‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 97 sur 333 · BARON DE BRETEUIL · texte numérisé non relu

BARON DE BRETEUIL

des gens en place ou à la mode, el surtout de gagner de Targent dans les partis en promettant sa protection. On le souffroit et on s'en moquoit. Il avoit été lecteur du Roi, et il étoit frère de Breteuil, conseiller d'État et intendant des finances. Il se fourroit fort chez M. de Pontchartrain, où Caumartin, son ami et son parent, Favoit introduit. Il faisoit volontiers le capable, quoique respectueux, et on se , ^ plaîsoit à le tourmenter. Un jour, à dîner chez M. de Pontchartrain, où il y avoit toujours grand monde, il se mit à parler et à décider fort hasardeusement. M"* de Pontchartrain le disputa, et pour fin lui dit qu'avec tout son savoir t:. I^ -2 elle parioit qu'il ne savoit pas qui avoit fait le Pater, Voilà Breteuil à rire et à plaisanter. M"' de Pontchartrain à pousser sa pointe, et toujours à le défier et à le ramener au fait. Il se défendit toujours comme il put, et gagna ainsi la sortie de table. Caumartin, qui vit son embarras, le suit en rentrant dans la chambre, et avec bonté lui souffle « Moïse ». Le baron, qui ne savoit plus où il en étoit, se trouva bien fort, et au café remet le Pater surv le tapis, et triomphe. M"* de Pontchartrain alors n'eut plus de peine à le pousser à bout, et Breteuil, après beaucoup de reproches du doute qu'elle afl'ectoit, et de la honte qu'il avoit d'être obligé à dire une chose si triviale, prononça magistralement que personne n'ignoroit que c'étoit Moïse qui avoit fait le Pater, L'éclat de rire fut universel. Le pauvre baron, confondu, ne trouvoit plus la porte pour sortir. Chacun lui dit son mot sur sa rare suffisance. Il en fut brouillé longtemps avec Caumartin, et ce Pater lui fut longtemps reproché.

/ Son ami le marquis de Gesvres, qui quelquefois fai-

soit le lecteur, et relenoit quelque mot qu'il plaçoit comme il pouvoit, causant un jour dans les cabinets du Roi,^ et admirant en connoisseur les excellents tableaux qui y éloient, entre autres plusieurs crucifiements de Notre- Seigneur , de plusieurs grands maîtres , trouva que le même en avoit fait beaucoup, et tous ceux qui étoient à. On se moqua de lui, et on lui nonimà les peintres

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différents, qui se reconnoissoient à leui* manière. « Point du tout, s^écria le marquis, ce peintre s^appeloit INRI; Toyez-vous pas son nom sur tous ces tableaux? » On peut imaginer ce qui suivit une si lourde bêtise, et ce que put devenir un si profond ignorant.

On a vu en son temps la disgrâce, puis la mort de d*Âquin, premier médecin du Roi. Il avoit un frère évêque de Fréjus, qui étoit un homme fort extraordinaire. Il demanda à se défaire de son évêché en faveur de son neveu. Tout fut bon au Roi, pourvu qu'il se démît, et Tabbé d'Aquin d'ailleurs avoit plu au Roi dans Texercice de son agence du clergé. L'oncle ne fut pas longtemps d'accord avec lui-même, et il vexa tellement et si mal à propos son neveu, qu'il abdiqua Fréjus pour n'avoir point à lutter contre son oncle. Le Roi approuva fort ce procédé, et trouva celui du vieil évêque extrêmement mauvais. Séez vint à vaquer tout à propos, et fut donné au neveu, et en même temps ronde eut ordre de désemparer de Fréjus et de laisser les lieux libres. Voilà donc Fréjus tout à fait vacant.

L'abbé Fieury languissoit après un évêché depuis longues années; le Roi s'étoit Butté à ne lui en point donner : il n'estimoit pas sa conduite, et disoit qu'il étoit trop dissipé, trop dans les bonnes compagnies, et que trop de gens lui parloient pour lui; il l'avoit souvent refusé. Le P. de la Chaise y avoit échoué, et le Roi s'étoit expliqué qu'il ne vouloit plus que personne lui en parlât davantage. Il y avoit quatre ou cinq ans qu'après une longue espérance le pauvre abbé étoit tombé dans cette espèce d'excommunicalipn, et il la comptoit d'autant plus sans ressource qu'il avoit essayé la faveur naissante de Monsieur de Paris, qui n'avoit pas mieux réussi que les autres, en sorte que le pauvre garçon ne savoil que devenir. Il étoit sans bien et presque sans bénéfices; il étoit Irop petit compagnon pour quitter sa charge par dépit; et la garder aussi sans espérance, c'étoit le dernier mépris. Son père étoit receveur des décimes du diocèse de

