‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 271 sur 333 · ET A&IDASSADEUR EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

ET A&IDASSADEUR EN ESPAGNE

table, environnés^ de valets, qui mangeoient dans la même pièce, et qui s'étant prolongé le plus qu'ils avoient pu le plalsirdeTentendre, et celui de lavoir parla glace, vers laquelle il éloit tourné débouta la cheminée, n'avoientpuy tenir plus longtemps, avoient tous à la fois laissé échapperce grand éclat de rire. On peut juger de ce que devint Tallart à ce réveil, et tous les contes qui en coururent par Versailles.

Le vendredi 19 novembre, le roi d'Espagne prit le grand deuil. Villequier dans les appartements, et ailleurs un lieutenant des gardes, portèrent la queue de son manteau. Deux jours après, le Roi le prit en violet à l'ordinaire, et drapa, ainsi que ceux qui drapent avec lui. Le lundi 22, on eut des lettres de l'électeur de Bavière, de Bruxelles, pour reconnoitre le roi d'Espagne. Il le fit proclamer parmi les Te Deum, les illuminations et les réjouissances, et nomma le marquis de Bedmar, mestre de camp général des Pays-Bas, pour venir ici de sa part. Le même jour, le Parlement, en corps et en robes rouges, mais sans fourrure ni mortiers, vint saluer le roi d'Espagne; le premier président le harangua, ensuite la chambre des comptes et les autres cours, conduits' par le grand maître des cérémonies. Le roi d'Espagne ne se leva point de son fauteuil pour pas un de ces corps, mais il demeura toujours découvert. Chez le prince de Galles à Saint-Germain, et chez Monsieur à Paris, il ne s'assit point, et fut reçu et conduit à sa portière comme il avoit été à Meudon. Le mercredi 24, le Hoi alla à Marly jusqu'au samedi suivant; le roi d'Espagne fut du voyage. Tout s'y passa comme à Versailles, excepté qu'il fut davantage parmi tout le monde dans le salon. 11 mangea toujours à la table du Roi, dans un fauteuil à sa droite.

L'ambassiideur d'Hollande, contre tout usage des ministres étranj^'ers, alla par les derrières chez Torcy se plaindre anièrenient de l'acceptation du testament, de la part

1. Saint-Simon met au masculin ce mot et ceux des tuivantt qui te rap* ji irl/»nt à prritonnfs.

i. Il y a bien conduttH^ et non emiduitti.

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de ses iiiaHres. L'ambassadeur d^Espagne y amena le marquis de Bedmar, que le Roi vit longtemps seul dans son cabinet. Le prince de Chimay et quelques autres Espagnols et Flamands qui les accompagnoient saluèrent aussi les deux rois ; le nôtre les promena dans les jardins, et leur en fit les honneurs en présence du roi d^Espagne. Ils rur(;iit surpris de ce que le Roi fit à Tord inaire couvrir tout le monde et eux-mêmes; il s en aperçut, et leur dit que jamais on ne se couvroit devant lui, mais qu^aux promenades il ne vouloit pas que personne s'enrhumât.

Le dimanche 28, Tambassadeur d'Espagne apporta au Roi des lettres de M. de Vaudemont, gouverneur du Milanois, qui y avoit fait proclamer le roi d*Espagne, avec les mûmes démonstrations de joie qu'à Bruxelles, et qui donnoit les mêmes assurances de fidélité. Bedmar retourna en Flandres, après avoir encore entretenu le Roi, auquel il plut fort. Les courriers d'Espagne pleuvoient, avec des remerciements et des joies noupareilles dans les lettres de la junte. Le 1" décembre, le chancelier, à la tête du conseil en corps, alla prendre congé du roi d'Espagne, maiè sans harangue, l'usage du conseil étant de ne haranguer pas même le Roi. Le lundi S, le roi d'Espagne fit grand d'Espagne de la première classe le marquis de Castel dos Ries, ambassadeur d'Espagne, et prit sans cérémonie la Toison d'or, conservant Tordre du Saint-Esprit, qui par ses slatuts est compatible avec cet ordre et celui de la Jarretière seulement. Il la porta avec un ruban noir cordon né, en attendant d'en recevoir le collier en Espagne par le plus ancien chevalier. La manière de porter la Toison a fort varié, et est maintenant fixée au ruban rouge onde au col. D'abord ce fut, pour tous les jours, un petit collier léger sur le modèle de celui des jours de cérémonies; il dégénéra en chaîne ordinaire, puis se mit à la boutonnière par commodité. Un ruban succéda à la chaîne, soit au col, soit à la boutonnière, et comme il n'étoit pas de l'institution, la couleur en fut indifférente; enfin la noire prévalut, par l'exemple et le nombre des

