‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 68 sur 352 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Chavigny ; ses trahisons ; son étrange moi*t. — Retraite à Blaye de mou père, et sa cause, jusqu'à la mort du cardinal de Richelieu, et cependant employé et toujours dans la faveur.— Mort sublime de Louis XUi. qui fait mon père grand écuyer de France. — Prophétie de Louis XIII mourant. — Scélératesse qui prive mon père de la charge de grand écuyer et qui la donne au comte d'Harcourt. — Fortune de Beringhen, premier écuyer. — Premier maria{,'c de mon père. — Sa fidélité. — Contraste étrange de fidélité et dv perfidie de mon père et du comte d'Harcourt ; refus héroïque de mou père. — Quel étoit le marquis de Saint-Mégrin. — Origine du bonnet que MM. de Brissac et depuis MM. de la Trémoille et de Luxembourg ont à leurs armes. — Second mariage de mon père. — Combat de mon père contre le marquis de Vardes. — Étrange éclat de mon père sur un endroit des Méînoires de M. de la Rochefoucauld. — Gratitude de mon père jusqu'à sa mort pour Louis XIII.

Il est difficile d'avoir un peu lu des histoires et des Mé-

chavigny; ses trahisons; sa mort. 61

moires du règne de Louis XIII et de la minorité du Roi son fils, sans y avoir vu M. de Chavigny faire d'étranges personnages auprès du Roi, du cardinal de Richelieu, des deux reines, de Gaston, à qui, bien que secrétaire d'Ëtat, il ne fut donné pour chancelier, malgré ce prince, que pour être son espion domestique. Il ne se conduisit pas plus honnêtement, après la mort du Roi, avec les principaux personnages, avec la Reine, avec le cardinal Mazarin, avec Monsieur le Prince,, père et fils, avec la Fronde, avec le Parlement, et ne fut fidèle à pas un des partis qu'autant que son intérêt Ty engagea. Sa catastrophe ne le corrigea point. Ramassé pour Monsieur le Prince, il le trompa enfin, et il fut découvert au moment qu'il s'y attendoit le moins. Monsieur le Prince, outré de la perfidie d'un homme qu'il avoit tiré d'une situation perdue, éclata et l'envoya chercher. Chavigny, averti de la colère de Monsieur le Prince, dont il connoissoit l'impétuosité, fit le malade et s'enferina chez lui ; mais Monsieur le Prince, outré contre lui, ne tâta point de cette nouvelle duperie, et partit de l'hôtel de Condé suivi de l'élite de cette florissante jeunesse de la cour qui s'étoit attachée à lui, et dont il étoit peu dont les pères ou eux-mêmes n'eût* éprouvé ce que Chavigny savoit faire, et qui ne s'étoient pas épargnés à échauffer encore Monsieur le Prince. Il arriva, ainsi escorté, chez Chavigny, à qui il dit ce qui l'amenoit, et qui, se voyant mis au clair, n'eut recours qu'aux pardons. Mais Monsieur le \*rince, qui n'étoit pas venu chez lui pour le lui accorder, lui reprocha ses trahisons sans ménagement, et l'insulta par les termes et les injures les plus outrageantes ; les menaces les plus méprisantes et les plus fâcheuses comblèrent ce torrent de colère, et Chavigny de rage et du plus violent désespoir. Monsieur, le Prince sortit après s'être soulagé de la sorte en si bonne compagnie. Chavigny, perdu de tous côtés, se vit perdu sans ressource et hors d'état de se pouvoir

l. Weû/, au singulier, est bien l'orthographe du manuscrit, qui donne cependant, à la ligne suivante, ne s'étoient pas épargnés, au pluriel.

62 IlETKAITE DK MON PÈRE.

venger. La fièvre le prît le jour même, et l'emporta trois jours après.

