‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 94 sur 333 · DÉPART DE LA DUCHESSE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

DÉPART DE LA DUCHESSE DE LORRAINE

deux filles, M"" de Mare, de Couvonges et de Ratzenhausen, une Allemande favorite de Madame et mère d'une de ses filles d'honneur. Desgranges, maître des cérémonies, raccompagna jusqu'à la frontière, et elle fut servie par les officiers du Roi. A Vitry, où elle coucha, Monsieur de Lorraine vint, inconnu, voir souper M"* la duchesse de Lorraine; puis alla chez M"* de Lislebonne, qui le présenta à Madame son épouse. Ils furent quelque temps tous trois ensemble, puis il s'en retourna.

En arrivant à Bar, ils furent remariés par des abbés déguisés en évoques^ au refus du diocésain, qui voulut un , fauteuil chez Monsieur de Lorraine. Monsieur le Grand, le prince Camille un de ses fils, le chevalier de Lorraine et M. de Marsan y étoient déjà. L'évêque d'Osnabruck, frère de Monsieur de Lorraine, s'y trouva aussi, et mangea seul avec eux. Ce fut une autre difficulté : comme souverain par son évêché. Monsieur de Lorraine vouloit bien lui donner un fauteuil, mais comme à son cadet il ne lui donnoit pas la main. Comme frère, nos Lorrains lui auroient déféré bien des choses, mais cette distinction du fauteuil les blessa extrêmement. Cela fit bien de la tracasserie, et finit enfin par les mettre à l'unisson : Monsieur d'Osnabruck se contenta d'un siège à dos, et les quatre autres en eurent de pareils, moyennant quoi, ils mangèrent avec Monsieur et Madame de Lorraine. Ce siège à dos fut étrange devant une petite-fille de France : les princes du sang n'en ont pas d'autre devant elles ; mais il passa ; et de là vint que les ducs en prétendirent lorsqu'ils passèrent depuis par cette petite cour, ce qui fut rare, et que Monsieur de Lorraine en laissa prendre et en prit devant Madame sa femme, d'autant plus volontiers, et manger sa noblesse avec elle, que cette confusion ôtoit l'égalité marquée avec lui, sans laquelle aucun duc n'eût pu le voir. Je dis égalité, parce qu'il étoit raisonnable que ceux de sa maison lui déférassent la main et ce qu'il vouloit, ce qui ne pouvoit pas régler les autres. Aucun duc de Guise, jusqu'au gendre de Gaston inclus, n'a jamais fait difficulté de

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toute égalité avec les ducs, et en même temps n'a jamais donné la main chez lui à aucun de la maison de Lorraine. C'est un fait singulier, que je tiens et de ducs et de gens de qualité qui Font vu. Ces tracasseries firent que Monsieur le Grand et les trois autres, qui avoient compté accompagner Monsieur et Madame de Lorraine jusqu'à Nancy, prirent congé d'eux à leur départ de Bar, et s'en revinrent. M"* de Lislebonne et ses filles allèrent avec eux, et y passèrent l'hiver. Le Roi ne laissa pas de trouver ce dossier fort mauvais devant sa nièce; et M. d'Elbœuf, qui alla à Nancy quelque temps après que Monsieur et Madame de Lorraine y furent établis, en sut bien faire sa cour, et dire au Roi qu il se garderoit bien, devant Madame de Lorraine, de prendre un autre siège qu'un ployant, qui est ce que les petites-filles de France donnent ici aux ducs et aux princes étrangers. Monsieur le Grand en fut fort piqué.

Le jour du mariage, Couvonges présentât, de la part de Monsieur de Lorraine, son portrait enrichi de diamants à Torcy, qui avo'ît dressé le contrat de mariage. On fut surpris de la couronne qui surmontoit ce portrait : elle étoit ducale, mais fermée par quatre bars S ce qui, aux fleurs de lis près, ne ressenibloit pas mal à celle que le Roi avoit fait prendre à Monseigneur. Ce fut une invention toute nouvelle, que ses pères n'avoient pas imaginée, et qu'il mit partout sur ses armes. Il se fit donner en même temps Y Altesse Royale par ses sujets, que nul autre ne lui voulut accorder, qui fut une autre nouvelle entreprise ; et Meuse, qu'il envoya remercier le Roi de sa part, après son mariage, n'osa jamais lui en donner ici. Je ne sais s'il voulut chercher à s'égaler à Monsieur de Savoie, et sa chimère de Jérusalem à celle de Chypre, mais Monsieur de Savoie en avoit au moins quelque réalité par le traitement d'ambassadeur de tête couronnée déféré aux siens à Rome, à Vienne, en France, en Espagne, et partout, où jamais on n'avoit ouï parler de simples ambassadeurs de Lorraine. Cette clôture de couronne, pour être ingénieuse et de

1. Terme de blason. Le bar ou barbeau figure dans les armes de Bar.

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