MARIAGE DU DUC DE CHAKTKES
pour entrer dans Tappartemcnt. Monseigneur et Monsienr s'étoient rfimis au lansquenet. Le premier me parut tout à son ordinaire; mais rien de si honteux que le visage de Monsieur, ni de si déconcerté que toute sa personne; et ce premier état lui dura plus d'un mois. Monsieur son fils paroissoit désolé, et sa future dans un embarras et une tristesse extrême. Quelque jeune qu'elle fût, quelque prodigieux que fût son mariage, elle en voyoit et en sentoit toute la scène, et en appréhendoit toutes les suites. La consternation parut générale , à un très-petit nombre de gens près. Pour les Lorrains, ils triomphoient. La sodomie et le double adultère les avoient bien servis en les servant bien eux-mêmes. Ils jouissoient de leurs succès, et comme ils en avoient toute honte bue , ils avoient raison <le s'applaudir.
La politique rendit donc cet appartement languissant en apparence , mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire ; il finit par le souper du Roi , duquel je ne voulus rien perdre. Le Roi y parut tout comme à son ordinaire. M. de Chartres étoît auprès <lc Madame, qui ne le regarda jamais, ni Monsieur. Elle avoit les yeux pleins de larmes, qui tomboient de temps ^n temps, et qu'elle essuyoit de même, regardant tout le monde comme si elle eût cherché à voir quelle mine chacun faisoit. Monsieur son fils avoit aussi les yeux bien rouges, et tous deux ne mangèrent presque rien. Je remarquai que le Roi offrit à Madame presque de tous les plats qui étoient devant lui , et qu'elle les refusa tous d'un ^ir de brusquerie qui jusqu'au bout ne rebuta point l'air <l'attention et de politesse du Roi pour elle.
Il fut encore fort remarqué qu'au sortir de table et à la fin de ce cercle debout d'un moment dans la chambre du Roi, il fit à Madame une révérence très-marquée et basse, pendant laquelle elle fit une pirouette si juste , que le Roi en se relevant ne trouva plus que son dos, et [elle] avancée 4'un pas vers la porte.
Le lendemain, toute la cour fut chez Monsieur, chez Ma-
dame et chez M. le duc de Chartres, mais sans dire une parole : on se contentoit de faire la révérence , et tout s'y passa en parfait silence. On alla ensuite attendre à l'ordinaire la levée du conseil dans la galerie et la messe du Roi. Madame y vint. Monsieur son fils s'approcha d'eUe comme il faisoit tous les jours pour lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince, et combla les infinis spectateurs, dont j'étois, d'un prodigieux étonnement. Ce môme jour l'immense dot fut déclarée, et le jour suivant le Roi alla rendre visite à Monsieur et à Madame, qui se passa fort tristement , et depuis on ne songea plus qu'aux préparatifs de la noce.
Le dimanche gras, il y eut grand bal réglé chez le Roi, c'est-à-dire ouvert par un branle , suivant lequel chacun dansa après. J'allai ce matin-là chez Madame, qui ne put se tenir de me dire d'un ton aigre et chagrin que j'étois apparemment bien aise des bals qu'on alloit avoir, et que cela étoit de mon âge, mais qu'elle, qui étoit vieiUe, voudroit déjà les voir bien loin. M*"" le duc de Bourgogne y dansa pour la première fois , et mena le branle avec Mademoiselle. Ce fut aussi la première fois que je dansai chez le Roi, et je menai M"* de Sourches, fille du grand prévôt, qui dansoit très-bien. Tout le monde y fut fort magnifique.
Ce fut, un peu après, les fiançaiUes et la signature du contrat de mariage, dans le cabinet du Roi, en présence de toute la cour. Ce même jour la maison de la future duchesse de Chartres fut déclarée, à qui le Roi donna un chevalier d'honneur et une dame d'atour, jusqu'alors réservés aux filles de France, et une dame d'honneur qui répondit à une si étrange nouveauté. M. de Villars fut chevalier d'honneur, la maréchale de Rochefort dame d'honneur, la comtesse de Mailly dame d'atour, et le comte de Fontaine Martel premier écuyer.
Villars étoit petit-fils d'un greffier de Coindrieu, l'homnii'