‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 3 sur 333 · BIENSONGE D'UN£ TAPISSERIE DU ROI · texte numérisé non relu

BIENSONGE D'UN£ TAPISSERIE DU ROI

le lever du Roi, j'allai m'asseoir dans une pièce par où le Roi alloit passer pour aller à la messe, qu'on appeloit l8t chambre de Madame. Justement la tapisserie qui fut faite de cette audience, avec les visages au naturel, étoit tendue dans cette chambre. Je remarquai que les deux comtes de Soissons et d'Harcourt y étoient représentés couverts. Je me récriai sur cette faute. Chamlay, assis auprès de moi, répondit que Messieurs de Savoie et de Lorraine étoient couverts aux audiences. J'en convins, mais je lui appris la différence de celle-ci. Je sentis ou la ruse des princes de s'être dédommagés pour l'avenir par une tapisserie subsistante, ou la sottise de ceux qui l'avoient faite. J'en parlai aux ducs de Chaulnes, encore alors en plein§ santé, de Chevreuse, de Coislin, qui avoient été à cette audience, et à d'autres encore. M. de Luxembourg, qui vivoit et qui s'y étoit trouvé, et qui avec MM. de Chaulnes et de Coislin s'étoit le plus remué lors de cette audience, entra dans cette méprise. Ils parlèrent à Sainctot, qui étoit lors maître des cérémonies. Il convint tout d]abord qu'il étoit vrai que les deux comtes étoient demeurés découverts, et à toute l'audience, et que le légat seul y fut couvert. Ces Messieurs lui proposèrent de faire une note sur son registre du mensonge de la tapisserie. 11 renifla, et fit ce qu'il put pour leur persuader quecela n'étoit pas nécessaire, et on va voir pourquoi ; mais comme il vit qu'ils s'échauffoient, et qu'ils parloient de le demander au Roi, il n'osa plus résister. Ils allèrent donc avec lui chez Desgranges, maître des cérémonies. Il montra le registre, mais il se trouva qu'il ne portoit pas un mot qu'il y eût quelqu'un de couvert ou non, d'où il résultoit que les deux comtes l'avoient été, puisque, l'étant toujours, la différence de ne l'être pas cette fois-là valoit bien la peine d'être exprimée. Ces Messieurs ne purent s'empêcher de montrer à Sainctot qu'ils sentoient vivement son infidélité ; lui, aux excuses de la négligence et bien honteux, il écrivit à la marge tout ce que ces Messieurs lui dictèrent sur la tapisserie, et le signa; mais cela fit que ces Messieurs ne

[1698] DISPUTE ENTRE M"** D'ELBGEUF ET DE LISLEBONNE. 7

s'en contentèrent pas, et qu'ils se firent donner chacun

un certificat par Sainctot, et de la vérité du fait, et du

mensonge de la tapisserie, et du silence du registre, et

de ce qui y avoit été mis en marge. Il les fournit dès lo

lendemain avec force compliments, et se tint heureux qu'on

0 en fît pas plus de bruit. Et voilà comment les rangs sont

entre les mains de gens de peu, qui s'en croient les maîtres,

et qui se croient en droit de faire plaisir à qui il leur plaît,

aux dépens de vérité et de justice. C'est une contagion

qui a passé depuis aux grands maîtres et aux maîtres des

oérémonies, et même à ceux du Saint-Esprit. Blainville,

beau-frère de M. de Chevreuse, qui n'étoit pas duc en

1664» mais qui étoit à la cour, et fils du duc de Luynes,

qui agit lors avec les autres, étoit grand maître des

cérémonies, qu'il avoit eu de M. de Rhodes : ainsi il ne

ftit question que du registre de Sainctot.

La révérence en mante, que les dames de Lorraine vinrent faire au Roi sur la mort de la reine-duchesse, mère de Monsieur de Lorraine, fit schisme entre elles. M** de Lislebonne, par sa bâtardise cousine germaine du père de Monsieur de Lorraine, prétendit, comme la plus proche, marcher la première, et par conséquent M"' de Lislebonne et M"* d'Espinoy, ses filles, immédiatement après elle. M"^ d'Elbœuf, veuve de l'aîné de la maison de Lorraine en France, s'en moqua et l'emporta, de sorte que M** de Lislebonne ni ses filles n'y voulurent pas aller. M"* de Valentinois n'y fut point non plus; je ne sais ce qu'on lui mit dans la tête.

Le P. de Chevigny, de l'Oratoire, mourut en ce temps-ci. Cétoit un gentilhomme de bon lieu, qui avoit servi longtemps avec réputation, et connu du Roi. M. de Turenne Faimoit fort, et tous les généraux de ces temps-là l'estimoient. Cela l'avoit fort mis dans le grand monde. Dieu le toucha, et il se fit prêtre, se mit dans l'Oratoire, et le servit d'aussi bonne foi et d'aussi bon cœur qu'il avoit servi le Roi et le monde. 11 conserva d'illustres amis dans sa retraite, dont il ne sortoit presque jamais. 11 se trouva fort mêlé et

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