Tel fut Tennemi de mon père, qui lui coûta cher par deux fois. Il étoit secrétaire d'État, et avoit la guerre dans son département. Soit sottise, soit malice, il pourvut fort mal les places de Picardie, dont les Espagnols surent bien profiter en 1636 qu'ils prirent Gorbie. Mon père avoit un oncle qui commandoit à la Capelle, et qui demandoit sans cesse des vivres, et surtout des munitions, dont il manquoit absolument. Mon père en paria plusieurs fois à Chavigny, puis au cardinal de Richelieu, enfin au Roi, sans avoir pu obtenir le moindre secours. La Capelle, dénuée de tout, tomba comme les autres places voisines. On a vu plus haut que le courage d'esprit et de cœur de Louis XIII ne laissa pas jouir longtemps ses ennemis de leurs avantages ; mais naturellement ennemi de la lâcheté, et plein encore du péril que l'État avoit couru par la prompte chute des places de Picardie, il en voulut châtier les gouverneurs à son retour à Paris. Chavigny l'y poussoit. Il étoit lors dans la plus grande confiance du cardinal de Richelieu : il lui donna de l'ombrage de la faveur de mon père, et le fit consentir à s'en délivrer, quoique autrefois cette même faveur l'eût sauvé. L'oncle de mon père fut donc attaqué comme les autres. Mon père ne put souffrir cette injustice. Il fit souvenir des efforts inutiles qu'il avoit faits, pour faire envoyer des munitions à son oncle, il prouva qu'il en manquoit entièrement ; mais le parti étoit pris, et on aigrit le Roi de l'aigreur de mon père, qui avoit éclaté contre Chavigny et parlé hautement au cardinal, qui le protégeoit» Piqué à l'excès, et surtout de trouver pour la première fois de sa vie le Roi différent pour lui de ce qu'il l'avoît toujours éprouvé, il lui demanda la permission de se retirer à Blaye, et il fut pris au mot. Il s'y en alla donc au commencement de 1637, et il y demeura jusqu'à la mort du cardinal de Richelieu. Dans cet éloignement, le Roi lui écrivit souvent, et presque toujours en un langage qu'il» s'étoient composé pour se parler devant le monde sans en

être entendus, et j'en ai encore beaucoup de lettres, avec un grand regret d'en ignorer le contenu.

Le goût du Roi ne put être émoussé par Tabsence, et la confiance subsista telle qu'il ordonna à mon père d'aller trouver Monsieur le Prince en Catalogne, en 1639, et de lui rendre compte en leur langage de ce qui s'y passeroit. Il s'y distingua extrêmement par sa valeur, et il fut toujours considéré dans cette armée, non-seulement comme l'ami particulier de Monsieur le Prince, mais comme l'homme de confiance du Roi, bien qu'éloigné de lui. L'année d'auparavant il avoit commandé la cavalerie sous le même prince de Gondé, au siège de Fontarabie, avec la même confiance du Roi et le même bonheur pour lui-même, en une occasion où le mauvais succès ne laissa d'honneur à partager qu'entre si peu de personnes. Mon père, toujours soutenu par ce commerce direct avec le Roi, et inintelligible à tous autres, et par deux expéditions de suite où il fut si honorablement employé, passa ainsi quatre ans à Blaye, et fut rappelé par une lettre du Roi, qu'il lui envoya [par] un courrier, lors de la dernière extrémité du cardinal de Richelieu. Mon père se rendit aussitôt à la cour, où il fut mieux que jamais, mais dont il ne put sentir la joie, par l'état où il trouva le Roi, qui ne vécut plus que quelques mois.

On sait avec quel courage, quelle solide piété, quel mépris du monde et de toutes ses grandeurs, dont il étoit au comble, quelle présence et quelle liberté d'esprit, il étonna tout ce qui fut témoin de ses derniers jours, et avec queUe prévoyance et quelle sagesse il donna ordre à l'administration de l'État après lui, dont il fit lire toutes les dispositions devant tous les princes du sang, les grands, les officiers de la couronne et les députés du Parlement, mandés exprès dans sa chambre, en présence de son conseil. Il connoissoit trop les esprits des personnes qui nécessairement après lui se trouveroient portées de droit au timon des affaires, pour ne leur laisser la disposition que de celles qu'il ne pouvoit pas faire avant de mourir. Il dicta donc un long

écrit à Ghavigny de ses dernières volontés les plus particulières, et il y remplit tout ce qui vaquoit.

