‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 88 sur 352 · FAGON EN SA PLACE · texte numérisé non relu

FAGON EN SA PLACE

à mesure que le Roi viendroit à vieillir et sa santé à s'affoiblir, sapoit depuis longtemps d'Âquin, et saisit ce moment de la prise si forte qu'il donna sur lui et de la colère du Roi : elle le résolut à le chasser, et en même temps à prendre Fagon en sa place. Ce fut un mardi , jour de la Toussaint , qui étoit le jour du travail chez elle de Pontchartrain , qui outre la marine avoit Paris , la cour et la maison du Roi en son département. Il eut donc ordre d'aller le lendemain avant sept heures du matin chez d'Aquin, lui dire de se retirer sur-le-champ à Paris ; que le Roi lui donnoit six mille livres de pension , et à son frère, médecin ordinaire, trois mille pour se retirer aussi, et défense au premier médecin de voir le Roi et de lui écrire. Jamais le Roi n'avoit tant parlé à d'Aquin que la veille, à son souper et à son coucher, et n'avoit paru le mieux traiter. Ce fut donc pour lui un coup de foudre, qui l'écrasa sans ressource. La cour fut fort étonnée, et ne tarda pas à s'apercevoir d'où cette foudre partoit , quand on vit, le jour des Morts, Fagon déclaré premier médecin par le Roi même, qui le lui dit à son lever, et qui apprit par là la chute de d'Aquin à tout le monde, qurl'ignoroit encore, et qu'il n'y avoit pas deux heures que d'Aquin luimême l'avoit apprise. Il n'étoit point malfaisant, et ne laissa pas à cause de cela d'être plaint, et d'être même visité dans le court intervalle qu'il mit à c'en aller à Paris. Fagon étoit un des beaux et des bons esprits de l'Europe, curieux de tout ce qui avoit trait à son métier, grand botaniste, bon chimiste , habile connoisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien. Il savoit d'ailleurs beaucoup : point de meilleur physicien que lui ; il entendoit même bien les différentes parties des mathématiques. Très-désintéressé , ami ardent , mais ennemi qui ne pardonnoit point , il aimoit la vertu , l'honneur, la valeur, la science , l'application , le mérite, et chercha toujours à Tappuyer sans autre cause ni liaison , et à tomber aussi rudement sur ce qui s'y opposoît que si on lui eût été personnellement contraire; dangereux aussi, parce

Page 1