MALICE CRUELLE DE MONSIEUR I^ ^UNCE
farce à toute la cour : il lui donna à souper, puis le masqua à sa fantaisie.
Ces bals de Marly, rangés ou en masque, étoîent toujours, comme à Versailles, un carré long; le fauteuil du Roi, ou trois, quahd le roi et la reine d'Angleterre y étoient, ce qui arrivoit souvent, et des deux côtés sur même ligne la famille royale, c'est-à-dire jusqu'au rang de petit-fils de France inclusivement. Quelquefois, par dérangement, au milieu du bal, Madame la Duchesse et M** la princesse de Gonti s'approchoient, sous prétexte de causer avec quelqu'un à côté ou derrière, et s'y mettoient aux dernières places. Les dames, les titrées les premières et sans mélange, puis les autres, occupoient les deux côtés longs à droite et à gauche; et vis-à-vis du Roi les danseurs, princes du sang et autres; et les princes du sang qui ne dansoicnt pas, avec les courtisans derrière les dames; et quoique en masque, tout le monde d'abord à visage découvert, le masque à la main. Quelque temps après le bal commencé, s'il y avoit des entrées ou des changements d'habits, ceux et celles qui en étoient en différentes troupes avec un prince ou une princesse sortoient, et alors on revenoit masqué, et on ne savoit en particulier qui étoient les masques. J'étois, moi surtout et plusieurs de nous, demeuré tout à fait l^rouillé avec M. de Luxembourg. Je venois d'arriver, et j'étois déjà assis, lorsque je vis par derrière force mousseline plisséc, légère, longue et voltigeante, surmontée d'un bois de cerf au naturel sur une coiffure bizarre, si haut qu'il s'embarrassa dans un lustre. Nous voilà tous, bien étonnés d'une mascarade si étrange, à nous demander avec , empressement : qui est-ce? et à dire qu'il falloit que ce'^^ masque-là fût bien sûr de son front pour l'oser parer ainsi, lorsque le masque se tourne et nous montre M. de Luxembourg. L'éclat de rire subit fut scandaleux. Le hasard fit qu'un moment après, il vint s'asseoir entre M. le comte de Toulouse et moi, qui aussitôt lui demanda où il avoit été prendre cette mascarade. Le bon seigneur
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n'y entendit jatttiTO.lînesse, et la vérité est aussi au'il étoit fort éloigné d'être fin en rien. Il prit bénigiicmient les rires, qui ne se pouvoient contenir, comme excités par la bizarrerie de sa mascarade, et raconta fort simplement (jue c'étoit Monsieur le Prince à qui il s'étoit adressé,, chez qui il avoit soupe, et qui Tavoit ajusté ainsi; puis se tournant à droite et à gauche, se faisoit admirer et se pavanoit d'être masqué par Monsieur le Prince. Un moment après les dames arrivèrent, et le Roi aussitôt après elles. Les rires recommencèrent de plus belle, et M. de Luxembourg à se présenter de plus belle aussi à la compagnie, avec une confiance qui ravissoit. Sa femme, toute connue qu'elle fût, et qui ne savoit rien ie cette mascarade, en perdit contenance, et tout le monde à les regarder tous deux, et toujours à mourir de rire. Monsieur le Prince, en arrière du service, qui est des charges qui se placent derrière le Roi, regardoit par la chatière, vA s'applaudissoit de sa malice noire. Cet amusement dura tout le bal, et le Roi, tout contenu qu'il étoit toujours, rioit aussi ; et on ne se lassoit point d'admirer une invention si cruellement ridicule, ni d'en parler les jours suivants.
