LOUVILLE EN PREMIER CRÉDIT
dessc. Il a fait fortune par Tambassade d*Ângi«ioiie et les grands emplois. Le conseiller d'État, qui étoit, coînme le cardinal Portocarrero, Boccanegra, étoit frère du patriarche des Indes, qui ne mangeoit pas plus de pain que le marquis do Mancera, mais qui étoit méchant, hargneux, haineux, malintentionné, et pestant toujours contre le gouvernement. Il ne savoit mot de latin , quoique il ne manquât ni d'esprit ni de lecture. Sa parenté et Famour du cardinal Portocarrero pour ses parents le firent, malgré tout cela, confirmer dans sa charge de patriarche des Indes. Voilà la plupart des personnages qui fîguroient en Espagne lorsque le Roi y arriva.
Comme il n'y connoissoit personne, il se laissa conduire au duc d'iiarcourtet à ceux qui avoient eu la principale part au testament, qui étoient fort liés entre eux, et avec les principaux desquels il passoit sa vie, par les fonctions intimes de leurs emplois, comme le cardinal Portocarrero, qui cloit Tâme de tout, et les marquis de Yillafranca, duc de Médina Sidonia, et comte de Benavente, qui avoient les trois charges. Mais comme tous ceux-là même lui étoient étrangers, et M. d'Harcourt lui-même, il se déroboit volontiers pour être seul avec le peu de François qui Tavoicnt suivi, entre lesquels il n'étoit bien accoutumé qu'avec Valouse, son écuyer en France , et Louville, qui depuis Tàge de sept ans étoit gentilhomme de sa manche. G'étoit celui-là beaucoup plus qu'aucun qui étoit le dépositaire de son ûme. M. de Beauviilier, qui Téprouvoit depuis tout le temps de cette éducation, le lui avoit rcconmiandc comme un homme sage, instruit, plein de sens, d'esprit et de ressource, uniquement attaché & loi) et digne de toute sa confiance. Louville avoit en effet toot cela, et une gaieté et des plaisanteries salées, mais avec jugement, dont les saillies réveilloient le froid et le sérieux naturel du Roi, et lui étoient d'une grande ressource dans les premiers temps d'arrivée en cette terre étrangère. Louville étoit intimement attaché à M. de Beauviilier, et extrêmement bien avec Torcy. Il étoit leur intime et unique
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correspondant, et sûr de ses lettres et de ses chiffres, parce que Torcy avoit les postes. Il connoissoit à fond le roi d'Espagne; il agissoit de concert avec Harcourt, Portocarrero, Ubilla, Ârias et les trois charges, et ménâgeoit les autres seigneurs, dont il eut bientôt une cour : on voyoit bien la prédilection et la confiance du Roi pour lui. Mais Harcourt étant, peu de jours après Tarrivée, tombé dans une griève et longue maladie , tout le poids des affaires tomba sur Louville à découvert, et pour en parler au vrai, il gouverna le Roi et TEspagne. C'étoit lui qui voyoit et faisoit toutes ses lettres particulières à notre cour, et par qui tout passoit directement. Il commençoit à peine à connoitre à demi son monde, qu'il lui tomba sur les bras la plus cruelle affaire du monde; pour Tentendre, il faut reprendre les intéressés de plus haut.
