MÉPRISE DE MONSIEUR DE LA TRAPPE
nier, et avaloit à longs traits Famertume de ce calice. Si M. Maisne et un ou deux anciens religfeux le pressoient sur la ruine de sa maison, à qui il ne pouvoit dissimuler ce qu'ils voy oient et sentoient eux-mêmes, ilrépondoitque c'étoit Foeuvre de Dieu, non des hommes, et qu'il avoit ses desseins, et qu'il falloit le laisser faire.
M. Maisne étoit un séculier qui avoit beaucoup de lettres, infiniment d'esprit, de douceur, de candeur, et de l'esprit le plus gai et le plus aimable, qui depuis plus de trente ans vivoit là comme un religieux, et qui avoit écrit sous Monsieur de la Trappe, la plupart de ses lettres et de ses ouvrages, qu'il lui dictoit. Je savois donc par lui et par ces autres religieux tous les détails de ce qui se passoit dans cet intérieur. J'en savois encore par M. de Saint- Louis : c'étoit un gentilhomme qui avoit passé une grande partie de sa vie à la guerre, jusqu'à être brigadier de cavalerie avec un beau et bon régiment. Il étoit fort connu et fort estimé du Roi, sous qui il avoit servi plusieurs campagnes avec beaucoup de distinction. Les généraux en faisoient tous beaucoup de cas, et M. de Turenne l'aimoit plus qu'aucun autre. La trêve de vingt ans lui fit peur, en 1684; il'n'étoit pas loin de la Trappe; il y avoit vu Monsieur de la Trappe au commencement qu'il s'y retira : il vint s'y retirer auprès de lui dans la maison qu'il avoit bâtie au dehors pour les abbés commendataires, afin qu'ils ne troublassent point la régularité du dedans; et il y a vécu dans une éminente piété. C'étoit de ces preux militaires, plein * d'honneur et de courage et de droiture, qui la mettent à tout sans s'en écarter jamais, avec une fidélité jamais démentie, et à qui le cœur et le bon sens servent d'esprit et de lumière avec plus de succès que l'esprit et la lunïière n'en donnent à beaucoup de gens.
Le temps s'écouloit de la sorte sans q^'il fût possible de persuader Monsieur de la Trappe contre l'amour de ses propres souff'rances, ni d'espérer rien que de pis en pis