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détour et sans tiers, auroit plus de grâce. Ma mère me remit un état bien vrai et bien exact de mon bien et de mes dettes, des charges et des procès que j'avois. Je le portai à Versailles, et je fis demander à M. de Beauvillier un temps où je pusse lui parler secrètement, à loisir et tout à mon aise. Louville fut celui qui le lui demanda. Cétoit un gentilhomme de bon lieu, dont la mère Fétoit aussi, la famille de laquelle avoit toujours été fort attachée à mon père, et qu'il avoit fort protégée dans sa fayeur, et longtemps depuis par M. de Seignelay. Louville, élevé dans ce môme attachement, avoit été pris, de capitaine au régiment du Roi infanterie, pour être gentilhomme delà manche de M. le duc d'Anjou, par M. de Beauvillier, à la recommandation de mon père, et M. de Beauvillier, qui Favoit fort goûté depuis, ne Tavoit connu, quoique son parent, que par mon père. Louville étoit d'ailleurs homme d'infiniment d'esprit, et qui, avec une imagination qui le rendoit toujours neuf et de la plus excellente compagnie, avoit toute la lumière et le sens des grandes affaires et des plus solides et des meilleurs conseils.
J'eus donc mon rendez-vous, à huit heures du soir, dans le cabinet de M"** de Beauvillier, où le duc me vint trouver seul et sans elle. Là, je lui fis mon compliment, et sur ce qui m'amenoit, et sur ce que j'avois mieux aimé m'adresser directement à lui que de lui faire parler, comme on fait d'ordinaire en ces sortes d'affaires ; et qu'après lui avoir témoigné tout mon désir, je lui apportois un état le plus vrai et le plus exact de mon bien et de mes affaires, sur lequel je le suppliois de voir ce qu'U y pourroit ajouter pour rendre sa fille heureuse avec moi; que c'étoit là toutes les conditions que je voulois faire, sans vouloir ouïr parler d'aucune sorte de discussion sur pas une autre, ni sur le plus ou le moins ; et que toute la grâce que je lui demandois étoit de m'accorder sa fille et de faire faire le contrat de mariage tout comme il lui plairoit ; que ma mère et moi signerions sans aucun examen.
Le duc eut sans cesse les yeux collés sur moi pendant
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que je lui parlai. Il me répondit en homme pénétré de reconnoissance, et de mon désir, et de ma franchise, et de ma confiance. Il m'expliqua Tétat de sa famille, après m'avoir demandé un peu de temps pour en parler à M"* de Beauvillier, et pour voir ensemble ce qu'ils pourroient faire. Il me dit donc que, de ses huit filles, Taînée étoit entre quatorze et quinze ans, la seconde très-contrefaite et nullement mariable, la troisième entre douze et treize ans ; toutes les autres, des enfants, qu'il avoit à Montargis, aux Bénédictines, dont il avoit préféré la vertu et la piété, qu'il y connoissoit, à des couvents plus voisins, où il auroit eu le plaisir de les voir plus souvent. Il ajouta que son aînée vouloit être religieuse; que la dernière fois qu'il l'avoit été voir de Fontainebleau, il l'y avoit trouvée plus déterminée que jamais ; que, pour le bien, il en avoit peu, qu'il ne savoit s'il me conviendroit, mais qu'il me protestoit qu'il n'y avoit point d'effort qu'il ne fît pour moi de ce côté-là. Je lui répondis qu'il voyoit bien, à la proposition que je lui faisois, que ce n'étoit pas le bien qui m'amenoit à lui, ni même sa fille, que je n'avois jdmais vue, que c'étoit lui qui m'avoit charmé et que je voulois épouser avec M"* de Beauvillier. « Mais, me dit-il, si elle veut absolument être religieuse? — Alors, répliquai-je, je vous demande la troisième. » A cette proposition, il me fit deux objections : son âge, et la justice de lui égaler l'aînée pour le bien, si, le mariage de la troisième fait, cette aînée changeoit d'avis et [qu'elle] ne voulût plus être religieuse, et l'embarras où cela le jetteroit. A la première, je répondis par l'exemple domestique de sa belle-sœur , plus jeune encore lorsqu'elle avoit épousé le feu duc de Mortemart ; à l'autre, qu'il me donnât la troisième, sur le pied que l'aînée se marieroit, quitte à me donner le reste de ce qu'il auroit destiné d'abord, le jour que l'aînée feroit profession, et que si elle changeoit d'avis, je me contenterois d'un mariage de cadette, et serois ravi que Falnée trouvât encore mieux que moi.