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Lodève; il s'étoit fourré parmi les valets du cardinal Bonzi, dont il avoit obtenu la protection du temps de sa faveur à la cour et qu'il pouvoit tout en Languedoc. L'abbé Fleury étoit fort beau et fort bien fait dans sa première jeunesse, et en a conservé les restes toute sa vie. Il plut fort au bon cardinal; il voulut en prendre soin : il le fit chanoine de l'église de Montpellier, où il fut ordonne prêtre en 4674, après livoir fait à Paris des études telles quelles, dans un grenier de ces petits collèges à bon marché. Le cardinal Bonzi, qui étoit grand aumônier de la Reine, se fit une afl^aire de lui en faire avoir une charge d'aumônier, ce qui parut assez étrange. Sa figure adoucit les esprits : il se trouva discret, doux, liant; il se fit des amies et des amis, et se fourra dans le monde sous la protection du cardinal Bonzi. La Reine mourût, et le cardinal obtint pour lui une charge d'aumônier du Roi. On en cria beaucoup, mais on s'accoutume à tout : Fleury, respectueux et d'un esprit et d'une humeur qui avoit su plaire, d'une figure qui plaisoit peut-être encore plus, d'une modestie, -d'une circonspection, d'une profession qui rassuroitS gagna toujours du terrain, et il eut la fortune et l'entregent d'être d'Ubord soufl'ert, puis admis, dans les meilleures compagnies de la cour, et de se faire des protecteurs ou des amis illustres des personnages principaux, en hommes et en femmes, dans le ministère et dans les premières places ou dans le premier crédit. Il étoit reçu chez M. de Seignelay; il ne bougeoit de chez M. de Croissy, puis de chez M. de Pompone et M. de Torcy, où, à la vérité, il étoit comme ailleurs sans conséquence, et suppléoit souvent aux sonnettes avant qu'on en eût l'invention. Le maréchal et la maréchale de ViUeroy l'avoient très-souvent, les Noailles extrêmement, et il eut le bon esprit de se lier étroitement avec ce qu'il y avoit de meilleur et de plus distingué parmi les aumôniers du Roi, comme les abbés de Beuvron et de Saint-Luc, et

1. Le manuscrit porte bien ici rassuroU, et trois lignes plus haut, av^iti

au singulier.

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avec d'autres de son métier qui lui faisoient honneur. Le maréchal de Bellefonds, le vieux Villars, M"* de Saint-Geran, M. et M"* de Gastries, il ne sortoit point de chez eux, et passoit ainsi une vie très-agréable et trèshonorable pour lui; mais le Roi n'avoit pas tort de n'y trouver rien d'ecclésiastique, et quoique il se conduisît fort sagement, il étoit difficile que tout en fût ignoré. 11 en étoit donc là, et sans moyen , quelconque d avancer ni de reculer, fort plaint du gros du monde, mais sans secours pour sortir de ce bourbier, lorsque Fréjus vaqua.

Monsieur de Paris, qui Fen vit touché jusqu'aux larmes, en prit si généreusement pitié, que malgré les défenses du Roi, il se hasarda de faire encore une tentative. Elle fut mal reçue, et de façon à fermer la bouche à tout autre ; mais le prélat fit effort de crédit et de bien dire pour représenter au Roi que c'étoit déshonorer et désespérer un homme, et sans une cause éclatante à quoi on s'en pût prendre, et insista si fortement et si longtemps, que le Roi, d'impatience, lui mit la main sur l'épaule, et le serrant et le remuant : « Ho bien I Monsieur, lui dit-il, vous le voulez donc, que je fasse l'abbé Fleury évoque de Fréjus, et malgré toutes les raisons que je vous ai dites et redites, vous insistez sur ce que c'est un diocèse au bout du royaume et en pays perdu; il faut donc vous céder pour n'en être plus importuné, mais je le fais à regret, et souvenez- vous bien, et je vous le f>rédis, que vous vous en repentirez. » Ge fut de la sorte qu'il eut Fréjus, arraché par Monsieur de Paris à la sueur de son front et de toute la force de ses bras. L'abbé Fleury fut comblé de joie et de reconnoissance pour un service si peu attendu, et qui le tiroit de l'état du monde le plus cruel et le plus violent, auquel il ne voyoit point d'issue; mais le Roi fut prophète, et bien plus qu'il ne pensoit, mais d'une toute autre sorte. Le nouvel évoque se pressa le moins qu'il put de se confiner à Fréjus. Il fallut pourtant bien y aller. Ge qu'il y fit pendant quinze ou seize ans

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