‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 24 sur 333 · MORT DE FERVAQUES · texte numérisé non relu

MORT DE FERVAQUES

de rente. 11 étoit riche, quoique frère cadet de BuUion. Lear mère étoit sœur aînée de la maréchale de la Mothe, qui vint demander au Roi le gouvernement pour Bullion, qui en offroit deux cent mille [livres] pour celui qu'il lui plairoit gratifier. Sur-le-champ il raccorda, donna à la maréchale douze mille livres d'augmentation de pension, et fit mander à Rosen, qui étoit à Paris, qu'il lui donnoit les deux cent mille livres de Bulliou. La paix lui avoit fait perdre une assez bonne confiscation que le Roi lui avoit donnée.

Il se trouva un testament de Fervaques, par lequel, entre autres legs, il donnoit à la duchesse de Yentadour la jouissance, sa vie durant, d'une terre de quatorze mille livres de rente, et malgré ces legs, il revenoit fort gros à BoUion. 11 avoit été conseiller au parlement de Metz, après avoir éprouvé à un siège qu'il n'étoit pas propre à la guerre, sans avoir pourtant rien fait de malhonnête. On 6*aperçut à un repas, à la tranchée, qu'il ne mangeoit point; on Ten pressa; il répondit plaisamment qu'il ne mangeoit jamais qu'il ne fût sûr de la digestion : il avoua franchement sa peur, sans la témoigner autrement que par 8es paroles. Il quitta à la fin delà campagne, et n'en fut pas moins estimé.

Son père étoit fils de Bullion, surintendant des finances et président à mortier. Il fut président à mortier en survivance, et se laissa persuader d'en donner la démission pour une place de conseiller d'honneur et la charge de greffier de l'ordre. Son fils, dont je parlois tout à l'heure, ne prit une charge de conseiller au parlement de Metz qu'en passant : il acheta la charge de prévôt de Paris, à Tombre de laquelle il reprit l'épée, et parut ainsi dans le monde et à Versailles. Sa temme, qui étoit une Rouillé, sœur de la marquise de Noailles puis duchesse de Richelieu, enrageoit de voir sa sœur femme de qualité. Elle cl son mari, sous prétexte de rendre des devoirs à la maréchale de la Mothe et à la duchesse de Yentadour, sa fille, de chez qui ils ne bougeoient, se fourroient tant qu'ils

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pouvoient partout. M"* de Bullion étoit altière, glorieuse, impétueuse, et ne supportoit qu'avec peine d'être à la cour, parce qu'elle y vouloit aller, sans parvenir à être de la cour : de bien meilleures qu'elle ne songeoient pas à manger ni à entrer dans les carrosses. Enfin, après de longues douleurs, elle offrit si gros à M"* de Véntadour, dame d'honneur de Madame, pour entrer dans son carrosse, que, tentée de la somme, elle le dit franchement à Monsieur et à Madame, qui, par considération pour elle, y consentirent. M"** de Bullion entra donc ainsi dans le .carrosse de Madame, et soupa une fois avec elle et Monsieur à Saint-Gloud, dont elle pensa mourir de joie; mais elle en demeura là, et le Roi n'en voulut jamais ouïr parler pour manger, ni pour les carrosses de Madame la Dauphine. Un gouvernement de province, quelque petit qu'il fût, étoit donc bien peu de convenance à Bullion; et si son frère l'avoit eu, au moins avoit-il servi, été capitaine d'une des compagnies de gendarmerie de la Reine, etn'avoit jamais été de robe. Bullion et sa femme dévoient donc tout à la maréchale de la Mothe et à M"** de Véntadour, chez lesquelles ils passoient leur vie. Malgré cela. M"* de Bullion, aussi avare que riche et glorieuse, et c'est beaucoup dire,. et qui traitoit son mari comme un petit garçon, lui fit attaquer le testament de son frère, et faire un procès directement à M"* de Véntadour sur l'usufruit que Fervaques lui avoit laissé. Cette infamie, et faite le lendemain du gouvernement du Maine et du Perche, souleva contre elle la cour et la ville à n'oser plus se montrer nulle part. Elle soutint la gageure, se brouilla avec ses protectrices, et perdit son procès avec toutes les sauces et avec une acclamation générale. Question fut après de se raccommoder, et de sortir par là de la sorte d'excommunication générale où elle étoit tombée avec tout le monde. Cela dura quelques mois. A force de soumissions qui lui coûtèrent bien cher, M"** de Véntadour fut assez bonne pour lui pardonner, et peu à peu il n'y parut plus. Le duc de Lesdiguières, qui étoit fort jeune et fort doux«

et qui ne tarda pas h montrer qu'il étoit aussi fort brave, eut quelques paroles en sortant de la comédie avec Lambert, colonel d'infanterie, jeune bomme très-suffisant, qui voulut porter ses plaintes aux maréchaux de France, et qui ne savoit apparemment pas que les ducs ne les recon- Doissent point. Le Roi le sut, et ordonna à M. de Duras, beau-père de M. de Lesdiguières, d'accommoder seul cette affaire, qui n'alla pas plus loin.

Monsieur de Lorraine arriva à Strasbourg, allant en Lorraine. Le marquis d'Huxelles, commandant d'Alsace, l'y reçut moins comme un duc de Lorraine qu'en neveu du Roi qu'il alloit être. M. d'Ëlbœuf se bâta de l'aller voir. Il tint en revenant des propos peu mesurés, qui revinrent et déplurent fort à Monsieur de Lorraine. Il en fut embarrassé, et essaya de s'en justifier auprès du Roi, à qui cela ne faisoit pas grand'cbose. Quelque temps après, il voulut retourner en Lorraine, pour montrer qu'il étoit bien en ce pays-là, malgré ce qui s'en étoit débité. Il n'osa pourtant s'y basarder sans en parler au Roi, qui ne le lui conseilla pas. C'étoit un bomme audacieux, et qui ne vouloit pas avoir le démenti d'un voyage qu'il avoit annoncé, mais il l'eut tout du long. Monsieur de Lorraine, qui en fut averti, en fit parler au Roi, qui au conseil fit succéder la défense, et M. d'Elbœuf demeura tout court, Bouzols, beau-frère de Torcy, fut complimenter de la part du Roi Monsieur de Lorraine à son arrivée.

Le Roi, désormais en pleine paix, voulut étonner l'Europe par une montre de sa puissance, qu'elle croyoit avoir épuisée par une guerre aussi générale et aussi longue, et en même temps se donner, et plus encore à M** de Maintenon, un superbe spectacle sous le nom de M^Me duc de Bourgogne. Ce fut donc sous le prétexte de lui faire voir une image de la guerre, et de lui en donner les premières leçons, autant qu*un temps de paix le pouvoit permettre, qu'il déclara un camp à Compiègne, qui seroit commandé par le marécbal de BouflQers sous ce jeune prince. Les troupes qui en grand nombre le dévoient composer furent nommées, et

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