PLAISANTE MALICE
douze hommes des principaux de la cour et de Tarmée. Le Roi pressa fort le maréchal de se mettre à table ; il ne voulut jamais : il servit le Roi et le roi d'Angleterre, et le duc de Gramont, son beau-père, servit Monseigneur. Ils avoient vu, en y allant, les troupes à pied, à la tête de leurs camps; et en revenant, ils virent faire l'exercice à toute l'infanterie, les deux lignes face à face l'une de l'autre. La veille, le Roi avoit mené le roi d'Angleterre à la revue de l'armée; M"* la duchesse de Bourgogne la vit dans son carrosse ; elle y avoit Madame la Duchesse, M"** la princesse de Conti et toutes les dames titrées; deux autres de ses carrosses la suivirent, remplis de toutes les autres dames.
Il arriva sur cette revue une plaisante aventure au comte de Tessé : il étoit colonel général des dragons; M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu'il prenoit presque toujours, s'il avoit songé à ce qu'il lui falloit pour saluer le Roi à la tête des dragons, et là-dessus entrèrent en récit du cheval, de l'habit et de l'équipage. Après les louanges : « Mais ft chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler! — Mais non, répondit l'autre, je compte d'avoir un bonnet. — Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensezvous? un bonnet? cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet ! Monsieur le comte, vous n'y pensez pas. — Comment. donc? lui dit Tessé, qu'aurois-je donc? » Lauzun le fit danser, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il sa voit mieux qu'il ne disoit; enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui vouloit pas laisser commettre une si lourde faute, que cette charge ayant été créée pour lui, il en saVoit bien toutes les distinctions, dont une des principales étoit, lorsque le Roi voyoit les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et dans l'effroi de la sottise où il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui dépê- ^ cher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau ! gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde à tirer adroi-
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tement Tessé à part pour loi donner cette instruction, et qu'elle ne fÙt entendue de personne; il se doutoit bien que Tessé, dans la honte de son ignorance, ne s'en vanteroit à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler.
Le matin de la revue, j'allai au lever du Roi , et contre Si coutume, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées, s'en alloit toujours quand les courtisans entroient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une phime noire et une grosse cocarde, qui piaffoit et se pavanoitdeson chapeau. Cela, qui me parut extraordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avoit en aversion et dont personne ne portoit plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il étoit presque vis-àvis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le Roi, après s'être chaussé, et parlé* à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [Y] avoit pris. L'autre, s'applaudissant, répondit qu'il lui étoit arrivé de Paris. « Et pourquoi faire? dit le Roi. — Sire, répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien! reprit le Roi, de plus en plus surpris, que fait cela pour un chapeau gris? — Sire, dit Tessé, que cette réponse commençoit à embarrasser, c'est que le privilège du colonel général est d'avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris ! reprit le Roi, où diable avez-vous pris cela ? — M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l'a dit; » et à l'instant, le bon duc à pouff'er de rire et s'éclipser. « Lauzun s'est moqué de vous, répondit le Roi un peu vivement : croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chapeau-là au général des Prémontrés. » Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé : il demeura les yeux baissés, et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus famihers avec le Roi d'en dire son