‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 4 sur 333 · MORT DU P. DE CHEVIGNY · texte numérisé non relu

MORT DU P. DE CHEVIGNY

lié avec tous les fameux jansénistes, et en butte à leurs persécuteurs. C'étoit un homme droit, franc, vrai, et d'une vertu simple, unie, militaire, mais grande, fidèle à Dieu, à ses amis et au parti qu'il croyoitle meilleur. Cela embarrassa les Pères de TOratoire. Il étoit ami intime de M. et de M"* de Lian court : sans quitter l'Oratoire, il se retira avec eux; et après leur mort, M. de la Rochefoucauld, tout ignorant et tout courtisan qu'il étoit, mais qui avoit un extrême respect pour la mémoire de M. et de M** de Liancourt, le pria tant de demeurer à Liancourt qu'il s'y fixa. Quand il y venoit compagnie avec M. de la Rochefoucauld, on ne le voyoit point que M. de la Rochefoucauld, M. le maréchal de Lorges et quelques amis trèsparticuliers, et quand le Roi y passoit, il se tapissoit dans un grenier. A un de ces voyages du Roi, je ne sais qui en parla. Le Roi le voulut voir. Le P. de Chevigny en fut surpris, car le jansénisme l'avoit fort barbouillé* auprès de lui. Il fallut pourtant obéir, et M. de la Rochefoucauld l'amena. Le Roi lui fit toutes sortes d'honnêtetés, et causa longtemps avec lui de ses anciennes guerres, puis de sa retraite. Le P. de Chevigny fut fort respectueux et mesuré, et point embarrassé. Ce fut à qui le verroit. Jamais il ne fut si aise qu'après que tout ce monde fut parti. Ce château, du temps de M. et de M"^ de Liancourt, étoit le rendezvous el l'asile des principaux jansénistes; il le fut bien encore après. M. de la Rochefoucauld, qui les y avoit tous vus, les aima toujours. Ce qui en restoit y sdloit. voir le P. de Chevigny. Il y mourut saintement comme il y avoit vécu, sans cesse appliqué à la prière, à l'étude et à toutes sortes de bonnes œuvres, et toujours gaiement et avec liberté. M. de la Rochefoucauld, M. de Duras, M. le maréchal de Lorges en furent fort affligés, et grand nombre d'autres personnes.

Le duc de Berwick perdit en même temps une trèsaimable femme, qu'il avoit épousée par amour, et qui avoit très-bien réussi à la cour et à Saint-Germain. Elle étoit fille de Milord Lucan, tué à Neerwinden, lieutenant

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^dDéral et capitaine des gardes du roi Jacques. Elle étbit i b premii 'e fleur de son âgb, belle» touchante, faite à ^ peindre, ui nymphe. Elle mourut de consomption à ^'^^^

Montpellier, où son mari Tavoit menée pour la guérir par -«^«^V***^ ce changement d*air. Elle lui laissa un fils. ^^

Deux mariages amusèrent la cour au commencement de cette année : celui de M"* de Chevreuse avec le marquis de Lévy, qui en eut la lieutenance générale deBourbonnois de son père, où ils avoient leurs biens. G'étoit un jeune liomme bien fait, tout militaire et fort débauché, qui o'i?oit jamais eu la plus légère teinture d*éducation, et qoi, avec cela, avoit de Fesprit, de la valeur, de l'honneur et beaucoup d^envie de faire. Son père étoit un homme de beaucoup d^esprit, sans aucunes mœurs, retiré chez \ui, et fort obscur à Paris quand il y venoit; la mère, une joueuse sans fin et partout, avare à Texcès, et faite et mise coDune une porteuse d'eau. Tout cela cadroit mal avec les mœurs et le génie de M. et M"* de Chevreuse. La légèreté de la dot et une naissance susceptible de tout les détermioèreot, avec une place de dame du palais qui attendoit M"* de Chevreuse. Quand il fallut dresser le contrat de mariage, dont toutes les conditions étoient convenues, on fut arrêté sur le nom de baptême du marquis de Lévy. M. et M** de Charlus se le demandèrent Tun à Fautrc. Il se trouva qu'il n'en avoit point; de là on douta s'il avoit été baptisé. Tous trois l'ignoroient. Ils s'avisèrent que sa nourrice vivoit encore, et qu'elle étoit à Paris ; ce fut elle qu'ils consultèrent. Elle leur apprit que, portant leur enlant a|^c eux en Bourbonnois, pour le faire tenir au vieux marquis de Lévy, son grand-père, M. Colbert, évêque d'Auxerre, chez qui ils couchèrent, en peine du voyage d'un enfant si tendre sans baptême, et n*ayant pu leur persuader de le laisser ondoyer, avoit, le matin avant qu'ils fussent éveillés, envoyé chercher la nourrice et fenfant, et l'avoit ondoyé dans sa chapelle, et les laissa partir après sans leur en avoir parlé ; qu^arrivés en Bourbonnois, le baptême se remit plusieurs fois par divers

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conire-temps, et que lorsqu'elle quitta la maison il n*avoi pas été fait, dont elle ne s'étoit pas mise en peine parc qu'elle [le] savoit ondoyé. Ger trait est si étrange qu je le mets ici pour la curiosité, et parce qu'il sert plu que tout à caractériser des gens qui en sont capables, fallut donc en même jour faire au marquis de Lévy le cérémonies du baptême, lui faire faire sa première cor fession et sa première communion, et le soir à minuit, 1 marier à Paris à l'hôtel de Luynes.

