‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 108 sur 344 · FORTUNE ET MORT DE LA VAU6UY0N · texte numérisé non relu

FORTUNE ET MORT DE LA VAU6UY0N

de répéter qui elle étoit, sinon qu'elle étoit veuve avec un fils de M. du Broutay, du nom de Quelen , et que cette femme étoit la laideur môme. Par ce mariage, Fromenteau s'étoit seigneurifié, et avoit pris le nom de comte de la Vauguyon. Tant que les ambassades durèrent et que le fils de sa femme fut jeune, il eut de quoi vivre; mais ({uand la mère se vit obligée de compter avec son fils , ils se trouvèrent réduits fort à Tétroit. La Vauguyon , comblé d'honneurs bien au delà de ses espérances, représenta souvent au Roi le misérable état de ses affaires, et n'en tiroit que de rares et très-médiocres gratifications.

La pauvreté peu à peu lui tourna la tête , mais on fut très-longtemps sans s'en apercevoir. Une des premières marques qu'il en donna fut chez M"* Pelot, veuve du premier président du parlement de Rouen , qui avoit tous les soirs un souper et un jeu uniquement pour ses amis en petit nombre. Elle ne voyoit que fort bonne compagnie, et la Vauguyon y étoit presque tous les soirs. Jouant au brelan , elle lui fit un renvi qu'il ne tint pas. Elle l'en plaisanta, et lui dit qu'elle étoit bien aise de voir qu'il étoit un poltron. La Vauguyon ne répondit mot, mais, le jeu fini , il laissa sortir la compagnie, et quand il se vit seul avec M"' Pêlot , il ferma la porte au verrou, enfonça son chapeau dans sa tête , l'accula contre sa cheminée , et lui mettant la tête entre ses deux poings, lui dit qu'il ne savoit ce qui le tenoit qu'il ne la lui mît en compote, pour hii apprendre à l'appeler poltron. Voilà une femme bien effrayée, qui, entre ses deux poings, lui faisoit des révérences perpendiculaires et des comphments tant qu'elle pouvoit, et l'autre toujours en furie et en menaces. A la fm il la laissa plus morte que vive, et s'en alla. G'étoit une très-bonne et très-honnête femme, qui défendit bien à ses gens de la laisser seule avec la Vauguyon , mais qui eut la générosité de lui en garder le secret jusqu'après sa mort, et de le recevoir chez elle à l'ordinaire, où il retourna comme si de rien n'eût été.

Longtemps après, rencontrant sur les deux heures après

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midi M. de Gourtenay, dans ce passage obscur à Fontaine» bleau qui, du salon d'en haut devant la tribune, conduit à une terrasse le long de la chapelle, [il] lui fît mettre Tt^piV à la main, quoi que Tautre lui pût dire sur le lieu où ils étoient, et sans avoir jamais eu occasion ni apparence de démêlé. Au bruit des estocades, des passants dans ce grand salon accoururent et les séparèrent, et appelèrent des Suisses de la salle des gardes de Tancien appartement do la Reine mère, où il y en avoît toujours quelques-unÀ, et qui donnoît dans le salon. La Vauguyon, dès lors chevalier de Tordre, se débarrassa d'eux et courut chez le Roi, tourne la clef du cabinet, force Fhuissier, entre, et se jette aux pieds du Roi, en lui disant qu'il venoit lui apporter sa tète. Le Roi, qui sortoit de table, chez qui personne n'entroit jamais que mandé, et qui n'aimoit pas les surprises, lui demanda avec émotion à qui il en avoit. La Vauguyon, toujours à genoux, lui dit qu'il a tiré Tépée dans» sa maison, insulté par M. de Gourtenay, et que son honneur a été plus fort que son devoir. Le Roi eut grand'peine à 8*en débarrasser, et dit qu'il verroit à éclaircir cette affaire, et un moment après les envoya arrêter tous deux par des exempts du grand prévôt, et mener dans leurs chambres. Cependant on amena deux carrosses, qu'on appeloit de la pompe, qui servoient à Bontemps et à divers usages pour le Roi, qui étoient à lui, mais sans armes, et avoient leurs attelages. Les exempts qui les avoient arrêtés les mirent chacun dans un de ces carrosses, et l'un d'eux avec chacun, et les conduisirent à Paris à la Bastille, où ils demeurèrent sept ou huit mois, avec permission au bout du premier mois d'y voir leurs amis, mais traités tous doux en tout avec une égalité entière. On peut croire le fracas d'une telle aventure: personne n'y comprenolt rien. Le prince de Gourtenay étoit un fort honnête homme, brave, mais doux, et qui n'avoit de sa vie eu querelle avec personne. 11 protestoit qu'il n'en avoit aucune avec la Vauguyon, qu'il l'avoit attaqué et forcé de mettre Fépée à la main, pour n'en être pas insulté. D*autre part, on ne se

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doutoit point encore de Tégarement de la Vauguyon; il protestoit de même que c'étoit Tautre qui Favait attaqué et insulté. On ne savoit donc qui croire, ni que penser. Chacun avoit ses amis, mais personne ne put goûter Fégalité si fort afifectée en tous les traitements faits à Tunet àFautre. Enfin, faute de meilleur éclaircissement, et la faute suffisamment expiée, ils sortirent de prison, et peu après reparurent à la cour.

