‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 92 sur 333 · TENTATIVES DE PRÉSÉANCE · texte numérisé non relu

TENTATIVES DE PRÉSÉANCE

voient point apporté d'autres habits. Le Roi se fâcha aussi, et leur ordonna d'en envoyer chercher sur-le-champ. Il fallut obéir et se nK)ntrer vaincues ; ce ne fut pas sans un grand dépit.

M. d'Elbœuf avoit tant fait qu'il s'étoit raccommodé avec Monsieur de Lorraine, Il étoit, après lui et Messieurs ses frères, l'aîné de la maison de Lorraine, et comme tel il fut chargé de la procuration pour épouser Mademoiselle. Cette cérémonie enfanta un étrange prodige, qui fut d'abord su de peu de personnes, mais qui perça à la fin. 11 entra dans la tête des Lorrains de rendre équivoque la supériorité de rang de M. le duc de Chartres sur M. le duc de Lorraine, et ces obliquités leur ont si souvent réussi, et frayé le chemin aux plus étranges entreprises, qu'il leur est tourné en maxime de les hasarder toujours. L'occasion étoit faite exprès pour leur donner beau jeu : il ne s'.agissoit que d'exclure M. et M"* de Chartres de la cérémonie. Mademoiselle, fille ou mariée, conservoit son même rang de petite-fille de Trance, et sans aucune difficulté précédoit, après son mariage comme devant, les filles de Gaston de même rang qu'elle, et les princesses du sang, toutes d'un rang inférieur au sien. Le chevalier de Lorraine, accoutumé à dominer Monsieur, osa le lui proposer,, et Monsieur, le plus glorieux prince du monde, et qui savoit le mieux et avec le plus de jalousie tout ce qui concernoit les rangs et les cérémonies, partialité à part pour les Lorrs^ins, Monsieur y consentit. Il en parla à Monsieur son fils, qui lui témoigna sa surprise, et qui fort respectueusement lui déclara qu'il ne s'abstiendroit point de la cérémonie et qu'il y garderoit son rang au-dessus de Madame sa sœur. Monsieur, qui eut peur du Roi si l'affaire se tournoi t en aigreur, fila doux, et tâcha d'obtenir de l'amitié et de la complaisance ce qu'il n'osoit imposer par voie d'autorité. Tout fut inutile, encore que Madame favorisât la proposition de Monsieur, parce qu'elle étoit en faveur d'un prince qu'elle regardoit comme Allemand, et ils se tournèrent sourdement à la

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ruse. Pendant toutes ces menées domestiques, M. de Cou- Yonges se désoloit de la fermeté qu*il rencontroit sur beaucoup de points qui tenoient M. de Lorraine fort en brassière dans son État, principalement celui de Texacte démolition des fondements même des fortifications de Nancy. Dans le désespoir de rien obtenir par lui-même, il s*adressa à Mademoiselle, qui lui promit qu*elle y feroit de son mieux. Elle tint parole, mais elle ne fut pas plus écoutée que Tavoit été Couvonges. Elle en conçut un tel dépit contre le Roi, qu'avec la même légèreté qui lui avoit fait embrasser cette affaire, elle s'emporta avec Couvonges jusqu'à le prier de se hâter de la tirer d'une cour où on ne se soucioit que des bâtards, sans réflexion aucune que toutes vérités, quoique exactes, ne sont pas bonnes à dire. D'autre part, il se trouva des gens bons et officieux qui lui dirent toutes sortes de sottises de Monsieur de Lorraine, et lui en firent une peur épouvantable, qui lui coûta plus de larmes que les regrets de son départ, mais qui, grâce à sa légèreté, se séchèrent, comme je l'ai déjà dit, dès la première journée.

Enfin, le dimanche 12 octobre, sur les six heures du soir, les fiançailles se tirent dans le cabinet du Roi, en présence de toute la cour et du roi et de la reine d'Angleterre, par le cardinal de Coislin, premier aumônier, le cardinal de Bouillon , grand aumônier, étant à Rome. Madame la grande-duchesse porta la queue de Mademoiselle; M. d'Elbœuf, en pourpoint et en manteau, lui donnoit la main, et signa le dernier de tous le contrat de mariage. Le Roi et M"* la duchesse de Bourgogne séparément avoient été voir Mademoiselle avant les fiançailles, et il y eut beaucoup de larmes répandues. Les rois et toute la cour entendirent le soir une musique; le souper ne fut qu'à Tordinaire de tous les jours. Mademoiselle ne parut plus de tout le reste du jour après la cérémonie, et le passa à pleurer chez elle, au grand scandale des Lorrains. Le lendemain, sur le midi, toute la cour s'assembla chez la reine d'Angleterre, dans l'appartement de la Reine mère,

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comme cela se faisoit tous les jours, tant qu'elle étoit à Fontainebleau, tous les voyages. Les princesses n'y osoient manquer, Monseigneur et toute la famille royale pareillement, et M"* de Maintenon elle-même, et toute habillée en grand habit. On y attendoit le Roi, qui y venoit tous les jours prendre la reine d'Angleterre pour la messe, et qui lui donnoit la main tout le chemin allant et revenant, et faisant toujours passer le roi d'Angleterre devant^lui. Ce ne fut donc ce jour-là que le train de vie ordinaire, si ce n'est que Mademoiselle y fut amenée par le duc d'Elbœuf, vêtu comme la veille. Un moment après qu'elle y fut arrivée, on alla à la chapelle en bas, où M. le duc de Chartres alla et demeura; mais ce fut inutilement pour son rang. Mademoiselle n'y pouvoit être dans le sien. Elle étoit entre le prie-Dieu du Roi et l'autel, sur un fort gros carreau, à la droite duquel il y en avoit un fort petit pour M. d'Elbœuf, représentant Monsieur de Lorraine. Le cardinal de Coislin dit la messe et les maria, aussitôt après laquelle on se mit en marche, dans laquelle les princes alloient, comme tous les jours, devant le Roi, et les princesses derrière. A la porte de la chapelle, le Roi, le roi et la reine d'Angleterre et les princesses du sang embrassèrent Madame de Lorraine, et l'y laissèrent. M. d'Elbœuf la remena chez elle se déshabiller, et tout fut fini en ce moment. M"' la duchesse de Chartres demeura à la tribune, quoique toute habillée. C'étoit elle dont le rang eût été marqué, en revenant le long de la chapelle, au-dessus de Madame de Lorraine, ce qui fut évité par là. Toute la cour en parla fort haut; mais à ce qu'étoit M" de Chartres, et à la façon dont eUe avoit été mariée, que pouvoit-elle faire contre la volonté de Monsieur et de Madame? C'étoit à M. le duc de Chartres à soutenir cet assaut et à la faire venir en bas. La fin répondit mal au commencement, que j'ai raconté, et le Roi, toujours embarrassé avec Monsieur et Madame sur sa fiUe, n'osa user de son autorité. Mais ce qui fut évité en public ne le fut pas en particulier. J'appelle ainsi un lieu pubhc, mais où la cour n'étoit pas.

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