‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 89 sur 352 · FORTUNE ET MORT DE LA VAUGUYON · texte numérisé non relu

FORTUNE ET MORT DE LA VAUGUYON

qu*il se prévenoit très-aisément en toutes choses , quoique fort éclairé, et qu'une fois prévenu, il ne revenoit presque jamais ; mais s'il lui arrivoit de revenir, c'étoit de la meilleure foi du monde, et faisoit tout pour réparer le mal que sa prévention avoit causé. Il étoit Fennemi le plus implacable de ce qu'il appeloit charlatans, c'est-à-dire des gens qui prétendoient avoir des secrets et donner des remèdes^ et sa prévention l'emporta beaucoup trop loin de ce côté-là. Il aimoit sa faculté de Montpellier, et en tout la médecine jusqu'au culte. Â son avis il n'étoit permis de guérir que par la voie commune des médecins reçus dans les facultés, dont les lois et l'ordre lui étoient sacrés; avec cela délié courtisan, et connoissant parfaitement le Roi, M*' de Maintenon, la cour et le monde. Il avoit été le médecin des enfants du Roi, depuis que M"* de Maintenon en avoit été gouvernante : c'est là que leur liaison s'étoit formée. De cet emploi il passa aux enfants de France, et ce fut d'où il fut tiré pour être premier médecin. Sa faveur et sa considération, qui devinrent extrêmes, ne le sortirent jamais de son état ni de ses mœurs, toujours respectueux et toujours à sa place.

Un autre événement surprit moins qu'il ne fit admirer les fortunes. Le din^nche 29 novembre, le Roi, sortant du salut, apprit, par le baron Àe Beauvais, que la Vauguyon s'étoit tué le matin de deux coups de pistolet dans son lit , qu'il se donna dans la gorge , après s'être défait de ses gens ^ous prétexte de les envoyer à la messe. Il faut dire un mot de ces deux hommes. La Vauguyon étoit un des plus petits et des plus pauvres gentilshommes de France : son nom était Béthoulat, et il porta le nom de Fromenteau. G'étoit un homme parfaitement bien fait , mais plus que brun, et d'une figure espagnole ; il avoit de la grâce, une voix charmante , qu'il savoit très-bien accompagner du luth et de la guitare, avec cela le langage des femmes, de l'esprit, et insinuant.

Avec ces talents, et d'autres plus cachés, mais utiles à la galanterie , il se fourra chez M"* de Beauvais , première

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femme de chambre de la Reine mère, et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisoit d*autant plus la cour qu'elle ne s'étoit pas mise moins bien avec le Roi, dont elle passoit pour avoir eu le pucelage. Je l'ai encore vue, vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Madame la Dauphine de Bavière, où toute la cour lui faisoit merveilles, parce que de temps en temps elle venoit à Versailles, où elle causoit toujours avec le Roi en particulier , qui avoit conservé beaucoup de considération pour elle. Son fils , qui s'étoit fait appeler le baron de Beauvais, avoit la capitainerie des plaines d'autour de Paris. Il avoit été élevé , au subalterne près, avec le Roi. Il avoit été de ses ballets et de ses parties, et galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du Roi, il avoit tenu son coin, mêlé avec l'élite de la cour, et depuis traité du Roi toute sa vie avec une distinction qui le faisoit craindre et rechercher. Il étoit fin cQurtisàn et gâté, mais ami à rompre des glaces auprès du Roi avec succès , et ennemi de même ; d'ailleurs honnête homme, et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l'ai vu encore donner les modes.

Fromenteau se fit entretenir par la Beauvais , et elle le présentoit à tout ce qui venoit chez elle, qui là et ailleurs, pour lui plaire , faisoit accueil au godelureau. Peu à, peu elle le fit entrer chez la Reine mère , puis chez le Roi, et il devint courtisan par cette protection. De là il s'insinua chez les ministres. Il montra de la valeur, volontaire à la guerre, et enfin il fut employé auprès de quelques princes d'Allemagne. Peu à peu il s'éleva jusqu'au caractère d'ambassadeur en Danemark, et il alla après ambassadeur en Espagne. Partout on en fut content, et le Roi lui donna une des trois places de conseiller d'État d'épée, et, au scandale de sa cour, le fit Qhevalier de l'ordre en 1688. Vingt ans auparavant il avoit épousé la fille de Saint- Mégrin, dont j'ai parlé ci-devant à propos du voyage qu'il fît à Blaye de la part de la cour, pendant les guerres de Bordeaux, auprès de mon père; ainsi je n'ai pas besoin

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de répéter qui elle étoit, sinon qu'elle étoit veuve avec un fils de M. du Broutay, du nom de Quelen , et que cette fèhime étoit la laideur même. Par ce mariage, Fromenteau s'étoit seigneuriôé, et avoit pris le nom de comte de là Vauguyon. Tant que les ambassades durèrent et que le fils de sa femme fut jeune, il eut de quoi vivre; mais t(uand la mère se vit obligée de compter avec son fils, ils se trouvèrent réduits fort à Fétroit. La Vauguyon , comblé d'honneurs bien au delà de ses espérances, représenta souvent au Roi le misérable état de ses affaires, et n'en tiroit que de rares et très-médiocres gratifications.