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chevaliers graves et âgés, jusqu'à ce que Télecteur de Bavière, étant devenu gouverneur des Pays-Bas, préféra le rouge, comme d'un plus ancien usage et plus parant. A son exemple, tous les chevaliers de la Toison des Pays- Bas et d'Allemagne prirent le ruban rouge onde, et le roi d'Espagne le prit de même bientôt après l'avoir porté en noir, et personne depuis ne Ta plus portée autrement, ni à la boutonnière, que pour la chasse.

La maison royale, les princes et princesses du sang, toute la cour, le nonce, les ambassadeurs de Venise et de Savoie, les ministres des princes d'Italie prirent congé du roi d'Espagne, qui ne fit aucune visite d'adieu. Le Roi donna aux princes ses petits-fils vingt et une bourses de mille louis chacune, pour leur poche et leurs menus plaisirs pendant le voyage, et beaucoup d'argent d'ailleurs pour les libéralités.

Enfin, le samedi 4 décembre, le roi d'Espagne alla chez le Roi avant aucune entrée, et y resta longtemps seul, puis descendit chez Monseigneur, avec qui il fut aussi seul longtemps. Tous entendirent la messe ensemble à la tribune; la foule de courtisans étoit incroyable. Au sortir do la messe, ils montèrent tout de suite en carrosse : M"* la duchesse de Bourgogne entre les deux rois au fond. Monseigneur au devant, entre Messeigneurs ses autres deux fils, Monsieur à une portière et Madame à l'autre, environnés en pompe de beaucoup plus de gardes que d'ordinaire, des gens d'armes et des chevau-légers; tout le chemin jusqu'à Sceaux jonché de carrosses et de peuple, et Sceaux, où ils arrivèrent un peu après midi, plein de dannîs et de courtisans, gardé par les deux compagnies des mousquetaires. Dès qu'ils eurent mis pied à terre, le Hoi traversa tout l'appartement bas, entra seul dans la dernière pièce avec le roi d'Espagne, et fit demeurer tout le monde dans le salon. Un quart d'heure après, il appela Monseigneur, qui étoitresté aussi dans le salon, et quel(|u«; temps après l'ambassadeur d'Espagne, qui prit là congé du Roi son maître. Un moment après, il fit

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entrer ensemble M*' et M"* la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, Monsieur et Madame, et après un court intervalle, les princes et les princesses du sang. La porte étoit ouverte à deux battants, et du salon on les voyoit tous pleurer avec amertume. Le Roi dit au roi d'Espagne, en lui présentant ces princes : « Voici les princes de mon sang et du vôtre ; les deux nations présentement ne doivent plus se regarder que comme une même nation : ils doivent avoir les mêmes intérêts; ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme à moi ; vous ne sauriez avoir d^amis plus fidèles ni plus assurés. » Tout cela dura bien une heure et demie. A la fin il fallut se séparer. Le Roi conduisit le roi d*Espagne jusqu au bout de Tappartement, et Tembrassa à plusieurs reprises et le tenant longtemps dans ses bras, xMonseigneur de même. Le spectacle fut extrêmement touchant.

Le Roi rentra quelque temps pour se remettre ; Monseigneur monta seul en calèche, et s*en alla à Meudon; et le roi d'Espagne, avec Mcsseigneurs ses frères et M. de Noailles, dans son carrosse, pour aller coucher à Chastres. Le Roi se promena ensuite en calèche avec M"* la duchesse de Bourgogne, Monsieur et Madame, puis retournèrent tous à Versailles. Desgranges, maître des cérémonies, et Noblet, un des premiers commis de Torcy, pour servir de secrétaire, suivirent au voyage. Louville,de qui j'ai souvent parlé, Montviel et Valouse, pour'écnyers, Hersent, premier valet de garde-robe, et la Roche, pour premier valet de chambre, suivirent pour demeurer en Espagne, avec quelques menus domestiques de chambre et de garde-robe, et quelques gens pour la bouche et de médecine.

M. de Beauvillier, qui se crevoit de quinquina pour arrêter une fièvre opiniâtre accompagnée d'un fâcheux dévoiement, mena Madame sa femme, à qui M"* deCheverny et de Razilly tinrent compagnie. Le Roi voulut absolument qu'il se mit en chemin et qu'il t&chftt de fidre

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