J · texte numérisé non relu

PAIX SIGNÉE [1697J

Tordre d'accorder la conférence et d'écouter ce qu'on lui voudroit dire. Elle se tint presqu'à la tête des gardes avancées de l'armée du maréchal de BoufiGlers. Il y mena peu de suite, Portland encore moins, qui ne s'approchèrent point et demeurèrent à cheval chacune de son côté. Le maréchal et Portland s'avancèrent seuls avec quatre ou cinq personnes, et après les premiers compliments, mirent pied à terre seuls et à distance de n'être point entendus. Ils conférèrent ainsi debout ou se promenant quelques pas. Il y en eut trois de la sorte dans le mois de juillet, après la première de la fin de juin. La dernière de ces quatFC fut plus nombreuse en accompagnements, et les suites se mêlèrent et se parlèrent avec force civilités, comme ne doutant plus de la paix. Les ministres de l'Empereur en firent des plaintes à ceux d'Angleterre à la Haye, qui furent froidement reçues. A chaque conférence le maréchal de Boufflers en rendoit compte par un courrier. La cinquième se tint le 1*"^ août, au moulin de Zenich, entre les deux armées. Portland y fit présent de trois beaux chevaux anglois.au maréchal de Boufflers, d'un au duc de Guiche, beau-frère du maréchal, et d'un autre à Pracontal, lieutenant général, gendre de Monchevreuil, et extrêmement bien avec le maréchal de Boufflers, qu'ils avoient suivi à cette conférence. La sixième fut extrêmement longue, et la dernière se tint dans une maison de Notre-Dame de Hall, que Portland avoit fait meubler et où il avoit fait porter de quoi écrire. Lui et le maréchal furent enfermés longtemps dans une chambre, pendant que leur suite, pied à terre, nombreuse de part et d'autre et mêlée ensemble, fit la conversation d'une manière polie et fort amiable, comme ne doutant plus de la paix.

En effet, ces conférences la pressèrent. Les ministres des alliés eurent peur que le maréchal de Boufflers et Portland ne vinssent au point de conclusion pour l'Angleterre, et que la Hollande n'y fût entraînée ; et la prise de Barcelone fut un nouvel aiguillon, qui rendit effectif et sérieux à Ryswick ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un indécent pe-

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lotage. Je ne m'embarquerai pas ici dans le récit de cette paix : elle aura vraisemblablement le sort de toutes les précédentes; des acteurs et des spectateurs curieux et instruits en écriront la forme et le fond : je me contenterai de dire que tout le monde convint après, que les alliés n'eurent Luxembourg que delà grâce de M. d'Harlay, qui, malgré ses deux collègues, trancha du premier, et quoique les deux autres aient beaucoup soufifert de ses avis et de ses manières, et qu'ils aient eu la sagesse de n'en venir jamais à aucune brouillerie. J'ai ouï assurer ce fait souvent à Gaillières, qui ne s'en pouvoit consoler. L'Empereur et l'Empire, à leur ordinaire, ne voulurent pas signer avec les autres, mais autant valut, et leur paix se fit ensuite telle qu'elle a voit été projetée à Ryswick.

La première nouvelle qu'on eut de sa signature fut par un aide de camp du maréchal de Boufïlers, qui arriva le dimanche 22 septembre à Fontainebleau, dépêché par ce maréchal, sur ce que Télecteur de Bavière lui avoit mandé que la paix avoit été signée à Ryswick le vendredi précédent à minuit. Le lendemaii;! matin il y arriva un autre courrier du même maréchal, accompagnant jusque-là celui que rélecteur envoyoit porter la même nouvelle en Espagne, et à quatre heures après midi du même lundi, un autre de don Bern. Fr. de Quiros, premier ambassadeur plénipotentiaire d'Espagne, pour y porter la même nouvelle. Monsieur de Bavière eut la petitesse de faire écrire pour prier qu'on amusât ce courrier de l'ambassadeur, pour donner moyen au sien d'arriver avant lui à Madrid; et le plaisant est qu'on avoit beau jeu à l'amuser : il n'avoit pas un sou pour payer sa poste ni pour vivre, et le Roi lui fit donner de l'argent. On sut par lui qu'il étoit six heures du matin du samedi quand la paix fut signée. Enfin, le jeudi 26 septembre, Celi, fils d'Harlay, arriva à cinq heures du matin à Fontainebleau, après s'être amusé en chemin avec une fille qu'il trouva à son gré et du vin qui lui parut bon. Il avoit fait toutes les sottises et toutes les impertinences dont un jeune fou et fort

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débauché et parfaitement gâté par son père s'étoit pu aviser, et dont plusieurs même avoient été fort loin et importantes, qu'il couronna par ce beau délai : ainsi il n'apprit rien de nouveau.