Deux jours après, le comte d'Estrées épousa M"' d'Ayei Une vieille bourgeoise, qui s'appeloit M"' de Taisy, ricl et sans enfants, qui voyoit bonne compagnie et fort ai dessus d'elle, amie du cardinal d'Estrées et fort ménage par M"' de Noailles, donna une grande partie de la m( diocre dot, et le cardinal d'Estrées, qui voyoit la favei des Noailles, et qui en espéroit tout, acheva de sa boun d*aplanir l'affaire. Il les maria et dit la messe à minu dans la chapelle de Versailles, M^Ma duchesse de Bourgogi et grand monde aux tribunes, et force conviés en bas, la noce se fit chez M. de Noailles. Le lendemain, la nouvel marquise de Lévy et la nouvelle comtesse d'Estrées fure déclarées dames du palais.

Il s'en fit un troisième à Paris assez ridicule, de Mo tagne avec M"' de Quintin. Elle et Montgommery, inspe teur de cavalerie, dont j'ai patlé, étoient enfants des dei frères. Elle avoit épousé le comte de Quintin, qui ét( un Goyon, de même maison que MM. de Matignon, q étoit fils du marquis de la Moussaye et d'une fille du m réchal de Bouillon, laquelle étoit sœur de la duchesse la Trémoille, de M"" de Roucy et de Duras, et des duc Bouillon et maréchal de Turenne, tous huguenots. M. la Moussaye avoit acheté la belle terre de Quintin Bretagne du duc de la Trémoille, son beau-frère, dont s fils porta le nom, qui étoit frère aîné de M. delà Moussa^ lieutenant général et attaché à Monsieur le Prince, da le parti duquel il mourut gouverneur de Stenay, sans av( été marié. M"** de Quintin avoit été fort jolie, parfaiteme

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bien faite, fort du monde, veuve de bonne heura||3ans

cnfanls, riche de ses reprises et de trente mille lrvi*e^ de

rente que M. le maréchal de Lorgeslui faisoit sa vie durant,

pour partie de Tacquisition de Quintîn, qu'il avoit faite de

son mari. En cet état et avec beaucoup d'esprit, elle vit la ^^

meilleure compagnie de la cour, et comme elle avoit

Fesprit galant et impérieux, elle devint une manière de

fée, qui dominoit sur les soupirants sans se laisser toucher

le bout du doigt qu'à bonnes enseignes, et de là sur tout

ce qui venoit chez elle, toutefois avec jugement, et se fit

une cour où on étoit en respect comme à la véritable, et

aussi touché d'un regard et d'un mot qu'elle adressoit.

EDe avoit un bon souper tous les soirs; les grandes dames

la Toyoient comme les grands seigneurs. Elle s'étoit mise

sur le pied de ne sortir jamais de chez elle, et de se lever

de sa chaise pour fort peu de gens; Monsieur y alloit : elle

éloilla reine de Saint-Goud, où elle n'alloit qu'en bateau,

et encore par grâce, et n'y faisoit que ce qu'il lui plaisoit;

efle y avoit apprivoisé jusqu'à Madame, qui l'alloit voir /

aussi. M"« de Bouillon, autre reine de Paris, elle l'avoit,'^^^^''*'^"'

subjuguée, Tavoit souvent chez elle, et le duc et le cardinai ^^^^*^^^

de Bouillon.

Le comte d'Auvergne fut longues années son esclave ; M. de la Fcuillade y venoit deux fois la semaine souper de Versailles, et retournoit au coucher du Roi; et c'étoit nne farce de la voir partager ses grâces entre lui et le comte d'Auvergne, qui rampoit devant elle, malgré sa rogueric, et mouroit à petit feu des airs et des préférences de l'autre. Le comte de Fiesque, qui, avec beaucoup d'esprit, étoit une manière de cynique fort plaisant quelquefois, impatienté de cette fée, lui fit une chanson et mettre un malin sur sa porte en grosses lettres, comme les afTichcs d'indulgences aux églises : Impertinence plénière. Peu à peu la compagnie se môla, le jeu prit un peu plus, l'avarice diminua la bonne chère,. La Feuillade avoit enfin expulsé le comte d'Auvergne, puis étoit mort. Le tribunal cxisloit encore, et la décision souveraine sur tout

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