‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 90 sur 352 · FORTUNE ET MORT DE LA VAUGUYON · texte numérisé non relu

FORTUNE ET MORT DE LA VAUGUYON

doutoit point encore de l'égarement de la Vauguyon;il protestoît de même que c'étoit l'autre qui Favait attaqué et insulté. On ne savoit donc qui croire, ni que penser. Chacun avoit ses amis, mais personne ne put goûter Fégalité si fort affectée en tous les traitements faits à Funet àPautre. Enfin, faute de meilleur éclaircissement, et la faute suffisamment expiée, ils sortirent de prison, et peu après reparurent à la cour.

Quelque temps après, une nouvelle escapade mit les choses plus au net. Allant à Versailles, la Vauguyon rencontre un palefrenier de la livrée de Monsieur le Prince, menant un cheval de main tout sellé, allant vers Sèvres et vers Paris. Il arrête, rappelle, met pied à terre, et demande à qui est le cheval. Le palefrenier répond qu'il est à Monsieur le Prince. La Vauguyon lui dit que Monsieur 'le Prince ne trouvera pas mauvais qu*il le monte, et saute au même temps dessus. Le palefrenier, bien étourdi, ne sait que faire à un homme à qui il voit un cordon bleu par-dessus son habit et sortant de son équipage, et le suit. La Vauguyon prend le petit galop jusqu'à la porte de la Conférence, gagne le rempart, et va mettre pied à terre à la Bastille, donne pour boire au palefrenier et le congédie. Il monte chez le gouverneur, à qui il dit qu'il a eu le malheur de déplaire au Roi et qu'il le prie de lui donner une chambre. Le gouverneur, bien surpris, lui demande à son tour à voir l'ordre du Roi, et sur ce qu'il n'en a point, plus étonné encore, résiste à toutes ses prières, et par capitulation le garde chez lui en attendant réponse de Pontchartrain, à qui il écrit par un exprès. Pontchartrain en rend compte au Roi, qui ne sait ce que cela veut dire, et Tordre vient au gouverneur de ne point recevoir la Vauguyon, duquel, malgré cela, il eut encore toutes les peines du monde à se défaire. Ce trait et cette aventure du cheval de Monsieur le Prince fit grand bruitj et éclaircit fort celle de M. de Courtenay. Cependant, le Roi fit dire à la Vauguyon qu'il pouvoit reparoitre à la cour, et il continua d'y aller comme il faisoit auparavant; mais chacun l'évitoit, et on avoit

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grand'peur de lui, quoique le Roi par bonté affectât de le traiter bien.

On peut juger que ces dérangements publics n'étoient pas sans d*autres domestiques, qui demeuroient cachés le plus qu*il étoit possible. Mais ils devinrent si fâcheux à sa pauvre femme, bien plus vieille que lui et fort retirée, qu elle prit le parti de quitter Paris et de s*en aller dans ses terres. EUç n'y fut pas bien longtemps, et y mourut tout à la fin d'octobre, à la fin de cette année. Ce fut le dernier coup qui acheva de faire tourner la tête à son mari : avec sa femme il perdoit toute sa subsistance ; nul bien de soi et très-peu du Roi. 11 ne la survécut que d'un mois. Il avoit soixante-quatre ans, près de vingt ans moins qu'elle, et n'eut jamais d'enfants. On sut que les deux dernières années de sa vie il portoit des pistolets dans sa voiture, et en menaçoit souvent le cocher ouïe postillon, en joue, allant et venant de Versailles. Ce qui est certain, c'est que, sans le baron de Reauvais, qui l'assistoit de sa bourse etprenoit fort soin de lui, il se seroit souvent trouvé aux dernières extrémités, surtout depuis le départ de sa femme. Beauvais en parloit souvent au Roi, et il est inconcevable qu'ayant élevé cet homme au point qu'il avoit fait, et lui ayant toujours témoigné une bonté particulière, il l'ait persévéramment laissé mourir de faim et devenir fou de misère.

L'année finit par la survivance de la charge de secrétaire d'État de M. de Pontchartrain, à M. de Maurepas, son fils, qui étoit conseiller aux requêtes du Palais, et n'avoit pas vingt ans, borgne de la petite vérole. Il est seul, et a perdu un aîné, dont le père et la mère ne se consolent point.

A propos de cette charge, les ennemis bombardèrent Saint-MaJo presqu'en même temps, sans presque autre dommage que toutes les vitres de la ville cassées par le bruit terrible d'une espèce de machine infernale, qui s'ouvrit et sauta avant d'être à portée. M. de Ghaulnes et le duc de Coislin, qui étoit allé présider aux états, y étoient accourus

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avec force offîciers de marine et beaucoup de noblesse.

Le maréchal de Boufflers épousa, la fille du duc de Gramont, à Paris, et le Roi donna à Dangeau la grande maîtrise de Tordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et de celui de Saint-Lazare unis, comme Favoit Nerestang lorsqu'il la remit entre les mains du Roi, qui en fit M. de Louvois son grand vicaire. L*hiver précédent, le Roi avoit institué Tordre de Saint-Louis, et c'est ce qui donna lieu à donner à un particulier la grande maîtrise de Saint- Lazare. Ces deux ordres sont si connus que je ne m'arrêterai pas à les expliquer ; je remarquerai seulement que le Roi, qui, faute d'assez de récompenses effectives, étoit fort attentif à en faire de tout ce qui pouvoit amuser Témulation, se montra fort jaloux de faire valoir ce nouvel ordre de Saint-Louis en toutes les manières qui lui furent possibles. Il déclara aussi chevalier du Saint-Esprit le marquis d'Arquien, aux instances les plus vives du roi et de la reine de Pologne, sa fille, auprès de laquelle il vivoit, et qui n'avoit jamais pu réussir à le faire faire duc.

L'année finit par Tarrivée de MM. de Vendôme de l'armée du maréchal Gatinat. On remarqua d'autant mieux combien ils furent bien reçus, qu'on avoit été plus surpris de ce que Monsieur le Duc, quoique gendre du Roi, Tavoit été médiocrement, M. le prince de Gonti très-froidement, et M. de Luxembourg comme s'il n'avoit point fait parler de lui de toute la campagne, dont le Roi ne Tentretint, et encore peu, que plus de quinze jours après son arrivée.

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