Le comte de S. Estevan del Puerto, grand écuyer de la Reine, et qui, malgré cet attachement de charge, avoit tant eu de part au testament, ne devoit pas être surpris qu'elle eût préféré le connétable de Castille, de temps attaché à elle cf à la maison d'Autriche, et qu'elle avoit détaché à Harcourt pour négocier avec lui, ni que la junte, qui d'ailleurs la comptoit si peu, n'eût pu lui refuser Tambassade passagère de France pour un seigneur si distingué. Néanmoins le dépit qu'il en conçut fut tel qu'il la quitta, et lui fit en partie déserter sa maison, dont le connétable porta en France ces lettres de plaintes si romanesques et si inutiles. Le duc de Monteleon, de la maison Pigiiatclli comme Innocent XII, dont tous les biens étoient en Italie, fin et adroit Napolitain, et qui vouloit se tenir en panne en attendant qu'il vît d'où viendroit le vent, saisit l'occasion, se donna à la Reine, qui fut trop heureuse d'avoir un seigneur si marqué. Il fut donc son grand écuyer, et faute d'autres, en môme temps son majordome-major, son conseil et son tout, et sa femme sa eamarcra-mayor. Ce fut ce duc que la Reine envoya de Tolède complimenter le Roi d'Espagne. Le cardinal voyoit avec dépit un homme si considérable chez la Reine, toute
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exilée qu'elle étoit, et n'oublia rien de direct ni d'indirect pour cngaj,'cr Monteleon delà quitter; mais il avoit afifaire à un homme plus délié que lui, et qui répondit toujours qu il ne quitteroit pas pour rien des emplois aussi bons à user que ceux qui le retenoient à Tolède, maïs qu'il étoit prêt à revenir si on lui donnoit une récompense raisonnable. Ce n'étoit pas le compte du cardinal ; il vouloit isoler entièrement la Reine, et qu'elle ne trouvât au plus que des valets ; et c'étoit lui procurer quelque autre seigneur en la place de Monteleon, si on achetoit Tabandon de celui-ci, qui seroit une espérance et un exemple pour le successeur. Quelques mois se passèrent de la sorte, qui allumèrent de plus en plus le dépit du cardinal , qui, outré do rolère, résolut enfin de se porter aux dernières t'xtrémilés contre le duc de Monteleon, et de faire en iiir-me temps le plus sanglant outrage à la Reine.
Pour entendre l'occasion qu'il en saisit, il faut savoir une cuutume d'Kspagne, que l'usage a tournée en loi, et qui est également folle et terrible pour toutes les familles. I.orsqu'une fille, par caprice, par amour, Su par quelque raison que ce soit, s'est mis en tête d'épouser un homme, (iucliiuc disproportionné qu'il soit d'elle, fût-ce le palefreliici" (li; son père, elle et le galant le font savoir au vicaire ôe lîi paroisse de la fille, pourvu qu'elle ait seize ans ac- < ()iii[»lis. L(î vicaire se rend chez elle, fait venir son père, et en sa présence et de la mère, demande à leur fille si elle persiste â vouloir épouser un tel. Si elle répond que oui, à rinslanl il l'emmène chez lui, et il y fait venir le i^ahuit; là il réitère la même question à la fille, devant cel homme qu'elle veut épouser, et si elle persiste dans la même \olunté. et que lui aussi déclare la vouloir épouser, le vicaire lt;s marie sur-le-champ, sans autre formalité, et déplus sans que la fille puisse ôlre déshéritée. C'est ce (^ui se peut traduire du terme espagnol la saccade du ricane, qui, pour dire la vérité, n'arrive comme jamais.
Monteleon avoit sa fille, dame du palais de la Reine, qui vouloit épouser le marquis de Mortare, homme d'une
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grande naissance, mais fort pauvre, à qui le duô dd Monteleon ne la voulut point donner. Mortare Tenleva, et en fut exilé. Là-dessus arriva la mort de Charles II. Cette aventure parut au cardinal Portocarrero toute propre à satisfaire sa haine. Il se mit donc à presser Monteleon de faire le mariage de Mortare avec sa fille, ou de lui laisser soufifrir la saccade du vicaire. Le duc tira de longue, mais enfin, serré de près avec une autorité aiguisée de vengeance, appuyée de la force de Tusage tourné en loi, et du pouvoir alors tout-puissant du cardinal, il eut recours à Montviel, puis à Louville, à qui il exposa son embarras et sa douleur. Ce dernier n'y trouva de remède que de lui obtenir une permission tacite de faire enlever sa fille par d'Urse, gentilhomme des Pays-Bas, qui s'attachoit fort à Louville, el qui en eut depuis la compagnie des mousquetaires flamands, formés sur le modèle de nos deux compagnies de mousquetaires. Monteleon avoit arrêté le mariage avec le marquis de Westerloo, riche seigneur flamand de la maison de Mérode et chevalier de la Toison d'or, qui s'étoit avancé à Bayonne, et qui sur l'incident fait par le cardinal Portocarrero, n'avoit osé aller plus W\tt. D'Ursc y conduisit la fille du duc de Monteleon, qui, fil arrivant à Bayonne, y épousa le marquis de Westrrloo, et s'en alla tout de suite avec lui à Bruxelles, et lo romtc d'Urse s'en revint à Madrid, Le cardinal, qui' de |)lus en plus serroit la mesure tant que la fuite fut concertée et exécutée, la sut quand le secret en fut devenu inutile, et que Monteleon compta n'avoir plus rien à iraindre depuis que sa fille étoit mariée, en France, et avec son mari en chemin des Pays-Bas.