Alors, le duc, levant les yeux au ciel, et presque hors de
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lui , me protesta qull n'avoit jamais été combattu de la sorte ; qu*il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à Tinstant. Il s'étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussit ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu'il m*en serviroit en tout, et que l'obligation que j'acquérois sur lui étoit telle qu'il ne pouvoit moins m'offrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de service et de conseil. U m'embrassa en effet comme son fils , et nous nous séparâmes de la sorte, pour nous revoir à l'heure qu'il me diroit le lendemain au lever du Roi. Il m'y dit à l'oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à trois heures après midi, dans le cabinet de Mgr le duc de Bourgogne, qui devoit être alors au jeu de paume, et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux : j'en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés deTheure où ils me trouvoient dans ce chemin, où ils ne me voyoient aucun but , m'importunèrent de leurs questions ; je m'en débarrassai comme je pus , et j'arrivai enfin au cabinet du jeune prince , où je trouvai son gouverneur, qui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte pour n*y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, la table d'étude entre nous deux. Là, j'eus la réponse la plus tendre, mais négative, fondée sur la vocation de sa iille, sur son peu de bien pour l'égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit; sur ce qu'il n'étoit point payé de ses états , et sur le désagrément que ce lui seroit d^être le premier des ministres qui n'eût pas le présent que le Roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles, et que l'état présent des afi'aires l'empôchoit d'espérer. Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, uie fut dit; je répondis de même, et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d'un secret entier, qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j'avois compté à M. de Beauvillier, avant d'entrer en matière, les deux
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rencontres que j'avois faites ; et sur ce qu'il me recommanda de plus en plus le secret , je donnai le change à Louville de ce second entretien , quoiqu'il sût le premier, et qu'il étoit un des deux hommes que j'avois rencontrés. I Le lendemain matin, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avoit fait réflexion que Louville étoit homme trèsrsûr et notre ami intime à tous deux , et que , si je voulois lui confier notre secret, il nous deviendroit un canal très-commode et très-caché. Cette proposition me rendit la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Je vis Louville dans la journée; je l'instruisis bien, et le priai de n'oublier rien pour servir utilement la passion que j'avois de ce mariage.
Il me procura une entrevue pour le lendemain, dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine, et où personne ne passoit, parce que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Madame la Dauphine. J'y trouvai M. de Beauvillier, à qui je dis, d'un air allumé de crainte et d'espérance , que la conversation de la veiUe m'avoit tellement affligé , que je l'avois abrégée, dans le besoin que je me sentois d'aller passer les premiers élans de ma douleur dans la solitude (et il étoit vrai) ; mais que, puisqu'il me permettoit de traiter encore cette matière, je n'y voyois que deux principales difficultés, le bien et la vocation; que pour le bien, je lui demandois en grâce de prendre cet état du mien, que je lui apportois encore , et de régler dessus tout ce qu'il voudroit; à l'égard du couvent , je me mis à lui faire une peinture vive de ce que l'on ne prend que trop souvent pour vocation , et qui n'est rien moins et très-souvent que préparation aux plus cuisants regrets, d'avoir renoncé à ce qu'on ignore et qu'on se peint délicieux, pour se confiner dans une prison de corps et d'esprit qui désespère; à quoi j'ajoutai celle du bien et des exemples de vertu que sa fille trouveroit dans sa maison.
Le duc me parut profondément touché du motif de mon éloquence. Il me dit qu'il en étoit pénétré jusqu'au fond
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de Tâme, qu'il me répétoit, et de tout son cœnr, ce qu'il m'avoit déjà dit, qu'entre M. le comte de Toulouse et moi, s'il lui demandoit sa fille , il ne balanceroit pas à me préférer, et qu'il ne se consoleroit de sa vie de me perdre pour son gendre. Il prit l'état de mon bien, pour examiner avec M"* de BeauviUier tout ce qu'ils pourroient faire tant sur le bien que sur le couvent : «Mais si c'est sa vocation, ajouta-t-Û, que voulez-vous que j'y fasse? Il faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu et sa loi, et il sera le protecteur de ma famille. Lui plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable et doit être l'unique/ fin de nos actions. » Après quelques autres discours nous nous séparâmes.
Ces paroles si pieuses , si détachées , si grandes, dans un homme si grandement occupé, augmentèrent mon respect et mon admiration, et en même temps mon désir, s'U étoit possible. Je contai tout cela à Louville , et le soir j'allai à la musique à l'appartement , où je me plaçai en sorte que j*y pus toujours voir M. de BeauviUier, qui étoit derrière les princes. Au sortir de là je ne pus me contenir de lui dire àToreiUe que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille , et sans attendre de réponse, je m'écoulai. Louville avait jugé à propos que je visse M** de BeauviUier, à cause de la confiance entière de M. de BeauviUier en eUe , et me dit de me trouver le lendemain chez eUe, porte fermée, à huit heures du soir. J'y trouvai Loavîllo avec eUe. Là, après les remerciements, eue me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mômes raisons ; mais je crus apercevoir fort clairement que le bien étoit un obstacle aisé à ajuster, et qui n^arrèteroit pas, maïs quo h (leurre dachoppement étoit la vocation. J'y rôpoiutl» donc comme j'avois fait là-dessus à M. do Boauvillior^ J'ajoutai qu'eUe se trouvoit entre deux vocations; qu'il u'otoit plus question que d'examiner laquelle de» deux ^toit la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dnu^eit^Uïio à ue pas suivre: Tune, d'être religieuse « Tautu), d'épouser sa liUe; que la sienne étoit sans