MORT DE RACINE
Québec, plutôt que mourir de faim ici, en mortel auprès d'une Divine,
Presque en même temps, on perdit le célèbre Racine, si connu par ses belles pièces de théâtre. Personne n'avoit plus de fonds d'esprit, ni plus agréablement tourné ; rien du poëte dans son commerce, et tout de l'honnête homme, de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien, n ayoit les amis les plus illustres à la cour, aussi bien que parmi les gens de lettres : c'est à eux à qui je laisse d'en parler, mieux que je ne pourrois faire. Il fit pour l'amusement du Roi et de M"* de Maintenon, et pour exercer les demoiselles de Saint-Cyr, deux chefs-d'œuvre en pièces de théâtre, Esiher et Athalie^ d'autant plus difficiles qu'il n'y a point d'anuour, et que ce sont des tragédies saintes, où la vérité de l'histoire est d'autant plus conservée que le respect dû à l'Écriture sainte n'y pourroit soufifrir d'altération. La comtesse d'Ayen et M"* de Caylus sur toutes excellèrent à la jouer, devant le Roi et le triage le plus étroit et le plus privilégié, chez M"^ de Iklaintenon. A Saint- Cyr, toute la cour y fut plusieurs fois admise, mais avec choix. Racine fut chargé de l'histoire du Roi, conjointement avec Despréaux, son ami. Cet emploi, ces pièces dont je viens de parler, ses amis, lui acquirent des privances- Il arrivoit même quelquefois que le Roi n'avoit point de ministres chez M"* de Maintenon, comme les vendredis, surtout quand le mauvais temps de l'hiver y rendoit les séances fort longues :'ils envoy oient chercher Racine pour les amuser. Malheureusement pour lui, il étoit sujet à des distractions fort grandes.
Il arriva qu'un soir qu'il étoit entre le Roi et M"* de Maintenon, chez elle, la conversation tomba sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l'opéra, on tomba sur la comédie. Le Roi s'informa des pièces et des acteurs, et demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendoit dire, la comédie éloit si fort tombée de ce qu'il l'avoit vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui, à son avis, y avoit le plus de part, qui étoit que, faute Sajnt-Simon II. 13
iV.:- FUNESTE DISTRACTION BE RACINE. [1699]
d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, les comédiens en donnaient d'anciennes, et entre autres ces pièces de Scarron, qui ne valoient rien et qui rebutoient tout le monde. A ce mot, la pauvre veuve rougit, non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée, mais d'entendre prononcer son nom, et devant le successeur. Le Roi s'embarrassa, le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venoit de précipiter. Il demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les yeux ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelques moments, tant la surprise fut dure et profonde. La fin fut que le Roi renvoya Racine, disant qu'il alloit travailler. 11 sortit éperdu, et gagna comme il put la chambre de Cavoye ; c'étoit son ami ; il lui conta sa sottise. Elle fut telle, qu'il n'y avoil point à la pouvoir raccommoder. Oncques depuis, le Roi ni M"* de Maintenon ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il en' conçut un si profond chagrin, qu'il en tomba en langueur et ne vécut pas deux ans depuis. Il les mit bien à profit pour son salut. Il se fit enterrer à Port-Royal des Champs, avec les illustres habitants duquel il avoit eu des liaisons dès sa jeunesse, que sa vie poétique avoit môme peu interrompues, quoique elle fût bien éloignée de leur approbation. Le chevalier de Coislin s'y étoit fait porter aussi, auprès de son célèbre oncle, M. de Pontchàleau. On ne sauroit croire combien le Roi fut piqué de ces deux sépultures.
Le duc de la Force, qui mourut dans ce même temps, ne fit pas tant de vide et de regrets, nonobstant sa naissance et sa dignité. C'étoit un très-bon et honnête homme, et rien de plus, qui à force d'exils, de prisons, d'enlèvement de ses enfants, et de tous les tourments dont on s'étoit pu aviser, s'éloit fait catholique. Le Roi eut soin de le bien faire assister, pour qu'il mourût tel. Sa femme, enfin, avoit eu permission de se retirer en Angleterre, et d'y jouir de son bien. Elle y fut en estime et en considération, et y eut le rang de duchesse.
[1699] VALINCOUR BUS À l'histoire DU ROI. 195
Peu après la mort de Racine, Valincour fut choisi pour travailler à Thistoire du Roi, en sa place, avec Despréaux. Je ne sais quelle connoissance il avoit eue auprès de M"* de Montespan : ce fut par elle qu'il fut mis auprès de M. le comte de Toulouse, dès sa première jeunesse reconnue, et bientôt après fut secrétaire général de la marine. C*étoit un homme d'infiniment d'esprit et qui savoit extraordinairement, d'ailleurs un répertoire d'anecdotes de cour, où il avoit passé sa vie dans l'intrinsèque et parmi la compagnie la plus illustre et la plus choisie, solidement vertueux et modeste, toujours dans sa place, et jamais gâté par les confiances les plus importantes et les plus flatteuses; d'ailleurs très-difficile à se montrer, hors avec ses amis particuliers, et peu à peu très-longtemps devenu grand homme de bien. G'étoit un homme doux, gai, salé sans vouloir l'être, et qui répandoit naturellement les grâces dans la conversation, très-sûr et extrêmement aimable, qui avoit su conserver la confiance du Roi, être considéré de M"* de Maintenon, et ne lui être point suspect en demeurant publiquement attaché à M** de Montespan jusqu'à sa mort, et à tous les siens après elle. M. le comte de Toulouse avoit aussi toute confiance en lui, quoique parfaitement brouillé avec M. d'O et sans nul commerce ensemble. On ne l'en estimoit pas moins, quoique lui-même estimât fort peu ce gouverneur de la personne et de la maison de son maître.
Un saint et savant évêque finit aussi ses jours, Barillon, évêque de Luron, frère de BariUon longtemps ambassadeur en Anj^dctorro, et de Morangis, tous deux conseillers d'État. C'éloit un homme qui ne sortoit presque jamais de son diocèse, où il mcnoit une vie tout à fait apostolique. Il étoit fort estimé et dans la première considération dans le monde et parmi ses confrères, ami intime de Monsieur de la Trappe, vi ami aussi de mon père, ainsi que ses frères. 11 vint trop tard à Paris se faire tailler, et en mourut de la inanitTc la pins sainte, la plus édifiante, et qui répondit le mieux à toute sa vie.
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