Il n'y avoit point de grand écuyer depuis la mort funesto de Cinq-Mars; cette belle charge fut donnée à mon père : récrit, dicté à Ghavigny, fut lu tout haut devant tout \v monde, comme les dispositions concernant TËtat Tavoient été, mais non devant le même nombre ni avec les mêmes cérémonies. Tout ce que le Roi en put défendre po^r ses obsèques le fut étroitement, et comme il s'occupoit souvent de la vue de Saint-Denis, que ses fenêtres lui découvroient de son lit, il régla jusqu'au chemin de son convoi, pour éviter le plus qu'il ,put à un nombre de curés de venir à sa rencontre, et il ordonna jusqu'à l'attelage qui devoit mener son chariot, avec une paix et un détachement incomparables,, un désir d'aller à Dieu, et un soin de s'occuper toujours de sa mort, qui le fit descendre dans tous ces détails.

Mon père, éperdu de douleur, ne put répondre au Roi, qui lui apprit qu'il l'avoit fait grand écuyer, que par sf jeter sur ses mains et les inonder de ses larmes, ni autrement que par elles aux compliments qu'il en reçut. Sa douleur lui déroba sans doute une infinité de grandes choses qui, dans le détail, se passèrent dans les derniers temps de la vie de son maître, et c'est sans doute ce qui m'a empêché de savoir par lui ce que j'ai appris de Priolo.

G'étoit un noble Vénitien, né en France d'un père exilé de sa patrie, et qui s'attacha au duc de Longueville, qui à la mort de Louis XIII venoit d'épouser en secondes noces la fille de Monsieur le Prince qui a fait tant de bruit dans le monde, parmi les troubles et les guerres civiles de la jeunesse de Louis XIV. Priolp a fait une histoire latine de cette minorité, dont l'extrême élégance est la moindre partie. On y voit un homme extrêmement instruit, et souvent acteur, traitant lui-même avec la Reine et avec le cardinal Mazarin, pour ceux à qui il étoit attaché, et avec tous les personnages, dont il fait des portraits parfaitement ressem-

Wants. On voit dans cet ouvrage qu'il avoit toute la con- (fîance de son parti, qu'il y influoit par ses conseils, qu'il Avoit une pénétration profonde, une grande probité, et l'amour de la vérité ; (et l'exactitude à la transmettre à la postérité s'y fait sentir partout, jusque dans les choses les moins avantageuses), et qu'il auroit pu cacher des fautes et 4es foiblesses des personnes à qui il étoit attaché. Dès les premières pages de son histoire, qu'il commence à la mort <le Louis XHÏ, et qu'il décrit courtement, mais avec des traits admirables pour ce prince, il rapporte un fait mer- . reilleux, et qu'il étoit en situation d'avoir appris sur-leohamp de Monsieur le Prince même et de M. de Longueville. Parlant du Roi, qui mourut le -lendemain : Condœum intuitus, dit-il, livre ï*% page 17, Films tuus, inqiiit, insignem dctoriam reportavit (comme les prophètes, ce qui va arriver comme déjà passé).... Id ante efflatam animant, Ludov. inagis prœsa{f 10, quam mentis alienatœ signum dédit. Gast, Aurel, fratrem unicum serio monuit, etc.. Quœ toiies concionatoribus intonafa reticeo. Nulliis mortaliiim, nec antiquorum, nec receniiorumj fatum ultimum tam intrépide excepit.

Pour revenir à mon père et à sa nouvelle charge, il en fit les fonctions aux obsèques du Roi, et il m'a souvent dit qu'en jetant l'épée royale dans le caveau, il fut au moment <\e s'y jeter lui-même. 11 ne pensoit qu'à sa douleur, et ses amis le pressoient d'envoyer chercher ses provisions de grand écuyer sans qu'ils le pussent distraire. A la fin pourtant il y envoya; ce fut inutilement : elles n'étoient pas, <iisait-on, expédiées.

Le crime rend honteux, on ne l'avoue que le plus tard qu'on peut; cependant, après plusieurs envois, il apprit que Chavigny avoit laissé son nom en blanc, bien sûr que le Hoi, en l'état extrême où il se trouyoit lorsqu'il lui dicta ses dernières dispositions, signeroit sans lire, ainsi qu'il arriva; que Chavigny avoit été trouver la Reine, auprès de laquelle ils'étoitfait un mérite de sa scélératesse, pour lui laisser la disposition de la charge de grand écuyer, dont il rempli- Saint-Simon li o

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