Mais il ignoroit encore jusqu'à quel excès se peut porter la passion d'un prêtre tout-puissant, qui se voit échapper d'entre les mains une proie qu'il s'étoil des longtemps ménagée. Portocarrero en furie ne se ménagea plus, alla trouver le Hoi, lui rendit compte de cette afl*aire, et lui demanda la permission de la poursuivre. Le Roi, tout jeune et arrivant presque, et tout neuf encore aux cou-
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tûmes d'Espa{?ne, ne pensa jamais que cette poursuite fût autre qu'ecclésiastique, comme diocésain de Madrid, et sans s'en informer n'en put refuser le cardinal, qui au partir de là, sans ptMHlreun instant, fait assembler le conseil de Castille, de concert avec Arias, gouverneur de ce conseil et son ami, et avec Monterey, qui s'y livra par je ne sais quel motif; et là, dans la môme séance, en trois heures de tomps, un arrêt par lequel Montelcon fut condamné à perdre six cent mille livres de rente en Sicile, applicables aux dépenses de la guerre, à être lui appréhendé au corps jusque dans le palais de la Reine à Tolède, mis et lié sur un cheval, conduit ainsi dans les prisons de rAll]ambra à Grenade, où il y avoit plus de cent lieues, et par les plus grandes chaleurs, d'y demeurer prisonnier et gardé à vue le reste de sa vie, et de plus; de représenter sa iille, et la marier au marquis de Mortare, à faute de quoi à avoir la tcle coupée et à perdre le reste de ses biens. D'Urse fut le premier qui eut avis de cet arrêt épouvantable. La peur qu'il eut pour lui-même le fit courir à l'instant chez Lou ville. Lui, qui ne s'écartoit jamais, s'étoit ce jour-là avisé d'aller à la promenade, et ce contretemps pensa tout perdre, parce qu'on ne le trouva que fort tard. Louville, instruit de cet énorme arrêt, alla d'abord au. Hoi, qui entendoit une musique, et ce fut un autre contre-temps où les moments étoient chers. Dès qu'elle fut finie, il passa avec le Roi dans son cabinet, où avec émotion il lui demanda ce qu'il venoit de faire. Le Roi répondit qu'il voyoit bien ce qu'il lui vouloit dire, mais qu'il ne voyoit pas quel mal pouvoit faire la permission qu'il avoit donnée au cardinaL Là-dessus, Louviile lui apprit tout ce de quoi cette permission venoit d'être suivie, et lui représenta, avec la liberté d'un véritable serviteur, combien sa jeunesse avoit été surprise, et conabicn cette alïaire le déshonoroit après la permission qu'il avoit donnée de l'enlèvement et du mariage de la fille; que sa bouche avoit, san^ le savoir, soufflé le froid et le chaud, et qu'elle étoil cause du ij^his grand des malheurs,
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dont il lui fit aisément sentir toutes les suites. Le Roi, ému et touché, lui demanda quel remède à un si grand mal, et qu*il avoit si peu prévu ; et Louville, ayant fait à l'instant apporter une écritoire, dicta au Roi deux ordres bien précis : Tun à un officier, de partir au moment même, de courir en diligence à Tolède, pour empêcher renlèvement du duc de Monteleon, et en cas qu'il fût déjà fait, de pousser après jusqu'à ce qu'il Teût joint, le tirer des mains de ses satellites, et de le ramener à Tolède chez lui ; l'autre au cardinal, d'aller lui-même à l'instant au lieu où se tient le conseil de Gastille, d'arracher de ses registres la feuille de cet arrêt et de la jeter au feu, en sorte que la mémoire en fût à jamais éteinte et abolie.
