LE CZAR ET SES VOYAGES
<iu*enfin le Czar, curieux de tout voir et de tout apprend;'e, pissa en Angleterre, toujours incognito, mais à sa façon. Uy fut reçu en monarque qu'on veut gagner, et après iToir bien satisfait ses vues, repassa en Hollande. Il avoit dessein d'aller à Venise, à Rome et dans toute Tltalie, surtout de voir le Roi et la France. Il fit sonder le Roi làtdessus, et le Czar fut mortifié <ie ce que le Roi déclina honnêtement sa visite, de laquelle il ne voulut point s'embarrasser. Peu aprçs en avoir perdu Tespérance, il se résolut de voyager en Allemagne, et d'aller jusqu'à Vienne. L'Empereur le reçut à la Favorite, accompagné seulement de deux de ses grands officiers, et le Czar du seul général k Fort, qui lui servoit d'interprète et à la suite duquel il paroissoit être comme de l'ambassadeur de Moscovie. 11 monta par l'escalier secret ^ et trouva l'Empereur àla porte de son antichambre la plus éloignée de sa chambre. Après les premiers compliments, l'Empereur se couvrit; le Czar vodat demeurer découvert à cause de l'incognito, ce qui fit découvrir l'Empereur. Au bout de trois semaines, le Ciarfut averti d'une grande conspiration en Moscovie, et ptrtit précipitamment pour s'y rendre. En passant en Pologne, il en vit le roi, et ce fut là que furent jetés les premiers fondements de leur amitié et de leur alliance. En arrivant chez lui, il trouva la conspiration fort étendue, et sa propre sœur à la tête. Il l'avoit toujours fort aimée et bien traitée, mais il ne l'avoit point mariée. U nation en gros étoit outrée de ce qu'il lui avoit fait couper sa barbe, rogné ses habits longs, ôté force coulâmes barbares, et de ce qu'il mettoit des étrangers dans 1m premières places et dans sa confiance; et pour cela il s'étoit formé une grande conspiration , qui étoit sur le point d'éclater par une révolution. Il pardonna à sa sœur, <iu'il mit en prison, et fit pendre aux grilles de ses fenêtres les principaux coupables, tant qu'il en put tenir par jour. J'ai écrit de suite ce qui le regarde pour cette année,
i* Saint-Simon a écrit, Bans doute par erreur : « par rescalicr et secret. » Saint-Simou u. 2
pour ne pas sautiller sans cesse d'une matière à lauti c'est ce que je vais faire, par même raison, sur celle • va suivre.
Le roi d'Angleterre étoit au comble de satisfaction de voir enfin reconnu par le Roi, et paisible sur ce trôi mais un usurpateur n'est jamais tranquille et content étoit blessé du séjour du roi légitime et de sa familli Saint-Germain. C'étoit trop à portée du Roi et trop p d'Angleterre pour le laisser sans inquiétude. Il avoit tous ses efforts, tant à Ryswick que dans les conféren de Portland et du maréchal de Boufflers, pour obtenir 1 sortie du royaume, tout au moins leur éloignement de cour : il avoit trouvé le Roi inflexible ; il voulut essa tout, et voir si, n'en faisant plus une condition, puisq avoit passé carrière, et comblant le Roi de prévenances de respects, il ne pourroit pas obtenir ce fruit de ses s plesses. Dans cette vue, il envoya le duc de Saint-Alba chevalier de la Jarretière, complimenter le Roi sur le i riage de W le duc de Bourgogne. Il ne pouvoit choisir homme plus marqué pour une simple commission; fut surpris même qu'il l'eût acceptée. Il étoit bâtard Charles II, frère aîné du roi Jacques II, et c'étoit bien core là une raison pour Saint-Albans de s'en excuser voulut même prétendre quelques distinctions, mais tint poliment ferme à ne le traiter que comme un sim envoyé d'Angleterre. Les ducs de ce pays-là n'ont au( rang ici, non plus que ceux d'ici en Angleterre. Le avoit fait la duchesse de Portsmouth et le duc de Rie! mont, son fils, duc et duchesse à brevet, et accordé tabouret de grâce en passant à la duchesse de Clevela maîtresse de Charles II, son ami ; la duchesse de la Foi retirée en Angleterre pour la religion, et avant elle la chesse Mazarin, fugitive de son mari et fixée en An{ terre, y avoient obtenu le rang des duchesses; mais sont des grâces particulières qui ne tirent point à coi quence pour le général.
