‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 122 sur 333 · MARIAGE DU COMTE D*AUVERGNE · texte numérisé non relu

MARIAGE DU COMTE D*AUVERGNE

fois. Elle avoit beaucoup d^amîs à la cour, qui firent û bien valoir sa conduite, qu*elle fut rappelée, accueillie comme en triomphe, et incontinent après logée au chàtean, et de tout mieux qu^auparavant, mais de sa part avec plus de précaution et de sagesse.

Le comte d^Âuvergne, qui n*étoit ni d*âge ni de figure à être amoureux, Tavoit été toute sa vie, et Tétoit éperdih

. v: ment de M"* de Wassenaer lorsque sa femme mourut. 11 vint aussitôt après demander permission au Roi de répouser et de Famener en France. La grâce étoit singulière, pour ne rien dire de la bienséance, si fort blessée

/,// /clans cette précipitation. M"* de Wassenaer étoit HoUan- ' doise, d'une maison ancienne, chose rare en ce pays-là, et Tort distinguée parmi le peu de^ noblesse qui y est demeurée, par conséquent calviniste. 11 étoit donc contre tous les édits et déclarations du Roi, depuis la révocation de redit de Nantes et Texpulsion des huguenots, d*eii épouser une, et contre toutes les règles que le Roi s*étoit prescrites, et qu'il avoit exactement tenues, d'en souffrir / la demeure en France. Le Roi avoit passé sa vie à être amoureux, M"' de Maintenon aussi : le comte d'Auvergne les toucha par la similitude, et leur dévotion par Tespé- . rance de gagner une âme à Dieu, en procurant la conversion de cette fille, ce qui ne se pouvoitque par ce mariage. Il obtint donc tout ce qu'il demanda, et s'en retourna au plus vite Tépouser et la ramener en France. Elle parut à Paris et à la cour mériter Tamour d'un plus jeune cavalier, et sa vertu, sa douceur et sa conduite charmèrent, encore plus que sa figure, et le public et la famille même du comte d'Auvergne, jusqu'à ses enfants, avec qui elle accommoda leurs affaires, et mit la paix entre eux. On verra bientôt qu'elle ne tarda pas à se convertir, mais de la meilleure foi du monde, et après s'être donné tout le temps et tout le soin d'être bien instruite et pleinement convaincue.

Une ambassade du roi de Maroc, que Saint-Olon, envoyé du Roi en ce pays-là, en ramena, amusa tout

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[1699] AMBASSADE DE MAllOC. 183

Paris à aller Toir ces Africains. Cétoit an homme de bonne mine et de beaucoup d*esprit, à ce qu'on dit, que cet ambassadeur. Le Roi fut flatté de cette démarche d*an barbare, et le reçut comme il est usité pour ces ambassadeurs non européens, turcs ou moscovites, jusqu^au czar Pierre I". Torcy et Pontchartrain , qui furent ses commissaires, crurent en être venus à bout, lorsqu'il dédit et Saint-Olon et Tinierprète, et qu'il ne voulut plus de commerce avec eux, prétendant qu'ils l'avoient engagé sans qu'il leur eût rien dit qui les y pût conduire. Cela fit un assez étrange contraste, le jour même d'une conférence à Versailles, où il étoit venu avec eux de Paris, et ne voulut jamais les remmener. Il déclara qu'il ne feroit point la paix, et on fut longtemps à le ramener et à finir avec lui un traité.

Torcy entroit dans tout sous Pompone, son beau-père, qui lui faciiitoit souvent de porter lui-même les dépêches au conseil. A force d'y entrer de la sorte pour des moments, le Roi, content de sa conduite, lui dit enfin de s'asseoir et de demeurer. Cet instant le constitua ministre d'État. Il est impossible que le secrétaire d'Ëtat des affaires étrangères ne le soit, à moins d'être doublé par un père ou un beaupère. Toute sa fonction consiste aux dépêches étrangères et aux audiences qu'il donne aux ambassadeurs et autres ministres étrangers. Il faut donc qu'il rapporte les affaires ot les dépêches au conseil, et dans ce conseil il n'çntre que des ministres. Torcy avoit entre trente-quatre et trentecinq [ans] alors; il avoit voyagé, et fort utilement, dans toutes les cours de l'Europe; il étoit sage, instruit, extrêmement mesuré : tout applaudit à cette grâce. Il est plaisant que les plus petites charges aient toutes un serment, et que les ministres d'État n'en prêtent point, qui sur tous autres y dcvroient être obligés. C'est une de ces singularités dont on ne voit point de raison, puisque ceux qui ont le plus de charges sur leur tête, dont ils ont prêté serment de chacune, en prêtent encore un nouveau s'ils obtiennent une nouvelle charge. En petit, les intendants des provinces,

184 REINEVILLE DISPARU. [1699]

qui en sont despotiquement les maîtres, n*en prêtent point non plus, tandis que les plus petits lieutenants de Roi de province, inconnus dans leur province, où souvent ils n*ont jamais mis le pied, souvent encore aussi peu connus partout ailleurs, et qui en toute leur .vie n*ont pas la plus légère fonction, prêtent tous serment, et entre les mains du Roi.

On vit en ce temps-ci, à six semaines ou deux mois de distance, deux cruels effets du jeu. Reineville, lieutenant des gardes du corps, officier général distingué à la guerre, fort bien traité du Roi et fort estimé des capitaines des gardes, disparut tout d'un coup, sans avoir pu être trouvé nulle part, quelque soin qu'on prît à le chercher. C'étoit un homme d'esprit, qui avoit un maintien de sagesse qui imposoit. Il aimoit le jeu; il avoit perdu ce qu'il ne pouvoit payer; il étoit homme d'honneur : il ne put soutenir son infortune. Douze ou quinze ans après, il fut reconnu par hasard dans les troupes de Bavière, où il étoit allé se jeter pour avoir du pain et vivre inconnu. Permillac fit bien pis, car il se tua un matin dans son lit, d'un coup de pistolet dans la tête, pour avoir perdu tout ce qu'îl n'avoit pas ni ne pouvoit avoir, ayant été gros et fidèle joueur toute sa vie. G'étoit un homme de beaucoup d'esprit, et jusque-là de sens, que ses talents et sa distinction avoient avancé à la guerre; bien gentilhomme d'ailleurs, et fort au gré de tous les généraux, ayant toujours eu la confiance du général de l'armée, où il faisoit supérieurement le détail de la cavalerie, et toujours avec la meilleure compagnie de l'armée. 11 servoit toujours sur le Rhin. Il avoit pris de l'amitié pour moi, et moi pour lui. Tout le monde le plaignit, et je le regrettai fort.

699] CONDAMNATION DE LARCHEVÊQUE DE CAMBRAT. 485

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