DETTES DE MADAME LA DUCHESSE
fut encore plus, mais dont il n*cst pas temps de parler.
Madame la Duchesse, dont le Roi avoit payé les dettes il n'y avoit pas longtemps, qui se montoient fort haut, h des marchands et en toutes sortes de choses, n'avoit pas osé parler de celles du jeu, qui alloient à de grosses sommes. Ces dettes s'augmentoient encore ; elle se trouvoit tout à fait dans Timpuîssance de les payer, et par là même dans le plus grand embarras du monde. Ce qu'elle craignoit le plus ctoit que Monsieur le Prince, et surtout Monsieur le Duc, ne le sût. Dans cette extrémité, elle prit le parti de s'adresser à son ancienne gouvernante, et de lui exposer son état au naturel dans une lettre, avec une confiance qui attirât sa toute-puissante protection.* Elle n'y fut pas trompée : M*"' de Maintenon eut pitié de sa situation, et obtint que le Roi payât ces dettes, ne lui fît point de réprimande et lui gardât le secret. Langlée, espèce d*homme fort singulier dans une cour, fut chargé de dresser toos les états de ces dettes avec elle, de toucher les payements du Roi , et de les faire ensuite à ceux à qui Madame la Duchesse devoit, qui en peu de semaines se trouva quitte, sans que personne de ceux qu'elle craignoit sût les dettes ni l'acquittement.
Sans aller plus loin, disons un mot de ce Langlée. C'étoit un homme de rien, de vers Mortagne au Perche, dont Je père s'étoit enrichi, et la mère encore plus. L'on avoit acheté une charge de maréchal des logis de Tannée, pour se décorer, qu'il n avoit jamais faite ; Fautre avoit (Ué femme de chambre de la Reine mère, fort bien avec elle, intrigante, qui s'étoit fait de la considération et des amis, et qui avoit produit son fils de bonne heure parmi le grand monde, où il s'étoit mis dans le jeu. Il y fut dooblemcnt heureux, car il y gagna un bien immense, et ne fut jamais soupçonné de la moindre infidélité. Ayec trèspeu ou point d'esprit, mais une grande connoissance du monde, il sut prêter de bonne grâce, attendre de meiK leure grâce encore, se faire beaucoup d'amis et de la réputation, à force de bons procédés. Il fut des plu»
[1700] LÂNCLÉE. 305
grosses parties du Roi du temps de ses maîtresses. La conformité de goût l'attacha particulièrement à Monsieur, mais sans dépendance et sans perdre le Roi de vue, et il se trouva insensiblement de tout à la cour de ce qui n'étoit qu'agréments et futile, et qui n'en est pas une des moindres parties à qui sait bien en profiter. 11 fut donc de tous les voyages, de toutes les parties, 'de toutes les fêtes de la cour, ensuite de tous les Marlis, et lié avec toutes les maîtresses, puis avec toutes les filles du Roi, et tellement familier avec elles quMl leur disoit fort souvent leurs vérités. Il étoit fort bien avec tous les princes du sang, qui mangeoient très-souvent à Paris chez lui, où abondoit la plus grande et la meilleure compagnie. Il régcntoit au Palais-Royal, chez Monsieur le Grand et chez ses frères, chez le maréchal de Villeroy, enfin chez tçus les gens en première place. Il s'étoit rendu maître des modes, des fêtes, des goûts, à tel point que personne n'en donnoit que sous sa dii jction, à commencer par les princes et les princesses du sang, et qu'il ne se bâtissoit ou ne s'achetoit point de maison qu'il ne présidât à la manière de la tourner, de l'orner et de la meubler.
Il avoit été sur ce pied-là avec M. de Louvois, avec M. de Seignelay, avec le maréchal d'Humières; il y étoit avec M"" de Uouillon, avec la duchesse du Lude, en un mot avec tout ce qui étoit le plus distingué et qui recevoit le plus de monde. Point de mariage dont les habits et les présents n'eussent son choix, ou au moins son approbation. Le Roi le souffroit, cela n'alloit pas à plus; tout le reste lui étoit soumis, et il abusoit souvent de l'empire qu'il usurpoit. A Monsieur, aux filles du Roi, à quantité de femmes, il leur (iisoit di's oiduros horribles, et cela chez elles, à Saint- Cloud, dans le salon de Marly. Il entroit encore, et étoit t'nlié toute sa vie dans quantité de secrets de galanterie. Son coiiiinerce étoit sûr, et il n'avoit rien de méchant, iHoit obligeant même, et toujours porté à servir de sa bourse ou de ses amis, et n'étoit mal avec personne. 11 éloit assez \èiu et coiffé comme Monsieur, il en avoit aussi
Saint-Simon ii. '^^