‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 22 sur 333 · MORT DE FERVAQUES · texte numérisé non relu

MORT DE FERVAQUES

de rente. 11 étoit riche, quoique frère cadet de BuUion. Leur mère étoit sœur aînée de la maréchale de la Mothe, qui vint demander au Roi le gouvernement pour BuUion, qui en offroit deux cent mille [livres] pour celui qu'il lui plairoit gratifier. Sur-le-champ il raccorda, donna à la maréchale douze mille livres d'augmentation de pension, et fit mander à Rosen, qui étoit à Paris, qu'il lui donnoitles deux cent mille livres de Bullion,. La paix lui avoit fait perdre une assez bonne confiscation que le Roi lui avoit donnée.

Il se trouva un testament de Fervaques, par lequel, entre autres legs, il donnoit à la duchesse de Yentadour la jouissance, sa vie durant, d'une terre de quatorze mille livres de rente, et malgré ces legs, il revenoit fort gros à BuUion. 11 avoit été conseiUer au parlement de Metz, après avoir éprouvé à un siège qu'il n'étoit pas propre à la guerre, sans avoir pourtant rien fait de malhonnête. On s^aperçut à un repas, à la tranchée, qu'il ne mangeoit point; on l'en pressa; il répondit plaisamment qu'il ne mangeoit jamais qu'il ne fût sûr de la digestion : il avoua franchement sa peur, sans la témoigner autrement que par ses paroles. Il quitta à la fin delà campagne, et n'en fut pas moins estimé.

Son père étoit fils de BuUion, surintendant des finances et président à mortier. Il fut président à mortier en survivance, et se laissa persuader d'en donner la démission pour une place de conseiller d'honneur et la charge de greffier de l'ordre. Son fils, dont je parlois tout à l'heure, ne prit une charge de conseUler au parlement de Metz qu'en passant : il acheta la charge de prévôt de Paris, à l'ombre de laqueUe il reprit l'épéc, et parut ainsi dans le monde et à Versailles. Satemme, qui étoit une Rouillé, sœur de la marquise de NoaiUes puis duchesse de Richelieu, enrageoit de voir sa sœur femme de qualité. EUe et &OD mari, sous prétexte de rendre des devoirs à la maréchale de la Mothe et à la duchesse de Yentadour, sa fiUe, de chez qui ils ne bougeoient, se fourroient tant qu'ils

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pouvoient partout. M"* de Bullion étoit altière, glorieuse, impétueuse, et ne supportoit qu'avec peine d'être à la cour, parce qu'elle y vouloit aller, sans parvenir à être de la cour : de bien meilleures qu'elle ne songeoient pas à manger ni à entrer dans les carrosses. Enfin, après de longues douleurs, elle offrit si gros à M"* de Véntadour, dame d'honneur de Madame, pour entrer dans son carrosse, que, tentée de la somme, elle le dit franchement à Monsieur et à Madame, qui, par considération pour eUe, y consentirent. M""* de Bullion entra donc ainsi dans le .carrosse de Madame, et soupa une fois avec elle et Monsieur à Saint-Cloud, dont elle pensa mourir de joie; mais elle en demeura là, et le Roi n'en voulut jamais ouïr parler pour manger, ni pour les carrosses de Madame la Dauphine. Un gouvernement de province, quelque petit qu'il fÙt, étoit donc bien peu de convenance à Bullion; et si son frère l'avoit eu, au moins avoit-il servi, été capitaine d'une des compagnies de gendarmerie de la Reine, etn'avoit jamais été de robe. Bullion et sa femme dévoient donc tout à la maréchale de la Mothe et à M"* de Yentadour, chez lesquelles ils passoient leur vie. Malgré cela, M"* de Bullion, aussi avare que riche et glorieuse, et c'est beaucoup dire,. et qui traitoit son mari comme un petit garçon, lui fit attaquer le testament de son frère, et faire un procès directement à M"* de Véntadour sur l'usufruit que Férvaques lui avoit laissé. Cette infamie, et faite le lendemain du gouvernement du Maine et du Perche, souleva contre elle la cour et la ville à n'oser plus se montrer nuUe part. Elle soutint la gageure, se brouilla avec ses protectrices, et perdit son procès avec toutes les sauces et avec une acclamation générale. Question fut après de se raccommoder, et de sortir par là de la sorte d'excommunication générale où elle étoit tombée avec tout le monde. Cela dura quelques mois. A force de soumissions qui lui coûtèrent bien cher, M"" de Véntadour fut assez bonne pour lui pardonner, et peu à peu il n'y parut plus. Le duc de Lesdiguières, qui étoit fort jeune et fort doux«

et qui ne tarda pas h moDtrer qu'il étoit aussi fort brave, eut quelques paroles en sortant de la comédie avec Lambert, colonel d'infanterie, jeune homme très-suffisant, qui voulut porter ses plaintes aux maréchaux de France, et qui ne savoit apparemment pas que les ducs ne les reconnoissent point. Le Roi le sut, et ordonna à M. de Duras, beau-père de M. de Lesdiguières, d'accommoder seul cette affaire, qui n'alla pas plus loin.

