‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 38 sur 352 · REDDITION DE NAMUR. [1692S · texte numérisé non relu

REDDITION DE NAMUR. [1692S

seroit jamais venu à bout; et encore denieura-t-il fort incertain de ce qui en seroit arrivé si la place eût encore tenu dix jours, comme il n'y eut pas deux avis qu'elle le pou voit. Les fatigues de corps et d'esprit que le Roi essuya en ce siège lui causèrent la plus douloureuse goutte qu'il eût encore ressentie, mais qui de son lit ne l'empêcha pas de pourvoir à tout, et de tenir pour le dedans et le dehors ses conseils comme à Versailles, ainsi qu'il avoit fait pendant tout le siège.

M. d'Elbœuf, lieutenant général, et Monsieur le Duc, maréchal de camp, étoient de tranchée lors de la chamade. M. d'Elbœuf mena les otages au Roi, qui eut bientôt réglé une capitulation honorable. Le jour que la garnison sortit, le plus pluvieux qu'il eût fait encore, le Roi, accompagné de Monseigneur et de Monsieur, fut à mi-chemin de l'armée de M. de Luxembourg, où ce général vint recevoir ses ordres pour le^este de la campagne. Le prince d'Orange avoit mis toute sa science et ses ruses pour le déposter pendant le siège, sur lequel il brûloit de 'tomber; mais il eut affaire à un homme qui lui avoit déjà montré qu'en matière de guerre il en savoit plus que lui, et continua à le lui montrer le reste de sa vie.

Pendant cette légère course du Roi, le prince de Barbançon sortit par la brèche à la tête de sa garnison, qui étoit encore de deux mille hommes, qui défila devant Monsieur le Prince et le maréchal d'Humières, entre deux haies des régiments des gardes françoises et suisses et du régiment d'infanterie du Roi. Barbançon fit un assez mauvais compliment à Monsieur le Prince, et parut au désespoir de la perte de son gouvernement. 11 en étoit aussi grand bailli, et il en tiroit cent mille livres de rente. Il ne les regretta pas longtemps, et il fut tué l'été d'après à la bataille de Nerwinde.

La place, une des plus fortes des Pays-Bas, avoit la gloire de n'avoir jamais changé de maître. Aussi eutelle grand regret au sien, et les habitants ne pou voient contenir leurs larmes. Jusqu'aux solitaires de Marlaigne

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en furent profondément touchés, jusque-là qu'ils ne purent déguiser leur douleur, encore que le Roi, touché de la perte de leur blé, qu'ils avoient retiré dans Namur, leur en eût fait donner le double, et de plus une abondante aumône. Ses égards à ne les point troubler furent pareils. Ils ne logèrent chez eux que le cardinal de Bouillon, le comte de Gramont, le P. de la Chaise, confesseur du Roi, et son frère, capitaine de la porte ; et le Roi ne permit le passage du canon à travers leur parc qu'à la dernièrç extrémité, et quand il ne fut plus possible de le pouvoir conduire par ailleurs. Malgré tant de bontés, ils ne pouvoient regarder un François après la prise de la place, et un d'eux refusa une bouteille de bière à un huissier de l'antichambre du Roi, qui se renomma de sa charge et qui offrit inutilement de l'échanger contre une de vin de Champagne.

Marlaigne est un monastère sur une petite et agréable éminence, dans une belle forêt, tout environné de haute futaie, avec un grand parc, fondé par les archiducs Albert et Isabelle pour une solitude de carmes déchaussés, tel que ces religieux en ont un dans chacune de leurs provinces, où ceux de leur ordre se retirent de temps en temps, pour un ap ou deux, et jamais plus de trois, par permission de leurs supérieurs. Ils y vivent en perpétuel silence, dans des cellules plus pauvres, mais telles à peu près que celles des chartreux, mais en commun pour le réfectoire, qui est très-frugal, dans un jeûne presque continuel, assidus à l'office, et partageant d'ailleurs leur temps entre le travail des mains et la contemplation. Ils ont quatre chambrettes, un petit jardin et une petite chapelle chacun, avec la plus grande abondance des plus belles et des meilleures eaux de source que j'aie jamais bues, dans leur maison, autour et dans leur parc, et la plupart jaillissantes. Ce parc est tout haut et bas, avec beaucoup de futaie, et clos de murs. Il est extrêmement vaste. Là dedans sont répandues huit ou dix maisonnettes loin l'une de l'autre, partagées comme celles du cloître, avec un jardin un peu plus grand et une petite cuisine. Dans chacune habite, un mois, et rarement

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