Ce duc de Saint-Albans fut le précurseur du comte
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Portland, à l'arrivée duquel il prit congé. J'ai déjà assez parié de ce favori pour n'avoir pas besoin d'y rien ajouter. Les mêmes raisons qui Favoient fait choisir pour conférer avec le maréchal de Boufflers le firent préférer à tout autre pour cette ambassade. On n'en pouvoit nommer un plus distingué. Sa suite fut nombreuse et superbe, cl sa dépense extrêmement magnifique en table, en chevaux, en livrées, en équipages, en meubles, en habits, en vaisselle et en tout, et avec une recherche et une délicatesse exquise. Tout arriva presque au même temps, parce que le comte vint de Calais dans son carrosse, à journées, et reçut partout toutes sortes d'honneurs militaires et civils. Il étoit en chemin lorsque le feu prit à White-Hall, le plus vaste et le plus vilain palais de l'Europe, qui fut presque entièrement brûlé, et qui n'a pas été rétabli depuis, de sorte que les rois se sont logés, et assez mal, au palus de Saint-James. Portland eut sa première audience particulière du Roi le 4 février, et fut quatre mois en France. 11 arriva avant que Tallart fût parti, ni aucun autre de la part du Roi, pour Londres. Portland parut avec un éclat personnel, une politesse, un air de monde et de cour, une galanterie et des grâces qui surprirent. Avec cela, beaucoup de dignité, même de hauteur, mais avec discernement, et un jugement prompt, sans rien d'hasardé *. Les François, qui courent à la nouveauté, au bon accueil, à la bonne chère, à la magnificence, en furent ciurroés. Il se les attira, mais avec choix, et en homme instruit de notre cour et qui ne vouloit que bonne compagnie et distinguée. Bientôt il devint à la mode de le ▼oir, de lui donner des fêtes et de recevoir de lui des fes- ^. Ce qui est étonnant, c'est que le Roi, qui au fond o'étoit que plus outré contre le roi Guillaume, y donna lieu lui-môme, en faisant pour cet ambassadeur ce qui n'a Jamais été fait pour aucun autre; aussi fit toute la cour pour lui à l'envi: peut-être le Roi voulut-il compenser par
I. N'ouï avons déjà tu et noas yerrons encore cette orthographe.
là le chagrin qu'il eut en arrivant de voir, dès le premier jour, sa véritable mission échouée.
Dès la première fois qu'il vit Torcy, avant d'aller à Versailles, il lui parla -du renvoi, à tout le moins de l'éloîgnement, du roi Jacques et de sa famille. Torcy sagement n'en fit point à deux fois, et lui barra tout aussitôt la veine. 11 lui répondit que ce point, tant de fois proposé dans ses conférences avec' le maréchal de Boufflers, et sous tant de diverses formes débattu à Ryswick, avoit été constamment et nettement rejeté partout; que c'étoit une chose réglée et entièrement finie; qu'il savoit que le Roi, non-seule^ ment ne se laisseroit jamais entamer là-dessus le moins du monde, mais qu'il seroit extrêmement blessé d'en ouïr parler davantage ; qu'il pouvoit l'assurer de la disposition du Roi à correspondre en tout, avec toutes sortes de soins, à la liaison qui se formoit entre lui et le roi d'Angleterre, et personnellement à le traiter, lui, avec toutes sortes de distinctions; qu'un mot dit par lui sur Saint- Germain seroit capable de gâter de si utiles dispositions, et de rendre son ambassade triste et languissante ; et que, s'il étoit capable de lui donner un conseil, c'étoit celui de ne rien gâter, et de ne pas dire un seul mot au Roi, ni davantage à aucun de ses ministres, sur un point convenu et sur lequel le Roi avoit pris son parti. Portland Ife crut, et s'en trouva bien, mais on verra bientôt que ce ne fut pas sans dépit; et le Roi approuva extrêmement que Torcy lui eût dès l'abord fermé la bouche sur cet article. On prit un grand soin de faire en sorte qu'aucun Anglois de Saint-Germain ne se trouvât, à Versailles ni à Paris, à aucune portée de ceux de l'ambassadeur, et cela fut trèsexactement exécuté.
Portland fit un trait au milieu de son séjour qui donna fort à penser, mais qu'il soutint avec audace, sans faîi*^ semblant de s'apercevoir qu'on l'eût même remarqué- Vaudemont passoit des Pays-Bas à Milan, sans approcb^ï" de la cour. Soit affaires, soit galanterie pour l'ami intirïi^ de son maître, qu'il voulut ménager, il partit de Paris e*