Monsieur de Lorraine arriva à Strasbourg, allant en Lorraine. Le marquis d'Huxelles, commandant d'Alsace, l'y reçut moins comme un duc de Lorraine qu'en neveu du Roi qu'il alloit être. M. d'Ëlbœuf se hâta de l'aller voir. Il tint en revenant des propos peu mesurés, qui revinrent et déplurent fort à Monsieur de Lorraine. Il en fut embarrassé, et essaya de s'en justifier auprès du Roi, à qui cela ne faisoit pas grand'chose. Quelque temps après, il voulut retourner en Lorraine, pour montrer qu'il étoit bien en ce pays-là, malgré ce qui s'en étoit débité. Il n'osa pourtant s'y hasarder sans en parler au Roi, qui ne le lui conseilla pas. Cétoit un homme audacieux, et qui ne vouloit pas avoir le démenti d'un voyage qu'il avoit annoncé, mais il l'eut tout du long. Monsieur de Lorraine, qui en fut averti, en fit parler au Roi, qui au conseil fit succéder la défense, et M. d'Elbœuf demeura tout court. Bouzols, beau-frère de Torcy, fut complimenter de la part du Roi Monsieur de Lorraine à son arrivée.

Le Roi, désormais en pleine paix, voulut étonner l'Europe par une montre de sa puissance, qu'elle croyoit avoir épuisée par une guerre aussi générale et aussi longue, et en même temps se donner, et plus encore à M** de Maintenon, un superbe spectacle sous le nom de M^Me duc de Bourgogne. Ce fut donc sous le prétexte de lui faire voir une image de la guerre, et de lui en donner les premières leçons, autant qu un temps de paix le pouvoit permettre, qu'il déclara un camp à Compiègne, qui seroit commandé par le maréchal de BoufiQers sous ce jeune prince. Les troupes qui en grand nombre le dévoient composer furent nommées, et

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pouvoîent partout. M"* de Bullion étoit altière, glorieuse, impétueuse, et ne supportoit qu'avec peine d'être à la cour, parce qu'elle y vouloit aller, sans parvenir à être de la cour : de bien meilleures qu'elle ne songeoient pas à manger ni à entrer dans les carrosses. Enfin, après de longues douleurs, elle offrit si gros à M"' de Véntadour, dame d'honneur de Madame, pour entrer dans son carrosse, que, tentée de la somme, elle le dit franchement à Monsieur et à Madame, qui, par considération pour elle, y consentirent. M"* de Bullion entra donc ainsi dans le xîarrosse de Madame, et soupa une fois avec elle et Monsieur à Saint-Gloud, dont elle pensa mourir de joie; mais elle en demeura là, et le Roi n'en voulut jamais ouïr parler pour manger, ni pour les carrosses de Madame la Dauphine. Un gouvernement de province, quelque petit qu'il fût, étoit donc bien peu de convenance à Bullion; et si son frère l'avoit eu, au moins avoit-il servi, été capitaine d'une des compagnies de gendarmerie de la Reine, etn'avoit jamais été de robe. Bullion et sa femme dévoient donc tout à la maréchale de la Mothe et à M""' de Véntadour, chez lesquelles ils passoient leur vie. Malgré cela, M"* de Bullion, aussi avare que riche et glorieuse, et c'est beaucoup dire,. et qui traitoît son mari comme un petit garçon, lui fit attaquer le testament de son frère, et faire un procès directement à M"' de Véntadour sur l'usufruit que Fervaques lui avoit laissé. Cette infamie, et faite le lendemain du gouvernement du Maine et du Perche, souleva contre elle la cour et la ville à n'oser plus se montrer nulle part. Elle soutint la gageure, se brouilla avec ses protectrices, et perdit son procès avec toutes les sauces et avec une acclamation générale. Question fut après de se raccommoder, et de sortir par là de la sorte d'excommunication générale où elle étoit tombée avec tout le monde. Cela dura quelques mois. A force de soumissions qui lui coûtèrent bien cher, M"" de Véntadour fut assez bonne pour lui pardonner, et peu à peu il n'y parut plus. Le duc de Lesdiguières, qui étoit fort jeune et fort doux.

et qui ne tarda pas h montrer qu'il étoit aussi fort brave, eut quelques paroles en sortant de la comédie avec Lambert, colonel d'infanterie, jeune homme très-suffisant, qui voulut porter ses plaintes aux maréchaux de France, et qui ne savoit apparemment pas que les ducs ne les reconnoissent point. Le Roi le sut, et ordonna à M. de Duras, beau-père de M. de Lesdiguières, d'accommoder seul cette affaire, qui n'alla pas plus loin.