Quelque temps après, une nouvelle escapade mit les choses plus au net. Allant à Versailles, la Vauguyon rencontre un palefrenier de la livrée de Monsieur le Prince, menant un cheval de main tout sellé, allant vers Sèvres et vers Paris. Il arrête, rappelle, met pied à terre, et demande à qui est le cheval. Le palefrenier répond qu'il esta Monsieur le Prince. La Vauguyon lui dit que Monsieur le Prince ne trouvera pas mauvais qu'il le monte, et saute au môme temps dessus. Le palefrenier, bien étourdi, ne sait que faire à un homme à qui il voit un cordon bleu par-dessus son habit et sortant de son équipage, et le suit. La Vauguyon prend le petit galop jusqu'à la porte de la Conférence, gagne le rempart, et va mettre pied à terre à la Bastille, donne pour boire au palefrenier et le congédie. Il monte chez le gouverneur, à qui il dit qu'il a eu le malheur de déplaire au Roi et qu'il le prie de lui donner une chambre. Le gouverneur, bien surpris, lui demande à son tour à voir l'ordre du Roi, et sur ce qu'il n'en a point, plus étonné encore, résiste à toutes ses prières, et par capitulation le garde chez lui en attendant réponse de Pontchartrain, à qui il écrit par un exprès. Pontchartrain en rend compte lu Roi, qui ne sait ce que cela veut dire, et l'ordre vient au gouverneur de ne point recevoir la Vauguyon, duquel, malgré cela, il eut encore toutes les peines du monde à se défaire. Ce trait et cette aventure du cheval de Monsieur le Prince fit grand bruit, et éclaircit fort celle de M. de Gourtenay. Cependant, le Roi fit dire à la Vauguyon qu*il pouvoit reparoitre à la cour, et il continua d'y aller comme il £ûsoit auparavant; mais chacun Févitoit, et on avoît

(i693l SURVnrANCB DB PONTCHARTBAIll. tli

grand'peur de lui, quoique le Roi par bonté affectât de le traiter bien.

On peut juger que ces dérangements publics n'étoient pas sans d'autres domestiques, qui demeuroient cachés le plus qu'il étoit possible. Mais ils devinrent si fâcheux à sa pauvre femme, bien plus vieille que lui et fort retirée, qu elle prit le parti de quitter Paris et de s'en aller dans ses terres. Elle n'y fut pas bien longtemps, et y mourut tout à la fin d'octobre, à la fin de cette année. Ce fut le dernier coup qui acheva de faire tourner la tête à son mari : avec sa femme il perdoit toute sa subsistance ; nul bien de soi et très-peu du Roi. Il ne la survécut que d'un mois. Il avoit soixante-quatre ans, près de vingt ans moins qu'elle, et n'eut jamais d'enfants. On sut que les deux dernières années de sa vie il portoit des pistolets dans sa voiture, et en menaçoit souvent le cocher ouïe postillon, en joue, allant et venant de Versailles. Ce qui est certain, c'est que, sans le baron de Beauvais, qui l'assistoit de sa bourse et prenoit fort soin de lui, il se seroit souvent trouvé aux dernières extrémités, surtout depuis le départ de sa femme. Beauvais en parloit souvent au Roi, et il est inconcevable qu'ayant élevé cet homme au point qu'il avoit fait, et lui ayant toujours témoigné une bonté particulière, il l'ait persévéramment laissé mourir de faim et devenir fou de misère.

L'année finit par la survivance de la charge de secrétaire d'État de M. de Pontchartrain, à M. de Maurepas, son fils, qui étoit conseiller aux requêtes du Palais, et n'avoit pas vingt ans, borgne de la petite vérole. Il est seul, et a perdu un aîné, dont le père et la mère ne se consolent point.

 propos de cette charge, les ennemis bombardèrent Saint-Malo presqu'en même temps, sans presque autre dommage que toutes les vitres de la viUe cassées par le bruit terrible d'une espèce de machine infernale, qui s'ouvrit et sauta avant d'être à portée. M. de Chaulnes et le duc de Goislin, qui étoit allé présider aux états, y étoient accourus

il2 ORDRE DE SAINT-LOUIS. [1693]

avec force officiers de marine et beaucoup de noblesse, i Le maréchal de Boufilers épousa la fille du duc de f Gramont, à Paris, et le Roi donna à Dangeau la grande ' maîtrise de Tordre de Notre-Dame du Mont-Garmel et de celui de Saint-Lazare unis, comme Tavoit Nerestang lorsqu'il la remit entre les mains du Roi, qui en fit M. de Louvois son grand vicaire. L'hiver précédent, le Roi avoit institué Tordre de Saint-Louis, et c'est ce qui donna lieu à donner à un particulier la grande maîtrise de Saint- Lazare. Ces deux ordres sont si connus que je ne m'arrêterai pas à les expliquer ; je remarquerai seulement que le Roi, qui, faute d'assez de récompenses effectives, étoit fort attentif à en faire de tout ce qui pouvoit amuser Témulation, se montra fort jaloux de faire valoir ce nouvel ordre de Saint-Louis en toutes les manières qui lui furent possibles. 11 déclara aussi chevalier du Saint-Esprit le marquis d'Arquien, aux instances les plus vives du roi et de la reine de Pologne, sa fille, auprès de laquelle il vivoit, et qui n' avoit jamais pu réussir à le faire faire duc.

L'année finit par Tarrivée de MM. de Vendôme de Tarmée du maréchal Gatinat. On remarqua d'autant mieux combien ils furent bien reçus, qu'on avoit été plus surpris de ce que Monsieur le Duc, quoique gendre du Roi, Tavoit été médiocrement, M. le prince de Gonti très-froidement, et M. de Luxembourg comme s'il n'avoit point fait parler de lui de toute la campagne, dont le Roi ne Tentretint, et encore peu, que plus de quinze jours après son arrivée.

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