‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 330 sur 352 · Le Roi : voyez la fin du chapitre précédent · texte numérisé non relu

Le Roi : voyez la fin du chapitre précédent

[1697] MONSiEun d'orléans cardinal. 467

lorsque le courrier du cardinal de Janson arriva, apportant la promotion des couronnes, et une heure après, celui du Pape, avec la calotte pour révoque d'Orléans, qui au sortir du conseil la lui présenta, et la reçut, baissé fort bas, de ses mains sur sa tête, avec beaucoup d'amitiés. Pour achever de suite, le cardinal de Janson arriva le 8 septembre à Versailles, et avec lui l'abbé do Barrière, camérier du Pape, avec la barrette du cardinal de Coislin, à qui le Roi la donna le lendemain à sa messe. Quelques jours après, étant au lever du Roi, il lui demanda si on le verroit à cette heure avec des habits d'invention : « Moi, Sire, dit le nouveau cardinal, je me souviendrai toujours que je suis prêtre avant que d'être cardinal. » Il tint parole : il ne changea rien à la simplicité de sa maison et de sa table, il ne porta jamais que des soutanelles de drap ou d'étofife légère, sans soie, et n'eut de rouge sur lui que- sa calotte et le ruban de son chapeau. Le Roi, qui s'en doutoit bien, loua fort sa réponse, et encore plus sa conduite, qui le mit de plus en plus en vénération.

Monsieur le Duc tint cette année les états de Bourgogne, en la place de Monsieur le Prince, son père, qui n'y voulut pas aller. Il y donna. un grand exemple de l'amitié des princes, et une belle leçon à ceux qui la recherchent. Santeuil, chanoine régulier de Saint-Victor, a été trop connu dans la république des lettres et dans le monde pour que je m'amuse à m'étendre sur lui. G'étoit le plus grand poëte latin qui ait paru depuis plusieurs siècles ; plein i'esprit, de feu, de caprices les plus plaisants, qui le rendoient d'excellente compagnie; bon convive surtout, aimant le vin et la bonne chère, mais sans débauche, quoique cela fût fort déplacé dans un homme de son état, et qui, avec un esprit et des talents aussi peu^ propres au cloître, étoit pourtant au fond aussi bon religieux qu'avec un tel esprit il pouvoit lêtre. Monsieur le Prince l'a voit presque toujours à Chantilly quand il y alloit, Monsieur le Duc le mettoit de toutes ses parties :

468 MORT DE SANTEDIL. [1697]

en un mot, princes et princesses, c*étoit de toute la maison de Gondé à qui l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec |ui de pièces d'esprit en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plaisanteries ; et il y avoit bien des années que cela duroit. Monsieur le Duc voulut l'emmener à Dijon : Santeuil s'en excusa, allégua tout ce qu'il put : il fallut obéir, et le voilà chez Monsieur le Duc, établi pour le temps des états. G'étoient tous les soirs des soupers que Monsieur le Duc donnoit ou recevoit, et toujours Santeuil à sa suite, qui faisoit tout le plaisir de la table. Un soir que Monsieur le Duc soupoit chez lui, il se divertit à pousser Santeuil de vin de Champagne; et de gaieté en gaieté, il trouva plaisant de verser sa tabatière pleine de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin, et de le faire boire à Santeuil pour voir ce qui en arriveroit. Il ne fut pas longtemps à en être éclairci : les vomissements et là fièvre le prirent, et en deux fois vingt-quatre heures, le malheureux mourut dans des douleurs de damné, mais dans les sentiments d'une grande pénitence, avec lesquels il reçut les sacrements, et édifia autant qu'il fut regretté d'une compagnie peu portée à l'édification, mais qui détesta une si cruelle expérience.

D'autres morts suivirent de près : le baron de Beauvais d'apoplexie, duquel j'ai parlé ailleurs, que le Roi regretta; la Chaise, capitaine de la porte et frère du P. de la Chaise, qui d'écuyer de l'archevêque de Lyon, dont il commandoit l'équipage de chasse, lui fit cette fortune. Us ne s'v oublièrent ni l'un ni l'autre : tous deux firent toujours une profession ouverte de respect et d'attachement pour MM. de Villeroy, et la Chaise n'évitoifr point de parler de l'archevêque de Lyon et de ses chasses. C'étoit un grand échalas, prodigieux en hauteur, et si mince qu'on croyoit toujours qu'il alloit rompre, très-bon et honnête homme. Il mourut en revenant de Bourbon, et son fils eut aussitôt sa charge, et deux jours après, le Roi écrivit de sa main au P. de la Chaise qu'il donnoit à son

[1697] MORT DE LA DUCHESSE DE LA FEUILLADE. 46ft

neveu cent mille écus de brevet de retenue, qui étoit aussi un fort honnête garçon .

La duchesse de la Feuillade mourut à Paris fort jeune, de la poitrine , et ce fut dommage de toutes façons. Il n'y eut que son mari qui ne s'en soucia guère : il avoit toujours très-mal vécu avec elle, quoiqu'elle ne méritât rien moins, et avec un parfait mépris pour sa famille, qui avoit toujours fait merveilles pour lui. Il répondit une fois assez plaisamment à quelqu'un qui vouloit parler à son beau-père, et qui lui demanda ce qu'il faisoit, qu'il étoit à éplucher de la salade avec ses commis : en effet, Ghâteauneuf n'avoit aucun département que des provinces ^ Les huguenots étoient le département particulier de sa charge de secrétaire d'État, qui la rendoit importante lorsqu'ils fai«oient un corps armé avec lequel il falloit compter, mais depuis la révocation de Tédit de Nantes, cette charge de secrétaire d'État étoit à peu près une nulle ', et Ghâteauneuf, de son génie et de sa personne, existoit encore moins s'il se pouvoit. La Feuillade n'eut point d'enfants de ce mariage, et n'avoit guère cherché à en avoir.

Le duc de Duras mourut de la petite vérole, et de beaucoup d'autres, en Flandres, pendant la campagne. Il étoit brigadier de cavalerie avec distinction, et l'affaire de sa survivance de capitaine des gardes du corps étoit comme faite, ce qui augmenta fort la douleur de sa famille. Sa mère, sœur du duc de Ventadour, ne s'en est jamais consolée; elle l'aimoit uniquement. G'étoit un homme bien fait et d'une beauté singulière : le vin et les débauches l'avoient fort changé et rendu goutteux. G'étoit un fort honnête homme, et fort aimé, brave, doux et voulant faire, mais sans aucun esprit. Son père l'avoit assez étrangement marié de tous points ; il lui céda sa dignité en le mariant, le fit appeler le duc de Duras, et prit le

1. Les quatres secrétaires d'État se partageaient les provinces; il n'y avait pas alors de ministère de l'intérieur.

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