L'officier courut si bien, qu'il arriva à la porte de Tolède au moment même que l'exécuteur de l'arrêt y entroit. Il lui montra l'ordre de la main du Roi, et le renvoya de la sorte sans passer outre. Celui qui fut porter l'autre ordre du Roi au cardinal le trouva déjà couché, et quoique personne n'entrât jamais chez lui dès qu'il étoit retiré, au nom du Roi toutes les portes tombèrent. Le cardinal lut Tordre de la main du Roi, se leva et s'habilla, et fut tout de suite Texécuter, sans jamais proférer une parole. Il n'y [a] au monde qu'un Espagnol capable de ce flegme apparent, dans l'extrême fureur où ce contre-coup le devoit faire entrer. Avec la môme gravité et la même tranquillité, il parut le lendemain matin à son ordinaire chez le Roi, qui, dès qu'il l'aperçut, lui demanda s'il avoit exécuté son ordre : Si, Seftor, répondit le cardinal; et ce monosyllabe fut le seul qu'on ait ouï sortir de sa bouche, sur une affaire [qui] pour lui fut si mortellement piquante, et qui lui déroboit sa vengeance et la montre de son pouvoir. Arias et lui en boudèrent huit jours Louville, mais [ne] s'en sont jamais parlé en sorte du monde; lui avec eux, quoique un peu retenu, ne fit pas semblant de rien; puis se rapprochèrent à Tordinaire : ces deux puissants Espagnols ne vouloient pas demeurer brouillés avec lui, ni lui aussi sortir avec eux du respect, de la modestie, et de la privance qui étoit
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nécessaire qu'il se conservât avec eux, et qu'ils avoient pour le moins autant de désir de ne pas altérer.
Harcourt, qui avoit été à Textréniité à plusieurs reprises, étoit lors encore fort mal à la Sarzuela, petite maison de plaisance des rois d'Espagne dans le voisinage de Madrid, et entièrement hors d'état d'ouïr parler d'aucune affaire Celle-ci néanmoins parut à Louville si importante, qu'il alla dès le lendemain lui en rendre compte. Harcourt approuva non-seulement la conduite de Louville, mais il trouva qu'il avoit rendu au Roi le plus important service. 11 dépêcha là-dessus un courrier, qui rapporta les mêmes louanges à Louville. Monteleon cependant accourut se jeter aux pieds du Roi, et remercier son libérateur de lui avoir sauvé l'honneur, les biens et la vie; mais Louville se défendit toujours prudemment d'une chose dont il vouloit que le Roi eût tout l'honneur, et dont l'aveu l'eût trop exposé au cardinal; mais toute la cour, et bientôt toute l'Espagne, ne s'y méprit pas, et ne l'en aima et estima que davantage.
Avant de sortir d'Espagne, il faut dire un mot du P. d'Aubanton, jésuite françois, qui y suivit le Roi pour être son confesseur. Ce fut au grand regret des dominicains, en possession de tout temps du confessionnal des rois d'Espagne, appuyés de l'Inquisition, chez lesquels, comme partout ailleurs où elle est établie, et où ils tenoîentle haut bout, et soutenus de toute la maison de Guzman, une des plus grandes d'Espagne, de laquelle étoient plusieurs grands et plusieurs grands seigneurs, qui tous se faisoient un grand honneur de porterie même nom que saint Dominique*. Le crédit des jésuites fit que le Roi ne balança pas d'en donner un pour confesseur au roi son petit-fils, bien que persuadé que ce choix n'étoit pas politique. On se figuroit l'autorité des dominicains toute autre qu'elle étoit on Espagne. 11 se trouva qu'avec tout ce qui la leur déçoit donner principale, ils y avoient moins de crédit, de con- •sidcration et d'amis puissants et nombreux que les jé-