‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 59 sur 352 · ORIGINE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

ORIGINE PREMIÈRE

Louis XIII, OÙ les gens des plus grands noms se mettoient «lors.

Le Roi étoit passionné pour la chasse, qui étoit sans route et sans cette abondance de chiens, de piqueurs, <de relais, de commodités que le Roi son fils y a apportées, «t surtout sans routes dans les forêts. Mon père, qui rcmar- <|ua Fimpatience du Roi à relayer, imagina de lui tourner le cheval qu'il lui présentoit, la tête à la croupe de celui qu'il quittoit. Par ce moyen, le Roi , qui étoit dispos, sautoit de l'un sur Tautre sans mettre pied à terre, et cela étoit fait en un moment. Cela lui plut , il demanda toujours ce même page à son relais; il s'en informa, et peu à peu il le prit en affection. Baradas, premier écuyer, s'étant rendu insupportable au Roi par ses hauteurs et ses humeurs arrogantes avec lui, il le chassa, et donna sa charge à mon père. 11 eut après celle de premier gentilhonmie de la chambre du Roi, à la mort de Blain ville, qui étoit chevalier de Tordre, et avoit été ambassadeur en Angleterre. Il étoit du nom de Warigniés, qui est bon, mais éteint en Normandie, n'avoit point été marié, et étoit frère aîné du père de la comtesse de Saint-Geran, qui a été dame du palais de la Reine, et qui a tant figuré dans le monde, femme de ce comte de Saint-Geran, chevalier de l'ordre, de qui l'état fut tant et si longtemps disputé par un procès également étrange et curieux.

Mon père devint tout à fait favori, sans autre protection que la bonté seule du Roi, et ne compta jamais avec aucun ministre, pas même avec le cardinal de Richelieu, et c'étoit un de ses mérites auprès de Louis XIII. Il m'a conté qu'avant de l'élever, et en ayant envie, il s' étoit fait sourdement extrêmement informer de son personnel et de sa naissance, car il n'avoit pas été instruit à les connoître, pour voir si cette base étoit digne de porter une fortune, et de ne retomber pas une autre fois. Ce furent ses propres termes à mon père, à qui il le raconta depuis , attrapé comme il l'avoit été à M. de Luynes. Il aimoit les gens de qualité, cherchoijt à les connoître et à les distinguer;

DE LA FORTUNE DE MON PÈRE. i9

aussi en a-t-on fait le proverbe des trois places et des trois statues de Paris : Henri IV avec son peuple sur le pont Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale, qui de son temps étoitlebeau quartier; etLouisXIVavecles nialtôtiers dans la place des Victoires. Celle de Vendôme, faite longtemps depuis, ne lui a guère donné meilleure compagnie . A la mort de M. de Luxembourg, frère du connétable de Luynes, le Roi donna le choix à mon père de sa vacance. Il avoit les chevau-légers de la garde et le gouvernement de Blaye. Mon père le supplia d'en récompenser des seigneurs qui le méritoient plus que lui, déjà comblé de ses bienfaits. Le Roi et lui insistèrent dans cette singulière dispute; puis, se fâchant, lui dit que ce n'étoit pas à lui ni à personne à refuser ses grâces, quMl lui donnoit vingtquatre heures pour choisir, et qu'il lui ordonnoit de lui dire le lendemain matin le choix qu'il auroit fait. Le matin venu, le Roi le lui demanda avec empressement. Mon père lui répondit que puisque absolument il lui vouloit donner unfe des deux vacances, il croyoit ne pouvoir rien faire fi.e plus avantageux pour lui que de le laisser choisir luimême. Le Roi prit un air serein et le loua; puis lui dit que les chevau-légers étoient brillants, mais que Blaye étoit solide , une place qui bridoit la Guyenne et la Saintonge, et qui , dans des troubles, faisoit fort compter avec elle; qu'on ne savoit ce qui pouvoit arriver; que s'il venoit après lui une guerre civile, les chevau-légers n'étoient rien, et que Blaye le rendroit considérable, raison qui le déterminoit à lui conseiller de préférer cet établissement. C'est ainsi que mon père a en ce gouvernement, et que les suites ont fait voir combien Louis XI II avoit pensé juste et quelle étoit sa bonté, non par ce que mon père en retira, mais par tout ce qu'il méprisa, et par la fidélité et l'importance du service dont il s'illustra.

Lorsque Monsieur Carton revint de Bruxelles, par ce traité

tenu si secret que sa présence subite à la cour l'apprit aux

plus clairvoyants, ïe Roi l'avoit confié à mon père. Il lui dit

«nmême temps qu'il avoit résolu de le faire un jour duc et

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