‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 111 sur 344 · AYEC LE DUC DE BEAUVILLIER · texte numérisé non relu

AYEC LE DUC DE BEAUVILLIER

connoissance de cause, la mienne, après avoir parcouru toutes les filles de qualité ; que la sienne étoit sujette au changement, la mienne, stable et fixée; qu'en forçant la sienne on ne gâtoit rien , puisqu'on la mettoit dans Tétat naturel et ordinaire , et dans le sein d'une famille où elle trouveroit autant ou plus de vertu et de piété qu'à Montargis ; que forcer la mienne m'exposoit à vivre malheureux et mal avec la femme que j'épouserois et avec sa famille.

La duchesse fut surprise de la force de mon raisonnement, et de la prodigieuse ardeur de son alliance, qui me le faisoit faire. Elle me dit que si j'avois vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon, je serois convaincu de la vérité de sa vocation ; qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour porter sa fille à venir passer sept ou huit mois auprès d'elle pour lui faire voir la cour et le monde, sans avoir pu y réussir à moins d'une violence extrême; qu'au fond elle répondroit à Dieu de la vocation de sa fille, dont elle étoit chargée, et non de la mienne; que j'étois un si bon casuiste, que je ne laissois pas de l'embarrasser; qu'elle verroit encore avec M. de Beauvillier, parce qu'elle seroit inconsolable de me perdre, et me répéta les mêmes choses tendres et flatteuses que son mari m'avoit dites , et avec la même effusion de cœur. La duchesse de Sully, qui entra, je ne sais comment, quoique la porte fût défendue, nous interrompit là, et je m'en allai, fort triste, parce que je sentis bien que des personnes si pieuses et si désintéressées ne se mettroient jamais au-dessus de la vocation de leur fille.

Deux jours après, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit de le suivre de loin jusque dans un passage obscur, entre la tribune et la galerie de l'aile neuve, au bout de laquelle il logeoit, et ce passage étoit destiné à un grand 3alon pour la chapelle neuve que le Roi vouloit bâtir. Là, M. de Beauvillier me rendit l'état de mon bien, et me dit qu'il y avoit vu que j'étois grand seigneur en biens comme ^ dans le reste, mais qu'aussi je ne pouvois différer à me

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marier, me renouvela ses regrets, et me conjura de croire que Dieu seul, qui vouloit sa ÔUe pour son épouse, avoitla préférence sur moi, etTauroit sur le Dauphin même, s'il étoit possible qu'il la voulût épouser; que si, dans les suites, sa fille venoit à changer, et que je fusse libre, j'aurois la préférence sur quiconque , et lui se trouveroit au comble de ses désirs; que, sans l'embarras de ses affaires , il me prêteroit, ou me feroit prêter sous sa caution, les quatre-vingt mille livres qui faisoient celui des miennes; qu'il étoit réduit à me conseiller de chercher à me marier, et à s'offrir d'en porter les paroles, et de faire son affaire propre désormais de toutes les miennes. Je m'affligeai, en lui répondant, que la nécessité de mes affaires ne me permît pas d'attendre à me marier jusqu'à sa dernière fille, qui toutes peut-être ne seroient pas religieuses r^et c'étoit en effet ma disposition. La fin de l'entretien ne fut que protestations les plus tendres d'un intérêt et d'une amitié* intime et éternelle, et de me servir en tout et pour tout de son conseil et de son crédit, en petites et en grandes choses , et de nous regarder désormais pour toujours l'rn et l'autre comme un beau-père et un gendre dans la plus indissoluble union. Il s'ouvrit après à Louville, et dans son amertume il lui dit qu'il ne se consoloit que dans l'espérance que ses enfants et les miens se pourroient marier quelque jour, et il me fit prier d'aller passer quelques jours à Paris, pour lui laisser chercher quelque trêve à sa douleur par mon absence. Nous en avions tous deux besoin.

Je me suis peut-être trop étendu en détails sur cette affaire, mais j'ai jugé à propos de le faire pour donner par là la clef de cette union et de cette confiance si intime, si entière, si continuelle, et en toutes affaires si importantes, de M. de Beauvillier en moi, et de ma liberté avec lui en toutes choses, qui sans cela seroit tout à fait incompréhensible dans cette extrême différence d'âge , et du caractère secret, isolé, particulier, et si mesuré, ou plutôt resserré, du duc de Beauvillier, et de cet attachement que

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