FAIT CONTRÔLEUR GÉNÉRAI
d'acquérir véritablement son amitié et celle du duc de Beauvillier, qui a duré autant que leur vie. Avec tant de véhicules, celui de Saint-Cyr surtout et la protection de M"'de Maintenon, qui se faisoit un si grand intérêt d'avoir un contrôleur général tout à fait à elle, ce choix ne fut pas un instant balancé, et le Roi s'en applaudit publiquement.
11 vécut dans cet emploi avec une douceur, une patience, une affabilité qui y étoit inconnue, et qui lui gagna tout ce qui a voit affaire à lui. Il ne se rebutoit point des propositions les plus ineptes ni des demandes les plus absurdes et les plus réitérées; son tempérament y contribuoit, par un flegme qui ne se démentoit jamais, mais qui n'avoit rien de rebutant : sa manière de refuser persuadoit du déplaisir qu'il en ressentoit, et celle d'accorder ajoutoit à la grâce. H étoit en effet extrêmement porté à obliger et à servir, et fâché et éloigné de faire la moindre peine. Il se fit aimer passionnément des intendants des finances, dont ses manières émoussèrent le dépit de voir leur cadet devenu leur maître, et adorer de ses commis et des financiers. Toute la cour l'aima de même, par la facilité de son accès, par sa politesse et par une infinité de services, et le Roi lui marqua continuellement une affection qui se peut dire d'ami, et qui augmenta tous les jours. Sa femme e;t lui étoient enfants des deux sœurs. Elle étoit vertueuse et fort polie; mais elle ne savoit que jouer, sans l'aimer, mais faute de savoir faire autre chose ni que dire, après avoir demandé à chacun comme il se portoit : la cour ne put la former, et à dire vrai, c'étoit la meilleure et la plus sotte femme du monde; et la plus inutile à son mari.
Hors son fils, alors enfant, Chamillart fut malheureux en famille, malheur grand pour chacun, mais extrême pour un ministre, qui n'a le temps de rien, et qui a un besoin principal, pour se soutenir et pour faire, d'avoir autour de soi un groupe qui rassemble et concilie le monde, qui soit instruit à tout moment des intrigues de ce qui se passe, et de l'histoire du jour, qui sache raisonner
234 FORTUNE DE GHAMILLART. [1699]
et combiner, et qui soit capable de le mettre en deux mots au fait de tout tous les jours. Il ayoit deux frères, plus sots encore que sa femme, et le second y joignoit la suprême impertinence à la sublime bêtise; et tous deux, malgré la faveur, se faisoient moquer d'eux sans cesse et ouvertement. L*un étoit évêque de Dol, qu'il fit évêque de Senlis, à qui il ne manquoit qu'un béguin et des manches pendantes : bon homme et bon prêtre d'ailleurs, qu'il falloit envoyer à Mende ou à quelque évêché comme cela, riche et au bout du royaume. L'autre, qui étoit dans la marine, il le passa à terre^ et le maria à la fille de Guyet, bien faite» sage* et raisonnable, mais dont le père, qui fut intendant des finances, étoit un sot et un impertinent pommé, et sa femme un esprit aigre, qui se croyoit une merveille. Ce gendre, dont la cervelle de plus étoit mal timbrée, vécut fort mal avec eux. Rebours, cousin germain de ChamiUart et de sa femme, travailla sous lui d'abord, puis devint intendant des finances. C'étoit, je pense, le véritable original du marquis de Mascarille, et fort impertinent au fond. L'abbé de la Proustière, aussi leur cousin germain, suppléoit, pour le ménage, les affaires et l'arrangement domestique, à l'incapacité de M"' Çhamillart : c'étoit le meilleur homme et le plus en sa place, et le plus respectueux du monde, mais grand bavard, et savoit fort rarement ce qu'il disoit ni même ce qu'il vouloit dire. Avec de tels entours, il falloit toute l'amitié du Roi «t de M~* de Maintenon pour soutenir ChamiUart, dont les talents ne suppléoient pas aux appuis domestiques.
Il éprouva encore un autre malheur fort singulier. Dreux et lui étoient conseillers en la même chambre et intimes amis; Dreux fort riche, et ChamiUart fort peu accommodé. Leurs femmes accouchèrent en même temps d'un fils et d'une fiUe. Dreux, par amitié, demanda à ChamiUart d'en faire le mariage. ChamiUart, en âge d'avoir d'autres enfants, le représenta à son ami, et qu'en attendant que ces enfants, qui venoient de naître, fussent en état de se marier, il trouveroit avec ses biens des partis bien plus convenables que
sa fille. Dreux, homme droit, franc, et qui aimoit Chamillart, persévéra si bien qu'ils s'en donnèrent réciproquement parole. Avec les années la chance avoit tourné. Dreux étoit demeuré conseiller au Parlement, et Chamillart devenu tout ce que nous venons de voir, mais toujours amis intimes. Sept ou huit mois avant que Chamillart devînt contrôleur général, il alla trouver Dreux, et avec amitié lui dit que leurs enfants étoient en âge de se marier et de les acquitter de leur parole. Dreux, très-toAié d'une proposition qui, par la fortune, étoit si disproportionnée de la sienne, et qui faisoit celle de son fils, fit tout ce qu'un homme d'honneur peut faire pour le détourner d'une affaire qui n'étoit plus dans les termes ordinaires, et qui dans les suites feroit l'embarras de sa famille, lui rendit sa parole, refusa, et dit que c'étoit lui-même qui lui en manquoit, parce qu'il lui en vouloit manquer. Ce combat d'amitié et de probité dura plusieurs jours de part et d'autre. A la fin Chamillart, bien résolu à partager sa fortune avec son ami, l'emporta, et le mariage se fit. 11 obtint pour son gendre l'agrément du régiment d'infanterie de Bourgogne, et tôt après sa fortune, de la charge de grand maître des cérémonies, que Blainville lui vendit; et le Roi prit prétexte de cette charge pour faire entrer M"* Dreux dans les carrosses et manger avec M"* la duchesse de Bourgogne. C'est le premier exemple de deux noms de bourgeois se décorer d'eux-mêmes, et sans prétexte de terres, du nom de marquis et de comte; car tout aussitôt M. Dreux dcivint M. le marquis de Dreux, et Chamillart le frère M. le comte de Chamillart, tant la faveur enchérit toujours sur les plus folles nouveautésquela bassesse du monde crée et adopte. Ce nouveau marquis se montra un fort brave homme, mais bête, obscur, brutal, et avec le temps, audacieux, insoient, et quelque chose de pis encore, et sans se de faire des bassesses de son état et de son éducation. Sa femme ne fut heureuse ni par lui ni avec lui, et méritoit iniiniment de l'être : une grande douceur, beaucoup de vertu et de sagesse, bien de l'esprit, et avec le