Le roi et la reine d'Angleterre étoient à Fontainebleau, à qui la reconnoissance du prince d'Orange fut bien amère^ mais ils en connoissoient la nécessité pour avoir la paix, et savoient bien aussi que cet article ne l'étoit guère moins au Roi qu'à eux-mêmes, dont j'expliquerai tout présentement la raison. Ils se consolèrent comme ils purent, et parurent même fort obligés au Roi, qui tint également ferme à ne vouloir pas souffrir qu'ils sortissent de France ni qu'ils quittassent le séjour de Saint-Germain. Ces deux points avoient été vivement demandés, le dernier surtout, dans l'impossibilité d'obtenir l'autre, tant à Ryswick que dans les conférences par Portland. Le Roi eut l'attention de dire à Torcy, sur le point de la signature, que si le courrier qui en apporteroit la nouvelle arrivoit, un ou plusieurs l'un après l'autre, il ne le lui vînt point dire s'il étoit alors avec le roi et la <*eine d'Angleterre; et il défendit aux musiciens de chanter rien qui eût rapport à la paix, jusqu'au départ de la cour d'Angleterre.

On sut en même temps que le prince Eugène avoit gagné une bataille considérable en Hongrie, qui y rétablit fort les affaires et la réputation de l'Empereur, mais dont, faute d'argent, il ne put profiter, comme il eût été aisé de faire grandement. ^

Pour achever de suite cette matière de la paix, les ratifications étant échangées, elle fut publiée le 22 octobre, à Paris, avec l'Angleterre et la Hollande, et huit jours après avec l'Espagne. Geli, qui étoit retourné, arriva à Versailles Je 2 novembre, portant la nouvelle de la signature de la paix avec l'Empereur et presque tout l'Empire : quelques protestants faisoient encore difficulté de la signer, sur ce que le Roi insistoit que la religion catholique fût conservée dans les pays à eux rendus ; et à la fin ils y passèrent. Geli, malgré sa conduite, eut douze mille livres de

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gratification. On peut juger que les Te Deum et les harangues de tous les corps furent la suite de cette paix, dans lesquelles il fut bien répété que le Roi avoit bien voulu la donner à l'Europe.

Retournons maintenant à beaucoup de choses laissées en arrière, pour n'avoir pas voulu interrompre le voyage de M. le prince de Conti et la conclusion de la paix. Ajoutons-y, auparavant de finir la guerre, que pendant la campagne, vers le fort des conférences du maréchal de Boufflers , M. le comte de Toulouse fut fait seul lieutenant général.

Je m'aperçois que j'oublie de tenir parole sur les raisons particulières qui rendoient au Roi la reconnoissance du prince' d'Orange pour roi d'Angleterre si amère; les voici : le Roi étoit bien éloigné, quand il eut des bâtards, des pensées qui, par degrés, crûrent toujours en lui pour leur élévation. La princesse de Conti, dont la naissance étoit la moins odieuse, étoit aussi la première ; le Roi la crut magnifiquement mariée au prince d'Orange, et- la lui fit proposer dans un temps où ses prospérités et son nom dans l'Europe lui persuadoient que cela seroit reçu comme le plus grand honneur et le plus grand avantage. Il se trompa. Le prince d'Orange étoit fils d'une fille du roi d'Angleterre Charles I", et sa grand'mère étoit fille de rélecteur de Brandebourg. Il s'en souvint avec tant de hauteur qu il répondit nettement que les princes d'Orange étoient accoutumés à épouser des filles légitimes des grands rois, et non pas leurs bâtardes. Ce mot entra si profondément dans le cœur du Roi qu'il ne l'oublia jamais, et qu'il prit à tâche, et souvent contre son plus palpable intérêt, de montrer combien l'indignation qu'il en avoit conçue étoit entrée profondément en son âme.

Il n'y eut rien d'omis de la part du prince d'Orange pour l'effacer : respects, soumissions, offices, patience dans les injures et les traverses personnelles, redoublement d'eff'orts, tout fut' rejeté avec mépris. Les ministres du Roi en Hollande eurent toujours un ordre exprès de Saint-Simon i. 30

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traverser ce prince, non-seulement dans les affaires d*État, mais dans toutes les particulières et personnelles, de soulever tout ce qu'ils pourroient de gens des viUes contre lui, de répandre de Fargent pour faire élire aux magistratures les personnes qui lui étoient les plus opposées, de protéger ouvertement ceux qui étoient déclarés contre lui, de ne le point voir; en un mot, de lui faire tout le mal et toutes les malhonnêtetés dont ils pourroient s'aviser. Jamais le prince, jusqu'à l'entrée de cette guerre, ne cessa, et publiquement et par des voies plus sourdes, d'apaiser cette colère; jamais le Roi ne s'en relâcha. Enfin, désespérant d'obtenir de rentrer dans les bonnes grâces du Roi, et dans l'espérance de sa prochaine invasion de l'Angleterre et de l'effet de la formidable ligue qu'il avoit formée contre la France, il dit tout haut qu'il avoit toute sa vie inutilement travaillé à obtenir les bontés du Roi, mais qu'il espéroit du moins être plus heureux à mériter son estime. On peut juger ensuite quel triomphe ce fut pour lui que de forcer le Roi à le reconnoître roi d'Angleterre, et tout ce que cette reconnoissance coûta au Roi.

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