‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 69 sur 352 · MON PÈRE PRIVÉ DE LA CHARGE · texte numérisé non relu

MON PÈRE PRIVÉ DE LA CHARGE

roitle nom à son choix, afin que celui à qui elle donneroit cet office de la couronne, mon père ou un autre, lui en eût Fobligation entière, et qu'elle pût s'acquérir une créature considérable par ce grand bienfait à Feutrée de sa régence. Ghavigny n'ignoroit pas que Taversion que la Reine avoit pour le Roi s'étendoit à tout ce qu'il aimoit, même sans autre cause, et qu'avec ce détour mon père ne seroit point grand écuyer. La comtesse d'Harcourt, quoique nièce du cardinal de Richelieu, avoit depuis longtemps trouvé grâce devant elle, et les moyens de se mettre intimement bien avec elle, ce qui a duré jusqu'à sa mort. Elle fut bien avertie, et le comte d'Harcourt fut grand écuyer.

A cette nouvelle on peut juger de l'indignation de mon père ; la Reine lui étoit trop respectable, et Ghavigny trop vil : il envoya appeler le comte d'Harcourt. Les exploits et la valeur de celui-ci mettoient sa réputation au-dessus du refus d'un combat particulier, dont la cause étoit si odieuse. 11 avertit la Reine, qui leur envoya à chacun un exempt des^ gardes du corps. Elle n'oublia rien pour apaiser, ou plutôt pour tromper mon père. Les amis communs s'entremirent; tout fut inutile, et mon père, sans s'emporter, persévéra toujours a vouloir tirer raison de cette iniquité l'épée à la main. Il n'y put parvenir, et les exempts des gardes du Roi demeurer enf auprès d'eux fort longtemps et tant qu'ilsfurent à portée l'un de l'autre. Désespérant enfin de so pouvoir satisfaire, mon père s'en alla à Blaye, et mit en vente la seule charge qui lui restoit, qui étoit celle de premier écuyer. •

Lors de ce grand vacarme, qui fit tant de bruit dans k i monde, du commerce et des intelligences de la Reine avec | l'Espagne, où la Reine, par l'ordre du Roi, fut fouillée jusqur dans son sein, au Val-de-Grâce, par le chancelier Seguier. qui par sa poli tique conduite en cette occasion s'assura pour toujours de la faveur de la Reine sans se commettre avecit* Roi ni avec le cardinal do Richelieu, tout ce qui étoit le plus alors dans la confidence prit la fuite ou fut chassé.

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M"* de Senecey, sa dame d'honneur, la fut chez elle à Randan en Auvergne, et M"* de Brassac, tante paternelle de M. de Montausier, fut mise en sa place. M"*' de Chevreuse s'enfuit en Flandres; et Beringhen, premier \alet de chambre du Roi après son père, se sauva à Bruxelles. C'étoit un homme d'esprit et d'intrigue, et le plus avant de tous dans celle-là, parce qu'il étoit sur le pied ^u'on pouvoit se fier à son secret et à sa parole.

Dès que la Reine fut veuve et régente, son premier soin fut de rappeler et de récompenser ses martyrs. M"* de Chevreuse accourut, comptant tout gouverner, et y fut trompée. M** de Brassac fut congédiée, et M"* de Senecey rétablie, et pour dédommagement, la comtessi^ de Fleix, sa fille, eut sa survivance : elles jouirent toutes deux de toute la confiance et de la plus intime faveur de la Heine le reste de sa vie, devinrent duchesses, et avec elles, M. de Foix, fils de la comtesse de Fleix, duc et pair.

Beringhen reçut à Bruxelles un courrier de la Heine, et arriva auprès d'elle dans tous les premiers jours de sa puissance. 11 fut de tous le plus prodigieusement récompensé : je dis avec raison prodigieusement.

Henri IV, tout au commencement de son règne, lors très-mal affermi, passoit pays à cheval avec une trèspetite suite, et s'arrêta chez un gentilhomme pour faire repaître ses chevaux, manger un morceau, et gagner pays : c'étoit en Normandie, et il ne le connoissoit point. Ce gentilhomme le reçut le mieux qu'il put dans la surprise, et le promena par sa maison en attendant que le dîner fût prêt. 11 étoit curieux en armes, et en avoit une chambre assez bien remplie. Henri IV se récria sur la prophète dont elles étoient tenues, et voulut voir celui qui en avoit le soin; Le gentilhomme lui dit que c'étoit un HoUandois qu'il avoit à son service, et lui montra le père de Beringhen. Le Roi le loua tant et dit si souvent qu'il seroit bien heureux [d'avoir des armes aussi propres, que quelques-uns de sa suite comprirent qu'il avoit envie du HoUandois, et le dirent au gentilhomme. Celui-ci, ravi de

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faire sa cour au Roi et plaisir à son domestique, le lui offrit, et après quelques compliments, le Roi lui avoua qu'il lui faisoit plaisir. Beringhen eut le même soin des armes du Roi, lui plut par là, et en eut à la fin une charge de premier valet de chambre, qu'il fit passer à son fils.

Ce fils avoit perdu cette charge par sa fuite. Chamarande, père de Tofficier général, en étoit pourvu; il s'étoit si bien conduit que la Reine n'eut point envie de le chasser, et Beringhen lui-même en avoit encore moins. 11 avoit affaire à une femme qu'il avoit complètement servie, et pour laquelle il avoit été perdu, et à un premier ministre qui ne connoissoit les états que pour en vouloir la confusion, et qui, dans la primeur de son règne, vouloit flatter celle par qui il régnoit, et s'acquérir des créatures importantes dans son plus intérieur. Beringhen en sut profiter, et de premier valet de ch^imbre fugitif osa lever les yeux s ur la charge de premier écuyer, et il l'osa avec succès. La Reine en fit son affaire, et l'obtint de mon père pour quatre 4!ent mille livres et vingt mille livres de pension du Roi, dont il n'a de sa vie touché que la première année. Défait d'une charge qui ne faisoit plus que lui peser, et ayant perdu mon grand-père la même année que Louis Xlil, il fut longtemps à se pouvoir résoudre de recommencer à vivre avec ses amis.

Il étoit fort attaché à son père et à sa mère, qu'il alloit voir toutes les semaines au Plessis, près de Senlis, tant que le Roi demeuroit à Paris et à Saint-Germain, et ils jouirent pleinement de sa fortune. Revenu de Blaye, son frère aîné, qui avoit grand pouvoir sur son esprit, le pressa de se marier; lui-même l'étoit dès 1634 à la sœur du duc d'Uzès, dont il n'eut point d'enfants. Elle étoit veuve de M. de Portes, du nom de Budos, vice-amiral, chevalier de l'ordre, tué au siège de Privas, frère de la connétable de Montmorency, mère de Madame la Princesse et du dernier duc de Montmorency, comme je l'ai dit plus haut. Il avoit laissé deux filles extrêmement différentes, une Lia et une Rachel. L'aînée étoit également laide, méchante, glorieuse, artifi-

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