Monsieur de Lorraine arriva à Strasbourg, allant en Lorraine. Le marquis d'Huxelles, commandant d'Alsace, l'y reçut moins comme un duc de Lorraine qu'en neveu du Roi qu'il alloit être. M. d'Elbœuf se hâta de l'aller voir. Il tint en revenant des propos peu mesurés, qui revinrent et déplurent fort à Monsieur de Lorraine. Il en fut embarrassé, et essaya de s'en justifier auprès du Roi, à qui cela ne faisoit pas grand' chose. Quelque temps après, il voulut retourner en Lorraine, pour montrer qu'O étoit bien en ce pays-là, malgré ce qui s'en étoit débité. 11 n'osa pourtant s'y hasarder sans en parler au Roi, qui ne le lui ( onseilla pas. C'étoit un homme audacieux, et qui ne vouloit pas avoir le dimenti d'un voyage qu'il avoit annoncé, mais il l'eut tout du long. Monsieur de Lorraine, qui en fut averti, en fit parler au Roi, qui au conseil fit succéder la (Icfinse, et xM. d'Elbœuf demeura tout court, Bouzols, l)cau-frtTe de Torcy, fut complimenter de la part du Roi Monsieur de Lorraine à son arrivée.

Le Roi, désormais en pleine paix, voulut étonner l'Europe par une montre de sa puissance, qu'ellecroyoitavoirépuisée par une guerre aussi générale et aussi longue, et en même temps se donner, et plus encore à M"* de Maintenon, un superbe spectacle sous le nom de M*Me duc de Bourgogne. Ce fut donc sous le prétexte de lui faire voir une image de la fîuerre, et de lui en donner les premières leçons, autant qu'un temps de paix le pouvoit permettre, qu'il déclara un camp il Compiègne, qui seroit commandé par le maréchal de Boufflers sous ce jeune prince. Les troupes qui en grand nombre le dévoient composer furent nommées, et

temps ; qu'il avoit eu toutes les peines imaginables à y réussir, mais à condition que ce François seroit choisi par le Pape, et que, pour éviter qu'il n'en prît quelqu'un qui ne fût pas agréable au Roi, il avoit fait effort de tout son crédit auprès du Pape pour lui en faire accepter un le plus attaché au Roi qui pût être * et en âge de le servir longtemps; que c'étoit l'abbé d'Auvergne, excepté lequel,, le Pape lui avoit déclaré qu'il n'en 'feroit aucun autre. 11 joignit à cela tout ce qu'il crut capable de faire avaler au Roi, comme un service aussi adroit que signalé, un mensonge qui pouvoit passer pour unique en son gétare. En même temps, il dit au Pape tout ce qu'il put pour lui persuader que, dans la presse et le désir où il étoit de contenter l'Empereur, il croyoit avoir obtenu de la bonté et de l'amitié dont le Roi vouloit bien l'honorer le plus grand point qu'il eût pu se proposer pour tirer Sa Sainteté de la situation forcée où elle se trouvoit, qui étoit de faire condescendre le Roi à la promotion de l'êvêque de Javarin, en faisant en même temps un François, chose où jusque-là on n'avoit pu parvenir à amener le Roi; mais qu'en même temps Sa Majesté n'y vouloit consentir que pour son neveu l'abbé d'Auvergne ; que c'étoit tout ce qu'il avoit pu tirer du Roi, et qu'il croyoit par là avoir rendu un grand service au Roi et au Pape, en le mettant en état de satisfaire l'Empereur sans se brouiller avec le Roi en faisant à la fois l'êvêque de Javarin et l'abbé d'Auvergne.

11 arriva, pour le malheur du cardinal de Bouillon, qu'un hameçon si adroitement préparé n'eut pas l'effet qu'il s'étoit promis de sa hardiesse. Le Pape, qui, par les offices pressants qu'il recevoit d'ailleurs que du cardinal de Bouillon de la part du Roi contre Monsieur de Gambray, et qui étoit en même temps bien informé de la conduite de ce cardinal, toute en faveur du même prélat.

