DU DUC DE GESYRES A MON ÉGARD
Royal, que Madame avoit parlé fort aigrement de moi à la ^ comtesse de Beuvron, et que la chose étoit à un point que j'y devois mettre ordre. J'allai trouver la comtesse de Beuvron, qui me conta que le duc de Gesvres, non content de faire la fonction de l'hommage, avoit fait sa cour au Roi à mes dépens, et lui avoit raconté d'une manière burlesque tous les pas que j'avois faits auprès de lui pour Ten empêcher, jusqu'à lui vouloir fairejouer une apoplexie, de quoi il s'étoit très-bien g^rdé, à son âge et de sa taille, de peur que l'apoplexie ne se vengeât, et de mourir comme Molière ; qu'il avoit ajouté à cela, sur son compte, toutes les prostitutions qui se peuvent proférer, et qu'il n'avoit surtout rien oublié pour me sacrifier d'une manière complète; qu'au partir de là il étoit allé trouver M"* d'Armagnac, quoique sans liaison avec elle ni avec Monsieur le Grand, qu'il lui avoit fait la même histoire, et qu'il l'avoit ensuite répétée à tout ce qu'il avoit rencontré; que cela étoit revenu à Monsieur, à qui on avoit ajouté que j'avois tenu quantité de propos sur la petitesse de la souveraineté et du rang de Monsieur de Lori'aine; que Monsieur étoit dans une colère horrible et en parloit à mille gens, que Madame, pour être plus retenue, n'en étoit pas moins dangereuse, et que je ferois bien d'apaiser des gens avec qui on ne peut avoir raison.
Une si énorme perfidie me fut un coup de foudre, et je n'imaginois personne assez gratuitement méchant pour vouloir pcrdrt» dans l'esprit du Roi le fils de son ancien ami, qu'il avoit toujours accablé d'amitiés et de caresses, qui y avoit toujours répondu par toutes sortes de soins et de res[»('<ls, (jui, dans ce dont il s'agissoit, ne lui avoit rien dit (\n'\ pût lui déplaire, et qu'il n'eût pas même montré de gfHiti'r, ot qui par l'entière disproportion d'âge, de ^ figure et drlablissoments, ne pouvoit en mille ans être en son chcniin, ni d'aucun des siens. Quand je fus revenu du premier élourdissement d'une si infâme scélératesse, je remerciai la comtesse de Beuvron, et je la priai de rendre cojiiplc à Madame de la véritable raison qui m'avoit
fait agir, qui étoit Tabsence de M. de Bouillon ; que je ne pouvois trouver indécente dans un duc et pair une fonction qu'avoit faite un connétable, prince du sang, et mort depuis duc de Bretagne; et que, pour les propos qu'on m'attribuoit, je la suppllois de ne pas ajouter foi à ce que des gens, ou ennemis, ou curieux de faire leur cour, pouvoientlui avoir rapporté. J'ajoutai que j'iroislùi dire moimême les mêmes choses, si elle Tavoit agréable, et qu'elle trouvât bon que ce fût en particulier, dans son cabinet. Ensuite, j'allai chez M"* de Mare : elle étoit ma parente, amie de tout temps de mon père et de ma mère, et la mienne, de plus, dès ma première jeunesse. Elle avoit été gouvernante des enfants de Monsieur, avec et après la maréchale de Grancey, sa mère; elle Fétoit de ceux de M. le duc de Chartres, et de tout temps intimement bien avec Monsieur. Elle me faisoit chercher partout; elle me dit les mêmes choses que la comtesse de Beuvron m'avoit apprises, et plus de noirceurs encore du duc de Gesvres. Je lui contai toute l'histoire, à laquelle elle n'eut rien à répondre que de me quereller d'amitié de m'être fié à un fou et à un méchant homme, pour mon ami que je le crusse. Elle se chargea volontiers, pour Monsieur, des mêmes choses dont la comtesse de Beuvron s'étoit chargée pour Madame ; mais je ne lui demandai rien pour M"* de Lorraine, qu'elle me dit être furieuse : ce n'étoit qu'un oiseau de passage, et rien du tout d'ailleurs. Monsieur et Madame, qui s'étoient déchaînes à leur aise, parurent satisfaits de ce qui leur fut dit de ma part, et n'en désirèrent rien davantage. Restoit le Roi, de bien loin le plus important sur les impressions qu'il pou voit prendre. Le procès de M. de Luxembourg, l'excuse de la princesse d'Harcourt à la duchesse de Rohan, mon affaire avec Monsieur le Grand, tout cela, que j'avois si vivement mené, me faisoit craindre d'avoir trop souvent raison. M. de Beauvillier ne fut pas d'avis que je fisse sur celle-ci aucune démarche auprès du Roi, de peur de tourner en sérieux ce que le Roi pouvoit n'avoir pris qu'en boufiFonnerie, mais d'être attentif à la