11 n'y avoit soir qu'il n'y eût bal. Madame la chancelière en donna un à la chancellerie, qui fut la fête la plus galante et la plus magnifique qu'il fût possible. Le chancelier y reçut à la portière Monseigneur, les trois princes ses fils et M*"' la duchesse de Bourgogne, sur les dix heures du soir, puis s'alla coucher au château. Il y eut des pièces difl'érenles pour le bal paré, pour les masques, pour une collation superbe, pour des boutiques de tout pays. Chinois, Japonois, etc., qui vendoient des choses infinies et très-recherchées pour la beauté et la singularité, mais qui n'en rccevoient point d'argent : c'étoient <l»*s présents à M'"* la duchesse de Bourgogne et aux dames ; une musique à sa louange, une comédie, des entrées : rien de si bien ordonné, de si superbe, de si parl'ailenicnt entendu; et la chancelière s'en démêla avec
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une politesse, une galanterie et une liberté, comme si die n'eût eu rien à faire. On s'y divertit extrêmement, et on eA sortit après huit heures du matin. M"* de Saint- Simon, qui suivit toujours M°* la duchesse de Bourgogne (et c'étoit grande faveur), et moi, fûmes les dernières trois semaines sans jamais voir le jour. On tenoit rigueur à certains danseurs de ne sortir du bal qu*en même temps que M'' la duchesse de Bourgogne, et m'étant voulu sauver un matin à Marly, elle me consigna aux portes du salon; nous étions plusieurs de la sorte. Je fus ravi de voir arriver les Cendres, et j'en demeurai un jour ou deux étourdi, et M"' de Saint-Simon, à bout,, ne put fournir le mardi gras. Le Roi joua aussi chez M"* de Maintenon, avec quelques dames choisies, au brelan et à petite prime, quelquefois au revers! , les jours qu'il n'y avoit point de ministres ou que leur travail étoit court; et cet amusement se prolongea un peu dans le carême.
M. de Noirraonstiers épousa ce carnaval-ci la fille d'un président en la chambre des comptes, qui s'appeloit Duret de Chcvry. Il éloit veuf dès 1689 de la veuve de Bermont, conseiller au parlement de Paris, fille de la Grange Trianon, président aux requêtes du Palais, qu'il avoit épousée au commencement de 1688, et n'eut point d'enfants de Tune ni de l'autre. Il étoit de la maison de la Trémoille, et son trisaïeul étoit frère du premier duc de la Trémoillo et du baron de Royan et d'Olonne, de manière que le duc de la Trémoille, gendre du duc de Grequy, et lui, étoient pelits-fils des cousins germains. Il étoit frère de la célèbre princesse des Ursins , de M"« de Royan , mère de la duchesse de Châtillon, de la duchesse Lanti et de l'abbé de la Trémoille, auditeur de rote, mort cardinal. Il étoil beau, bien fait, agréable, avec beaucoup d'esprit et d'envie de se distinguer et de s'élever. Il n'avoit pas vingt ans, lorsqu'allant trouver la cour à Chambord, la petite vérole l'arrêta à Orléans, sortit bien, et comme il touchoit à la guérison, sortit une seconde fois, et l'aveugla. Il en futsi
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affligé qu*il demeura vingt ans et plus sans vouloir que personne le vît, enfermé à se faire lire. Avec beaucoup d'esprit et de mémoire, il n'étoit point distrait, et n'avoit que cet unique amusement, qui le rendit fort savant en toutes sortes d'histoires. Le comte de Fiesque, son ami de jeunesse , alla enfin loger avec lui , et le tourmenta tant, qu'il le força à souffrir quelque compagnie. De Fun à Tautre il eut bientôt du monde, et sa maison devint un réduit du meilleur et du plus choisi, par l'agrément de sa conversation, et peu à peu par la sûreté que l'on reconnut dans son commerce, et dans la suite par la bonté solide de ses conseils. C'étoit un esprit droit, qui avoit une grande justesse et une grande facilité à concevoir et à s'énoncer. Il eut, sans sortir de chez lui, les amis les plus considérables par leurs places et par leur état; il se mêla d*une infinité de choses et d'affaires; et sans jamais faire Timportant, il le devint en effet, et sa maison un tribunal dont l'approbation étoit comptée, et où on étoit flatté d'ôtrc admis. Le prodige fut que, quoique pauvre, il se bâtit une maison charmante à Paris, vers le bout de la rue Grenelle, qu'il en régla la distribution et les proportions, et en gros et en détail les dégagements, les commodités, et jusqu'aux ornements, aux glaces, aux corniches, aux cheminées, et au tact choisit des étoffes pour les meubles, en lui en disant les couleurs. 11 étoit fils du marquis de Noirmonstiers qui intrigua tant dans les troubles de la minorité et de la jeunesse du Roi, et qui en tira un brevet de duc avec le gouvernement du Mont-Olympe.
La Hourlie , frère de Guiscard , avoit quitté après avoir servi longtemps, et s'étoit retiré dans une terre vers les Cévennes, où il se mit à vivre avec beaucoup de licence. Vers ce temps-ci il fut volé chez lui; il en soupçonna un domestique, et sans autre façon lui fit de son autorité donner en sa présence une cruelle question. Cicla ne put demeurer si secret que les plaintes n'en vins- >ent; il y alloit de la tète : la Bourlie sortit du royaume, oii il fit d'étranges personnages jusqu'à sa mort, qui le