1. Le manuscrit porte et devant comme après qui pût être, la première fois en interligne.

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quoique rhomme du Roi à Rome, ne pouvoit ajuster deux choses si contradictoires. Il soupçonna de la profondeur dans Farrangement du discours et de la proposition du cardinal de Rouillon, et surtout dans Tempressement qui lui échappa de brusquer la promotion de l'évêque et de l'abbé, et cela lui fit prendre le parti d'attendre d'ailleurs des nouvelles de France. D'autre part, le Roi fut surpris au dernier point de la dépêche du cardinal de Bouillon, et comme il n'avoit eu que trop d'occasions en sa vie de le connoître, il ne douta point qu'il n'eût suggéré au Pape un expédient si flatteur à la vanité des Bouillons, mais si destructif de l'intérêt et des ordres du Roi contre la promotion de l'évêque de Javarin. Il entra en colère, et en môme temps en crainte que cette promotion se précipitât, et il fit dépêcher un courrier au cardinal de Bouillon, par lequel, sans entrer en aucun raisonnement, 0 réitéra ses ordres contre la promotion de révoque de Javarin, et ajouta en même temps que si, contre toute attente et malgré toute représentation, le Pape se déterminoit à passer outre, il s'opposoit à ce qu'aucun François, et particulièrement l'abbé d'Auvergne, fût fait cardinal, à qui il défendoit de l'accepter, même s'il étoit fait, sous peine de désobéissance. Outre celle dépêche au cardinal de Bouillon, le courrier étoit chargé d'une autre portant mêmes ordres au principal agent des évoques opposés à Monsieur de Cambray, avec conjniandement de plus de l'aller tout sur-le-champ montrer au Pape, ce qui fut exécuté. Le Pape alors se sut bon gré des soupçons qui* l'avoient fait différer, et le cardinal de Bouillon pensa mourir de, honte, de dépit et de rage. Le Pape, qui en effet éloil pressé de faire l'évêque de Javarin, ne Ictoit pas au point où le cardinal de Bouillon l'avoil mandé pour faire agréer l'expédient qu'il avançoit, et qui, plus françois en son âme qu'impérial, voyoit rexlrOine répugnance du Roi pour cet évêque, temporisa H bien qu'il mourut sans le faire cardinal, et manifesta de I»lu8 en plus par cette conduite l'audacieux mensonge du

cardinal de Bouillon, que ce pape avoit fait mander aussi au Roi.

Trois mariages se suivirent de près à la fin de février et au commencement de mars. Souvré, frère de Barbezieux et maître de la garde-robe du Roi, épousa la fille unique du feu marquis de Rebénac, frère du marquis de Feuquières, à condition d'en porter les armes et de prendre le nom de Pas dans les actes, qui est celui de MM. de Feuquières. Il en eut beaucoup de biens, et la lieutenance générale du gouvernement de Béarn et basse Navarre. Rebénac étoit fort honnête homme, et fort employé et distingué dans les négociations.

Le vieux Seissac* épousa la dernière sœur du second lit du duc de Chevreuse, jeune et jolie, qui, avec peu de bien, le voulut malgré la disproportion d'âge, dans Tespérance d'être bientôt veuve et de jouir des grands avantages de son contrat de mariage. G'étoit un homme de grande qualité et de beaucoup d'esprit, que démentoient toutes les qualités de Tâme. Il avoit eu la charge de maître de la garde-robe du Roi de M. de Quitry, lorsque le Roi fit pour lui la nouvelle charge de grand-maître de la garde-robe. Seissac étoit fort riche, fort gascon, gros joueur et beaucoup du grand monde, mais peu estimé, et on se défioit fort de son adresse au jeu.

Le Roi, dans ces temps-là, jouoit aussi fort gros jeu, et c'étoit le brelan qui étoit à la mode. Un soir que Seissac étoit de la partie du Roi, M. de Louvois vint lui parler à l'oreille. Un moment après le Roi donna son jeu à M. de Lorges, à qui il dit de le tenir et de continuer pour lui jusqu'à ce qu'il fût revenu, et s'en alla dans son cabinet avec M. de Louvois. Dans cet intervalle, Çeissac fit une tenue à M. de Lorges, qu'il jugça contre toutes les règles du jeu, puis un va-tout qu'il gagna ne portant quasi rien. Le coup étoit fort gros. Le soir, M. de Lorges se crut obligé d'avertir le Roi de se qui s'étoit passé. Le Roi fit arrêter

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