‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 191 sur 333 · LE NONCE DELPHINI FAIT CARDINAL · texte numérisé non relu

LE NONCE DELPHINI FAIT CARDINAL

toujours traités avec beaucoup d*humeur et de hauteur, ni de son mari, qu^cIle tcnoit de court, et qui demeuroit riche usufruitier d'une partie de ses biens.

Le nonce Delphini ^ fut fait cardinal dans une promotion de nonces et d'Italiens. Le courrier de M. de Monaco devança celui du Pape. Le Roi crut avoir ses raisons pour lui faire une faveur singulière : il lui écrivit un billet de sa main, pour le lui apprendre et s'en réjouir avec lui. Dès qu'il l'eut reçu, il s*en vint à Versailles remercier luimôme, et débarqua chez Torcy. Comme le cas étoit extraordinaire, Torcy le mena chez M*"* de Maintenon, où le Roi étoit déjà, et le fil avertir: le Roi les fit entrer. H"* la duchesse de Bourgogne, qui s'y trouva, et M"* de Maintenon lui firent là leur compliment; le tout dura fort peu. Le courrier du Pape arriva enfin le soir, et lui apporte sa calotte. Il sut assez vivre pour la mettre dans sa poche, et de' demeurer ainsi, depuis le dimanche qu'à son retour d'avoir remercié le Roi il trouva le courrier arrivé, jusqu'au mercredi matin, jour de l'hommage, qu'il eut audience particulière du Roi dans son cabinet, auquel il présenta sa calotte pour la recevoir de sa main. Le Roi la lui rendit, à la difi'érence de ses sujets, à qui il la met sur la tête. Ce nonce avoit beaucoup d'esprit, et en avoit bien aussi la physionomie. Je n'ai jamais vu deux si petits yeux, ni qui dissent tant. Il étoit galant, et peut-être quelchose de plus : il aimoit à se divertir, et alloit fort souvent à l'Opéra. Le Roi, qui étoit alors plus austère qu'il n*a été depuis dans sa dévotion, en fut scandalisé, et lui fit insinuer avec adresse que ce n'étoit pas l'usage ici que les év6ques ni les prêtres allassent aux spectacles : il fut sourd, et ne fit pas semblant de comprendre. Enfin le Roi le lui fit dire de sa part. Le bon Dolphin, glissant sur la conscience et passant à côté de l'usage, se confondit en remerciements de la bonté avec laquelle le Roi avoit soin de sa fortune, et répondit qu'il n'avoit jamais compté d*en

1. Saint-Simon va bientôt l'appeler Deïphin, i. Ce de existe au manuscrit.

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faire aucune en France, mais bien en Italie, où TOpéra et les spectacles n*étoient obstacle à rien, et y retourna tout de plus belle. Le Roi, le voyant arrivé en effet au but malgré rOpéra, voulut peut-être effacer la petite amertume de l'avis par l'agrément du billet, et ne pas renvoyer à Rome un cardinal mécontent.

Coigny, mestre de camp du Royal-Étranger, qui longtemps depuis a fait une si belle fortune, épousa en ce temps-ci M"* du Bordage, du nom de Montbourcher, fille de qualité de Bretagne, très-jolie, et encore plus vertueuse et plus sainte toute sa vie. Toute sa famille étoit huguenote. On les rattrapa comme ils étoient à la frontière pour se retirer en Hollande. Son père se convertit comme il put, et fut tué devant Philisbourg. Le Roi mit le fils au collège, et la fille chez M"* de Miramion, où ils abjurèrent. Le fils eut un régiment, que le Roi lui donna pour rien de bonne heure. 11 étoit bien fait, avec bien de l'esprit, aimant la bonne compagnie, encore plus la liberté, et le jeu par-dessus tout, où il a passé sa vie sans se marier, a peu servi et peu paru à la cour. Leur mère éloit Goyon Matignon, fille du marquis de la Moussaye et d'une sœur de MM. de Bouillon et deTurenneetde M"**de la Trémoille, de Duras et de Roye. M"* du Bordage étoit ainsi nièce maternelle de M. de Quintin, mari sans enfants de la Montgonmiery qui se remaria à Mortagne, de laquelle j'ai parlé à cette occasion.

L'année finit par les holà que le Roi mit entre les jésuites, qui en eurent apparemment besoin, puisqu'ils le firent parler, et les bénédictins. Ces derniers avoient donné depuis peu une belle édition de saint Augustin, dont la morale n'est pas celle des jésuites. Pour l'étouffer, ils employèrent leur égide ordinaire, qui les a toujours si bien servis : le livre, selon eux, étoit tout janséniste; ils l'attaquèrent; les bénédictins répondirent : ils s'échauffèrent fort de part et d'autre. Les jésuites, à bout de preuves et de raisons, mais non d'injures et d'assertions plus que hardies, ne purent venir à bout de ternir cette édition, ni de

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