‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 74 sur 333 · Ce fui l'exactitude · texte numérisé non relu

Ce fui l'exactitude

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formes, mais fort abrégées : lignes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendoit la place. Un ancien rempart toumoit du côté de la campagne autour du château; U étoit de plein pied à Tappartement du Roi, et par conséquent élevé, et dominoit toute la campagne. 11 y avoit au pied une vieille muraille et un moulin à vent, un peu au deià de Tappartement du Roi, sur le rempart, qui n'avoit ni banquette ni mur d'appui. Le samedi 13 septembre fut destiné à Tassant; le Roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur ce rempart; force courtisans, et tout ce qu'il y avoit d'étrangers "considérables. De là, on découvroit toute la plaine et la disposition de toutes les troupes. J'étois dans le demi-cercle, fort près du Roi, à trois pas au plus, et personne devant moi. Cétoit le plus beau coup d'œil qu'on pût imaginer que toute cette armée, et ce nombre prodigieux de curieux de toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes pour ne les point embarrasser, et ce jeu des attaquants et des défendants à découvert , parce que , n'y ayant rien de sérieuit que la montre et qu'il n'y avoit de précaution à prendre pour les uns et les autres que la justesse des mouvements*. Mais un spectacle d'une autre sorte, et que je peindrois dans quarante ans comme aujourd'hui, tant il me frappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le Roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d'assistants de tous états, tant dans la plaine que dessus le rempart même.

M** de Maintenon y étoit en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés. Sur le bâton de devant, à gauche, étoit assise M** la duchesse de Bourgogne; du même côté, en arrière et en demi-cercle, debout, Madame la Duchesse, M** la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière elles des hommes; à la glace droite de la chaise, le Roi debout, et un peu en arrière un demi-

i. Cette phrase incorrecte est conforme au texte du manuscrit. Saikt-Simon II. 8

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cercle de ce qu'il y avoit en hommes de plus distingué. Le Roi étoit presque toujours découvert, et à tous moments se baissoit dans la glace pour parler à M** de Maintenon, pour lui expliquer tout ce qu'elle voyoit et les raisons de chaque chose. A chaque fois, elle avoit Thonnèteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié; car j'y pris garde, et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes. Quelquefois elle ouvroit pour quelque question au Roi, mais presque toujours c'éloitlui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissdlt tout à fait pour l'instruire, et quelquefois qu'elle n'y prenoit pas garde, il frappoit contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu'à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rarement, et quelques réponses à M"» la duchesse de Bourgogne, qui tàchoit de se faire parler, et à qui M"* de Maintenon montroit et parloit par signes de temps en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse lui crioît quelque mot. J'examinois fort les contenances : toutes marquoient une surprise honteuse, timide, dérobée ; et tout ce qui étoit derrière la chaise et les demicercles avoient plus les yeux sur elle que sur l'armée, et tout dans un respect de crainte et d'embarras. Le Roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chaise, pour parler dedans, et cet exercice si continuel lui devoit fort lasser les reins. Monseigneur étoit à cheval dans .la plaine, avec les princes ses cadets, et M^' le duc de Bourgogne, comme à tous les autres mouvements de l'armée, avec le maréchal de Boufflers, en fonction de général. G'étoit sur les cinq heures de Taprès-dînéc, par le plus beau temps du monde et le plus à souhait.

11 y avoit, vis-à-vis la chaise à porteurs, un sentier taillé en marches roides, qu'on ne voyoit point d'en haut, et une ouverture au bout, qu'on avoit faite dans cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres du Roi d'en bas, s'il en étoit besoin. Le cas arriva : Crenan envoya Canillac, colonel de Rouergue, qui étoit un des

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régiments qui défendoient , pour prendre Tordre du Roi sur je ne sais quoi. Canillac se met "à monter, et dépasse jusqu'un peu plus que les épaules. Je le vois d'ici aussi distinctement qu'alors. Â mesure que la tête dépassoit, il avisoit cette chaise, le Roi et toute cette assistance, qu'il n'avoit point vue ni imaginée, parce que son poste étoit en bas, au pied du rempart, d'où on ne poQvoit découvrir ce qui étoit dessus. Ce spectacle le frappa d'un tel étonnemeat qu'il demeura court à regarder, la bouche ouverte, les yeux fix^s, et le visage sur lequel le plus grand étonnement étoit peint. Il n'y eut personne qui ne le remarquât, et le Roi le vit si bien qu'il lui dit avec émotion : « Eh bien! Canillac, montez donc.» Canillac demeuroit; le Roi reprit: « Montez donc; qu'est[-ce] qu'il y a? » Il acheva donc de monter, et vint au Roi à pas lents, tremblants, et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu. Je l'ai déjà dit, jëtois à trois pas du Roi ; Canillac passa devant moi, et balbutia fort bas quelque chose. « Comment dites-vous? dit le Roi ; mais parlez donc. » Jamais il ne put se remettre; il lira de soi ce qu'il put. Le Roi, qui n'y comprit pas grand'chose, vit bien qu'il n'en tireroit rien de mieux, répondit aussi ce qu'il put, et ajouta d'un air chagrin : a Allez, Monsieur. » Canillac ne se le fit pas dire deux fois, et regagna son escalier, et disparut. A peine étoit-il dedans, que le Roi, regardant autour de lui : a Je DC sais pas ce qu'a Canillac, dit-il, mais il a perdu la tramontane, et n'a plus su ce qu'il me vouloit dire. » Personne ne répondit.

Vers le moment de la capitulation, M°* de Maintenon apparemment demanda permission de s'en aller ; le Koi le cria : « Les porteurs de Madame I » Ils vinrent et l'emportèrent. Moins d'un quart d'heure après, le Roi se relira, suivi de M"* la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui éloit là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l'oreille bien bas : on ne pouvoit revenir de ce qu'on venoit de voir.

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