‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 4)Chapitre 174 sur 344 · SI26 OPPOSITION A LA RÉCEPTION · texte numérisé non relu

SI26 OPPOSITION A LA RÉCEPTION

paroles coiïlmençoient à échapper entre les dents. Gda nous hâta, de peur de pis, de rompre brusquement rassemblée, où il ne fut encore rien conclu.

M. de la Rochefoucauld et moi raisonnâmes le lendemain ensemble, et sentîmes que le plus grand mal qui nous pût arriver seroît la désunion ; et nous conclûmes qu'avant tout il falloit se hâter de raccommoder ces deux ducs, et les disposer à opiner plus paisiblement, et mettant tout autre intérêt à part et toute fantaisie personnelle, n'aller qu'au but et au bien de notre affaire commune. Après un assez long entretien tête à tête, M. de la Rochefoucauld s'en chargea : il n'y perdit pas un moment, et heureusement il y réussit avant la première assemblée. Celle-ci fut tranquille, et M. de la TrémoiUe y revint. Il fut proposé de négocier avec le premier président, et de le faire sonder; mais^ ce hameçon fut modestement, mais très-fermement, rejeté, et enfin la récusation du premier président résolue. On accorda seulement, à la considération que nous avions tous pour M. de Ghaulnes, qu'on ne feroit point assigner M. de Gesvres tant que rien ne péricliteroit, et qu'[on] attendroit à le faire autant qu'on le pourroit sans hasarder ce qui venoit d'être résolu. Ensuite on proposa de prendre une requête civile au nom des ducs de Lesdiguières, de Brissac et de Rohan, dont pour abréger je n'expliquerai ni les raisons ni la procédure ; mais M. de Rohan refusa d'y consentir jusqu'à ce que préalablement le duc de Gesvres eût été mis en cause, et ne se contenta d'aucunes raisons ni d'aucunes paroles qu^on lui voulût donner. Son consentement enfin ne s'arracha fu'après tant d'allées et venues que le projet de la requête civile vint à M. de Luxembourg, qui prit aussitôt ses mesures avec le vieux chancelier Boucherat, gouverné par M** d'Harlay, sa fille, qui ménageoit fort le premier président, cousin de son mari, qui fit en sorte qu'aucun des maîtres des requêtes ne scellât rien là-dessus du petit sceau sans grande connoissance de cause, c'est-à-dire sans que M. de Luxembourg fût averti à temps de s'y opposer. Il est

Il 695] 1>U DUC DE MONTMORENCY. 227

difficile de comprendre comment une aussi bonne tête que M. de Ghaulnes, et un homme aussi digne que lui, se montra si difficile à la récusation du premier président, après qu'il lui avoit si indignement manqué de parole, et avec la connoissance qu'il avoit de ses souplesses et de tous les tours et détours de perfidie dont il avoit usé jusqu'à découvert avec nous; et d'autre part, il ne fut pas moins étrange que M. de Rohan se montrât si roide pour la récusation, après la mollesse et la variation, pour ne pas dire pis, avec laquelle il Tavoit fait avorter entre ses mains, après ravoir entreprise, et avec certitude de succès, comme je Tai raconté plus haut. Toutes ces longueurs coulèrent le temps jusqu'à l'ouverture de la cemipagne ; M. de Luxembourg, maréchal de camp, servant dans l'armée de Flandres, s'y rendit, et notre procès demeura accroché jusqu'à l'hiver suivant. Il avoit perdu sa femme, et perdit tôt après le seul enfant qu'il en avoit eu, sans que son union intime avec »(. et M"^ de Chevreuse en ait été en rien diminuée.

Il y avoit eu, sur les fins de l'été et dans les commencements de l'hiver, des tentatives de négociations de paix, je ne sais sur quoi fondées. Crécy alla en Suisse, comme en pays neutre et mitoyen entre l'Empereur et Monsieur de Savoie, et pas fort éloigné de Venise, qui se mêloit de bons offices. Il étoit frère du P. Verjus, jésuite, ami particuUer du P. de la Chaise, et il avoit été résident en plusieurs cours d'Allemagne, dont il connoissoit parfaitement le droit public, les diverses cours des princes et leurs intérêts. C'étoit un homme sage, mesuré, et qui, sous un extérieur et des manières peu agréables, et qui sentoient bien plus l'étranger, le nouveau débarqué que le François, à force d'avoir séjourné dehors, et un langage de même, cachoit une adresse et une finesse peu commune, une prompte connoissance, par le discernement, des gens avec qui il avoit à traiter et de leur but, et qui, à force de n'entendre que ce qu'il vouloit bien entendre, de patience et de suite infatigable, et de fécondité à présenter sous toutes sortes de faces diffé-

22S H. d'elboeuf. [i695J

rentes les mêmes choses qui avoient été rebutées, arrivoit souvent à son but.

L'abbé Morel alla vers Aix-la-Chapelle, pour négocier dans FEmpire. C'étoit une excellente tête, pleine de sent et de jugement, produite par Saint-Pouange, dont il étoit ami de table et de plaisir, et que M. de Louvois, et le Roi ensuite, qui s'en étoit bien trouvé, avoit employé en plusieurs voyages secrets. Il avoit un frère conseiller au Parlement et chanoine de Notre-Dame, qui ne lui ressembloit que par aimer encore mieux le vin que lui et ne le porter pas si bien, et qu'il fit enfin aumônier du Roi.

Harlay, conseiller d'État et gendre du chancelier, homme d'esprit, mais c'étoit à peu près tout, étoit allé à Maestricht sonder les Hollandois; mais ces démarches ne firent qu'enorgueillir les ennemis, et les éloigner de la paix à proportion qu'ils nous la jugeoient plus nécessaire et qu'ils y voyoient un empressement et des recherches si opposées à l'orgueil avec lequel on s'étoit piqué de terminer toutes les guerres précédentes. Ce fut tout le fruit que ces Messieurs rapportèrent dans les premiers mois de cet hiver. Ils eurent même l'impudence de faire sentir à M. d'Harlay, dont la maigreur et la pâleur étoient extraordinaires, qu'ils le prenoient pour un échantillon de la réduction où se trouvoit la France. Lui, sans se fâcher, répondit plaisamment que, s'ils vouloient lui donner le temps de faire venir sa femme, ils pourroient en conce* voir une autre opinion de l'état du royaume : en effet, elle étoit exlrômement grosse et étoit très-haute en couleur. Il fut assez brutalement congédié, et se hâta de regagner notre frontière.

Les hivers ne se passèrent guère sans aventures et sana tracasseries. M. d'Elbœuf trouva plaisant de faire l'amoureux de la duchesse de Villeroy, toute nouvelle mariée, et qui n*y donnoit aucun lieu. 11 lui en coûta quelque séjour à Paris pour laisser passer cette fantaisie, qui alloit plus à insulter MM. de Villeroy qu'à toute autre chose. Ce n'étoit pas que M, d*£lbœuf eût aucun lieu de se plaindre d*euz;

Page 1