‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 184 sur 333 · DD DUC DE GESVRES A MON ÉGARD · texte numérisé non relu

DD DUC DE GESVRES A MON ÉGARD

manière plus froide ou ordinaire avec laquelle le Roi me traiteroit, et différer à prendre mes mesures là-dessus. Le conseil en effet fut très-bon : le Roi me traita à Tordinaire, et je demeurai en repos.

Ce vieux Gesvres étoit le mari le plus cruel d'une femme de beaucoup d'esprit, de vertu et de biens, qui se sépara de lui, et le père le plus dénaturé d'enfants très-honnêtes gens qui fut jamais. L'abbé de Gesvres étoit depuis quelques années camérier d'honneur d'Innocent XI, et tellement à son gré qu'il l'alloit faire cardinal, lorsque l'éclat entre lui et le Roi fit rappeler tous les François sur le démêlé des franchises. L'abbé de Gesvres y perdit tout, mais revint de bonne grâce. Le Roi, qui en fut touché, lui donna en arrivant de plein saut l'archevêché de Bourges, qui venoit de vaquer par la mort du frère de Châteauneuf, secrétaire d'État. Le duc de Gesvres, en furie, alla trouver le Roi, lui dit rage de son fils, et fit tout ce qui lui fut possible pour empêcher cette grâce. Le marquis de Gesvres, il l'a traité, lui et sa femme, comme des nègres toute sa vie, au point que le Roi y est souvent entré par bonté. Ses équipages étoient superbes en chevaux, en harnois, en voitures, en livrées, qui se renouveloient sans cesse, et ses écuries pleines de * plus rares chevaux de monture, sans en avoir Jamais monté un depuis plus de trente ans; son domestique prodigieux ; ses habits magnifiques et ridicules pour son âge. Quand on lui parloit de ses grands revenus, du mauvais état de ses affaires malgré sa richesse, du désordre de sa maison et de l'inutilité et de la folie de ses dépenses, il se mettoit à rire et répondoit qu'il ne les faisoit que pour ruiner ses enfants. 11 disoit vrai, et il y réussit conïplctement.

Mais ce n'étoit pas seulement sa famille qu'il persécutoit

gratuitement. Ilfit, cette môme année, un tour au maréchal

de Villeroy aie tuer. Tous deux étoient venus de secrétaires

d'État, et tous deux avoient eu des pères qui avoient fait

une grande cl extraordinaire fortune. Un jour que le petit

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