La pauvreté peu à peu lui tourna la tête , mais on fut très-longtemps sans s'en apercevoir. Une des premières marques qu'il en donna fut chez M"* Pelot, veuve du premier président du parlement de Rouen , qui avoit tous les soirs un souper et un jeu uniquement pour ses amis en petit nombre. Elle ne voyoit que fort bonne compagnie. et la Vauguyon y étoit presque tous les soirs. Jouant au brelan , elle lui fit un renvi qu'il ne tint pas. Elle l'en plaisanta, et lui dit qu'elle étoit bien aise de voir qu'il étoit un poltroi). La Vauguyon ne répondit mot, mais, le jeu fini , il laissa sortir la compagnie, et quand il se vit seul avec M"* Pelot, il ferma la porte au verrou, enfonça son chapeau dans sa tête, l'accula contre sa cheminée, et lui mettant la tête entre ses deux poings , lui dit qu'il ne savoit ce qui le tenoit qu'il ne la lui mît en compote, pour lui apprendre à l'appeler poltron. Voilà une femme bien effrayée , qui , entre ses deux poings , lui faisoit des révérences perpendiculaires et des compliments tant qu'elle pouvoit, et l'autre toujours en furie et en menaces. A la ûtt il la laissa plus morte que vive, et s'en alla. C'étoit une très-bonne et très-honnête femme, qui défendit bien à ses geriÉ de la laisser seule avec la Vauguyon , mais qui eut la générosité de lui en garder le secret jusqu'après sa àiort , et de le recevoir chez elle à l'ordinaire , où il retourna èonome si de rien n'eût été.

Longtemps après, rencontrant sur les deux heures après

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midi M. de Gourtenay, dans ce passage obscur à Fontaiaebleau qui, du salon d'en haut devant la tribune, conduit ^ une terrasse le long de la chapelle, [il] lui fit mettre Tépée à la main, quoi que Tautre lui pût dire sur le lieu où il^ étoient, et sans avoir jamais eu occasion ni apparence da démêlé. Au bruit des estocades, des passants dans ce grand salon accoururent et les séparèrent, et appelèrent des Suisses de la salle des gardes de Tancien appartement de la Reine mère, où il y en avoit toujours quelques-uns, et qui donnoit dans le salon. La Vauguyon, dès lors chevalier de Tordre, se débarrassa d*eux et courut chez le Roi, tourne la clef du cabinet, force Thuissier, entre, et se jette aux pieds du Roi, en lui disant qu'il venoit lui apporter sa tête. Le Roi, qui sortoit de table, chez qui personne n'entroit jamais que mandé, et qui n'aimoit pas les surprises, lui demanda avec émotion à qui il en avoit. La Vauguyon, toujours à genoux, lui dit qu'il a tiré Fépée dans sa maison, insulté par M. de Gourtenay, et que son honneur a été plus fort que son devoir. Le Roi eut grand'peine à s'en débarrasser, &i dit qu'il verroit à éclaircir cette affaire, et un moment après les envoya arrêter tous deux par des exempts du grand prévôt, et mener dans leurs chambres. Cependant on amena deux carrossas, qu'on appeloit de la pompe, qui servoient à Bontemps et à divers usages pour le Roi, qui étoient à lui, mais sans armes, et a voient leurs attelages. Les exempts qui les av oient arrêtés les mirent chacun dans un de ces carrosses, et l'un d'eux avec chacun, et les conduisirent à Paris à la Bastille, où ils demeurèrent sept ou huit mois, avec permission au bout du premier mois d'y voir leurs amis, mais traités tous deux eu tout avec une égalité entière. On peut croire le fracas d'une telle aventure: personne n'y comprenoit rien. Le prince de Gourtenay étoit un fort honnête homme, brave, mais doux, et qui n'avoit de sa vie eu querelle avec personne. ]1. protestoit qu'il n'en avoit aucune avec la Vauguyon, qu'il l'avoit attaqué et forcé de mettre l'épée à la main, pour n'en être pas insulté. D'autre part, on ne se

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